Le nouveau ministre d’État, Didier Guillaume (1), fait de l’attractivité monégasque son cheval de bataille. Élus, patronat et partenaires sociaux le suivent sur cette ligne, mais de nombreux obstacles semblent se dresser sur son chemin. Mobilité, coût de la vie, crise du logement, liste grise du Groupe d’action financière (Gafi)… De gros dossiers promettent d’animer les débats entre les institutions et les syndicats.
C’est le maître-mot du nouveau gouvernement incarné par Didier Guillaume : l’attractivité. Comme son prédécesseur, Pierre Dartout, le nouveau ministre d’État veut préserver l’image et la réputation de la principauté, fondamentales et pourtant si vulnérables. Mais Didier Guillaume a de la chance, car c’est peut-être le sujet qui fait le plus consensus parmi les principaux acteurs du pays. Élus, partenaires sociaux et dirigeants, tous semblent vouloir préserver l’attractivité monégasque, coûte que coûte. Car Monaco a pris des coups avant l’été 2024, en passant sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) notamment, et en occupant une place peu flatteuse dans les médias francophones, après une série de démêlés judiciaires et politiques impactant les institutions.
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Or, pour que le pays assure sa prospérité et ses fondamentaux, il doit attirer toujours plus de talents et de capitaux. Cela implique du mouvement, des changements, et du dialogue, parfois bien au-delà des frontières de Monaco, pour trouver une issue aux problèmes qui persistent en cette rentrée de septembre 2024. Toujours les mêmes.
Sur les routes comme sur les rails, « Monaco souffre de son succès » comme le concède le ministre d’Etat, Didier Guillaume
Ça coince encore sur la mobilité
Sur les routes comme sur les rails, « Monaco souffre de son succès » comme le concède Didier Guillaume [à ce sujet, lire notre article Les promesses de Didier Guillaume publié dans ce numéro — NDLR]. Les opportunités d’emplois étant plus faibles à la frontière transalpine et dans les communes limitrophes, le nombre de salariés continue de croître en principauté : l’an dernier, le nombre de salariés dans le privé a augmenté de 5,1 % en 2023, ce qui confirme, en partie, l’attractivité de la principauté et de ses entreprises. Mais cela se ressent sur les routes et dans les transports, et les solutions pérennes peinent à émerger. Pour Franck Lobono, élu du Conseil national et président de de la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses, la mobilité est une « grande inquiétude ».
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Selon lui, « Monaco a besoin d’un vrai plan de mobilité, à la hauteur de ses ambitions, pour les vingt prochaines années. Cela passe par des actions concrètes au sein de la principauté, mais aussi par des actions concertées avec la France. Il faut une vraie volonté politique, concertée avec les élus des territoires voisins », [à ce sujet, lire son interview « Pour le logement des Monégasques, nous jugerons sur les actes », publiée dans ce dossier spécial — NDLR]. À la fédération des entreprises monégasques (Fedem), c’est le même constat, il faut agir de concert avec la France sur un plan d’action ambitieux, capable de traiter le mal à la racine : « Des demi-mesures peuvent faire plus de mal que de bien, et il est nécessaire de raisonner à long terme. Dans ce cadre, nous défendons l’idée d’un métro automatique souterrain reliant l’aéroport de Nice à Vintimille, développe son président, Philippe Ortelli. Non seulement il apportera une solution écologique aux problèmes d’embouteillage et de stationnement, en réduisant le nombre de véhicules accédant chaque jour à Monaco, mais en plus il permettra d’étendre fortement le bassin d’emploi et il aidera au développement de toute la région », [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce dossier spécial — NDLR]. Mais encore faut-il que le dialogue soit de qualité, entre les instances françaises et monégasques, notamment la SNCF, qui a annoncé, par un simple e-mail à ses usagers, qu’aucun train ne circulera entre Nice et Vintimille de 21 heures à 6 heures du matin, jusqu’au 26 juin 2025, en raison d’importants travaux sur cette voie.
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Un consensus a été trouvé ensuite, pour faire circuler ces trains jusqu’à 22 heures, mais le torchon a eu le temps de brûler entre temps. « C’était un grave manque d’anticipation de la SNCF, qui semble n’avoir mené aucune consultation auprès des autorités monégasques, ni des élus, ni des travailleuses et des travailleurs qui sont impactés, alors que beaucoup de gens privilégient ce mode de transport écologique et plus économique que la voiture », déplore Olivier Cardot, secrétaire général de l’Union des syndicats de Monaco (USM) [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce dossier spécial — NDLR].

Monaco a pris des coups avant l’été 2024, en passant sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) notamment, et en occupant une place peu flatteuse dans les médias francophones, après une série de démêlés judiciaires et politiques impactant les institutions
Le logement, toujours difficile d’accès
Difficile en effet de se prémunir des bouchons et des aléas du train quand se loger à proximité de la principauté est toujours aussi complexe : « Le coût du logement dans les communes limitrophes est indécent, l’accès est de plus en plus restreint, déplore Olivier Cardot. Résultat, on observe des difficultés à recruter dans certains secteurs, à cause d’une baisse de la main d’œuvre dans hôtellerie et la restauration. Des restaurants n’ouvrent plus le soir, et ferment un à deux jours par semaine, car les salaires sont trop bas. Et il y a cette prise de conscience, depuis la crise du Covid, que les 100 euros de plus qu’on gagnera à Monaco disparaissent dans les transports et le temps de trajet. » En cette rentrée sociale 2024, le logement des Monégasques reste d’ailleurs une question épineuse au sein-même de la principauté également.
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Pour Franck Lobono, le logement est « le » dossier prioritaire, et, à ce jour, selon lui, il n’avance pas correctement : « Le gouvernement a perdu trop de temps ces derniers mois. Il est temps d’agir et de proposer des programmes d’appartements domaniaux neufs concrets, réalistes et réalisables, dans des délais raisonnables. Nous comptons beaucoup sur le nouveau ministre d’État, dont le discours semble, dans les mots, très prometteur. Son approche est plus politique et moins technocratique. Nous jugerons sur les actes. »
« Agir sur les prix et les salaires ne résout pas l’inflation. Augmenter les salaires sans accroître les ventes, pousse à une hausse des prix, alimentant l’inflation et appauvrissant la population »
Philippe Ortelli. Président de la fédération des entreprises monégasques (Fedem)
Les salaires à l’épreuve du coût de la vie
L’attractivité dépend aussi des pendulaires, à qui il faut proposer des salaires et des conditions de travail plus compétitives qu’en France et qu’en Italie pour continuer de les attirer vers la principauté. Mais Monaco en fait-il assez ? Les points de vue divergent selon les grilles de lecture. Pour Franck Lobono et le Conseil national, tout va bien sur ce point : « La réalité économique et sociale en principauté, ce sont des dizaines de milliers de salariés heureux, mieux payés qu’ailleurs et bénéficiant d’un régime social très favorable. » Pour Olivier Cardot et l’USM, en revanche, il y a de gros progrès à faire : « Rien n’a changé depuis nos actions de l’an dernier. Les salaires n’ont pas évolué, la protection sociale ne s’est pas améliorée, elle s’est même dégradée, et il faut encore mener des dispositions législatives urgentes, notamment en ce qui concerne le licenciement sans motif, qui ne devrait plus exister en principauté. Des centaines de salariés se font licencier sans motif chaque année. C’est inadmissible. » Du côté du patronat, cependant, la Fedem n’avance pas en ce sens : « Agir sur les prix et les salaires ne résout pas l’inflation. Augmenter les salaires sans accroître les ventes, pousse à une hausse des prix, alimentant l’inflation et appauvrissant la population, estime Philippe Ortelli. La solution réside dans la réduction de la monnaie en circulation ou l’augmentation des biens et services disponibles. La première option est impraticable, mais la seconde, en libéralisant l’économie, et en laissant entrepreneurs et consommateurs libres, est efficace. C’est ainsi que le président Javier Milei a sorti l’Argentine d’une hyperinflation en quelques mois. »
Les entreprises face à Moneyval
Le quotidien des dirigeants d’entreprises n’est pas tout rose non plus en 2024. Suite au placement de Monaco sur la liste grise du Gafi, c’est la double peine pour eux, décrit Philippe Ortelli : « Les entreprises vont à la fois pâtir de la mise sous surveillance renforcée et des objectifs statistiques visant à confirmer l’efficience des dispositifs de lutte par l’accroissement des sanctions. Cela risque de rendre plus frileux certains investisseurs, clients et fournisseurs étrangers de nos entreprises, ce qui pourrait se traduire par l’application de mesures encore plus draconiennes dans le cadre d’opérations en lien avec Monaco. À terme, l’activité économique monégasque pourrait s’en ressentir, et, de facto, impacter négativement l’emploi et le budget de l’État. Nous appelons de nos vœux un retour à un modèle équilibré, c’est-à-dire qui soit à la fois respectueux des standards internationaux sans les surtransposer, et de l’activité économique, pour éviter, autant que possible, des départs d’entreprises, d’investisseurs, et de résidents. L’attractivité de Monaco et la pérennité de son modèle socio-économique unique sont en jeu. »
1) Contacté par Monaco Hebdo, le gouvernement monégasque n’avait pas répondu à nos questions, alors que la rédaction bouclait ce magazine, le 24 septembre 2024.
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