mercredi 10 août 2022
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Bénéficiaire, l’usine Coty-Lancaster supprime 24 postes

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Annoncé la semaine dernière, un plan de licenciement collectif est en cours à l’usine Coty-Lancaster. Cette firme créée à Monaco en 1946 n’a pas justifié son plan par des chiffres ou autres. Tout juste un simple communiqué. Vingt-quatre personnes sont visées, dont beaucoup ont trente ans d’ancienneté. Les négociations entre délégués du personnel et direction sont en cours.

Ils étaient une soixantaine de salariés de l’entreprise Coty-Lancaster, mercredi 6 novembre 2019 devant le stade Louis II. Deux jours plus tôt, vingt-quatre ouvriers de l’usine, située non loin de là avenue Albert II, ont appris que leurs postes allaient être supprimés. En soutien, et pour désapprouver tant la manière que le licenciement en lui-même, ils et elles se sont rassemblées autour des personnes visées, après avoir déposé un préavis de grève. Ils souhaitaient tous se rendre à l’inspection du travail ensuite pour montrer leur solidarité. Mais la sûreté publique, présente avec quelques policiers, n’a autorisé qu’une délégation de délégués du personnel et de responsables syndicaux, de six personnes. Ils se sont rendus en fin de matinée rencontrer l’inspectrice principale du travail, Corinne Van Klaveren, pour cadrer et esquisser les premières lignes de la négociation à venir. Non sans quelques heurts auparavant, sur le parvis du stade. Car, certains délégués du personnel semblaient être présents pour relayer la parole des instances dirigeantes. « Moi, je crois qu’ils essaient de sauver le site ! », assure Corinne, l’une des délégués du personnel.

Aucun chiffre avancé par la direction

Pourtant, malgré une baisse apparente du chiffre d’affaires (de 8 à 2,5 milliards en 2019, selon les chiffres trouvés sur Internet par les syndicats) d’une année sur l’autre, le groupe Coty-Lancaster, fabricant de produits cosmétiques, affiche encore des bénéfices. Normalement, cette entreprise est censée communiquer les chiffres justifiant un plan de licenciement, comme le prévoit la loi. Or, selon les salariés, aucun chiffre n’a été avancé. Pis encore, on les a laissés dans le flou jusqu’à la semaine passée, prétextant au contraire des bons résultats du groupe. Par ailleurs, les salariés ont demandé un chômage technique plutôt que des licenciements si le groupe a des difficultés. Mais on leur a rétorqué que la situation était trop saine pour pouvoir avoir recours au chômage technique.

Plus d’industries à Monaco ?

Diego Manuguerra a fait partie de la délégation s’étant rendue à l’inspection du travail. Délégué du personnel, délégué syndical, au poste d’opérateur confirmé dans l’entreprise et dans le plan de licenciement, il livre son analyse et confirme l’absence de justification chiffrée : « C’est surtout la production qui est impactée. Ils ne gardent que les techniques. Tout ce qui est en dessous, ils virent. Ils disent qu’il y a moins de pièces dans la production. Mais dans le plan qu’on nous a donné, il n’y a aucun chiffre. » Coty-Lancaster ne s’inscrit-elle pas dans une stratégie, commune à la principauté, de désindustrialisation continue ? « Il y a un mois [le 17 octobre, lors de la manifestation organisée par l’USM — N.D.L.R.], je faisais un petit discours devant Foreplast [qui va fermer ses portes prochainement — N.D.L.R.] avec un petit cercueil, et maintenant il arrive ça. Les gens pensent qu’on prend la même route. » S’ils suivent le même chemin, ils espèrent également une sortie digne. Après une longue lutte, les salariés de Foreplast avaient obtenu environ 2 500 euros par année d’ancienneté. Un minimum, lorsqu’on se retrouve sur le marché de l’emploi à 55 ans et sans qualification.

« C’est comme ça qu’on nous traite ? »

Cette baisse de chiffre d’affaires est due, selon les salariés, à de mauvais investissements et à une stratégie de restructuration sur d’autres unités de production qui n’ont pas fonctionné. « S’ils nous avaient écoutés pendant des années quand on leur disait qu’ils investissaient dans des bécanes qui ne marchent pas… », s’écrie l’une d’entre elles, au milieu du brouhaha sur le parvis du stade. Aujourd’hui, ce sont les salariés qui vont payer le prix de cette gestion douteuse. Des salariés, qui, pour la plupart ont entre 54 et 59 ans, 30 ans d’ancienneté dans l’entreprise, et œuvrent sur des emplois peu qualifiés dans la chaîne de production. Comme conditionneurs et opérateurs techniques pour nombre d’entre eux. Des possibilités de reclassement ou de formations ont été évoquées pour certains. Un plan de départ volontaire est également mis sur la table. Pour les concernés par le licenciement, des indemnités de départ ont été proposés lors des premiers entretiens individuels. Le but aujourd’hui est de négocier des indemnités supra-légales. Puisque les premiers chiffres annoncés tournaient autour de 30 000 euros. Pour une trentaine d’années de labeur. « Une vie », disent-ils en chœur. « Ils ont dit aux gens ce qu’ils allaient toucher sans qu’il y ait encore eu de négociations », pointe Diego Manuguerra. « On veut se battre pour avoir quelque chose de digne. Digne de nos années passées là-bas. Quelque chose qui corresponde aux années qu’on leur a donné. Je suis arrivé à 20 ans, j’en ai 56. Qu’on ait une somme qui nous permette d’arriver jusqu’à la retraite. On a 4 ans, 5 ans, 6 ans jusqu’à la retraite. On va faire quoi ? On n’a rien ! », s’exclame Christiane Recordon, 56 ans, qui assume de donner son nom. « De toute façon qu’est-ce qui peut m’arriver de plus ? », ajoute-t-elle. De l’autre côté, Rosy soupire, dépitée : « Essaye de trouver du travail à 54 ans ». « On s’est abîmés, on a fait des efforts, et c’est comme ça qu’on nous traite ? », demande une autre, qui préfère rester anonyme.

© Photo Monaco Hebdo.

« Maintenir la compétitivité du site »

Contactée à plusieurs reprises par Monaco Hebdo, l’entreprise s’est, elle, fendue d’un seul et unique laconique commentaire pour justifier le plan de licenciement. « Notre seul commentaire officiel est le suivant : L’ancienneté et le savoir-faire unique du site de production de Monaco sont clefs, notamment pour notre marque Lancaster. C’est dans ce cadre que nous confirmons avoir débuté avec les instances représentatives du personnel un processus de concertation en vue de maintenir la compétitivité de ce site stratégique pour notre entreprise, ainsi que d’en garantir la pérennité. » Une citation que la gérante de la communication nous a demandé de bien vouloir « attribuer à un porte-parole de l’entreprise ». En sus d’un vide communicationnel, les dirigeants de l’usine se refusent à donner des chiffres, estimant qu’ils n’ont pas à le faire pour justifier les licenciements. Or, comme le rappelle Lena Hanns, chargée de communication et membre de la direction de l’USM, « la jurisprudence TMC [Télé Monte-Carlo — N.D.L.R.] oblige normalement à communiquer les chiffres en cas de licenciement collectif ». Ce jugement s’appuie sur l’avenant 12 de la convention collective nationale du travail signé en 1970 entre les syndicats patronaux et de travailleurs. L’article 8 de cet avenant stipule : « Lorsque l’entreprise consulte les délégués du personnel sur le projet de licenciement collectif, résultant d’une décision de restructuration, elle doit les informer des facteurs économiques ou techniques qui sont à l’origine de cette situation et indiquer les dispositions qu’elle a pu prendre pour limiter les licenciements ».

Pas de volet formation dans le plan

Néanmoins, des négociations sont entamées entre la direction et les délégués du personnel. « Leur priorité est la sauvegarde des emplois. Cela semble en bonne voie. Il y a bien 24 postes qui vont être supprimés. Mais avec les départs volontaires, il peut y avoir du reclassement », espère Lena Hanns. En revanche, le volet formation est encore bien flou pour le moment. Seul un organisme a été mentionné. Or, pour qu’il y ait reclassement dans l’entreprise, certains postes nécessitent une formation. Pour le moment, la négociation est en cours. Les premiers montants annoncés dans le plan de licenciement collectif ont été jugés insuffisants par les délégués du personnel. Ils devraient faire une contre-proposition cette semaine. Le conseiller-ministre aux affaires sociales et à la santé, Didier Gamerdinger, a reçu mardi 12 novembre 2019 dans l’après-midi les délégués du personnel. Il a indiqué à Monaco Hebdo que « certains des collaborateurs de l’entreprise justifient de 20 à 30 ans d’ancienneté en son sein et d’un fort attachement à la principauté de Monaco, ils méritent que les propositions formulées soient dignes et de bon niveau ». De plus, Didier Gamerdinger assure que la direction du travail « veillera à ce que Coty-Lancaster limite strictement le nombre de licenciements ». La direction de l’entreprise sera également reçue « en temps voulu », par le conseiller-ministre a-t-il signalé.

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