lundi 23 mai 2022
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« Monaco pourrait être le Dubaï du sud de l’Europe…
mais on ne l’est pas »

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Fervent partisan de l’ouverture des commerces le dimanche, le président de l’Union des commerçants et artisans de Monaco (UCAM), Nicolas Matile-Narmino estime que les contraintes administratives et législatives sont trop nombreuses. Et que le potentiel commercial de la Principauté est largement sous-exploité.

 

L’ouverture des commerces le dimanche à Monaco est vraiment indispensable ?

L’ouverture le dimanche dans une ville comme Monaco me semble une évidence… Ce n’est pas normal lorsque l’on vient en Principauté, que toutes les boutiques autour du casino soient fermées. Monaco jouit d’une image de prestige, de propreté, de sécurité… Son potentiel est considérable ! Malheureusement, aujourd’hui, l’offre commerciale est bien en deçà de ce qu’elle pourrait proposer.

Qu’est-ce qui freine ce potentiel ?

La politique mise en place par le gouvernement sur ce sujet me semble insuffisante. L’UCAM se bat depuis des années pour dire au gouvernement qu’un pays comme Monaco pourrait attirer beaucoup plus de monde pour faire du shopping… Mais encore faut-il avoir les bonnes enseignes, organiser les rues comme des centres commerciaux à ciel ouvert et avoir une politique et une législation courageuses et incitatives.

Vous êtes favorable à une ouverture des commerces tous les dimanches de l’année, ou uniquement pendant l’été ?

Je suis favorable à l’ouverture des dimanches aussi souvent que nécessaire pour satisfaire notre clientèle.

Lorsque l’on voit la concurrence qui existe entre le Polygone Riviera à Cagnes-sur-Mer, Cap 3 000 à Saint Laurent du Var et Nice Etoile, on peut tout de même douter du potentiel commercial de Monaco…

Je ne crois pas. Monaco pourrait être le Dubaï du sud de l’Europe… Mais, effectivement, on ne l’est pas. Il y a encore beaucoup trop de contraintes législatives et administratives dont il faudrait se libérer. Ce sont des sujets sur lesquels le gouvernement doit se montrer plus ambitieux et imposer une vision tournée vers la satisfaction du client. Bien qu’il y ait eu plusieurs idées avancées par le conseil économique et social (CES) et le conseil stratégique pour l’attractivité (CSA), nous n’avons jamais été au bout de la démarche.

Depuis 10 ans, le gouvernement propose tout de même aux commerçants qui le souhaitent, d’ouvrir leurs commerces 7 fois durant l’été, avec le remboursement de 75 % des charges patronales pour chaque dimanche ouvert : ce n’est pas suffisant ?

C’est largement insuffisant. La plupart des commerçants dont je m’occupe en tant que président de l’UCAM, ne sont pas des grosses structures. Ils n’ont que deux ou trois salariés. Il est donc très difficile pour eux de faire travailler leurs salariés le dimanche et de leur donner un autre jour de congés dans la semaine. Comme il est difficile de les payer double ou triple… Ce n’est économiquement pas viable pour eux.

Même si 75 % de charges patronales sont remboursées ?

Oui… Seules les grosses structures organisées comme Carrefour y trouvent leur compte. Par ailleurs, les démarches administratives auprès de l’inspection du travail, bien qu’elles aient été présentées comme simples, peu de petits commerces ont le courage de les faire.

Que proposez-vous alors ?

Il faudrait que Monaco devienne une zone commerciale internationale comme il en existe en France, à Nice, à Cannes ou à Saint-Tropez. Dans ces zones touristiques, une dérogation permet de considérer le dimanche comme un jour normal de la semaine. L’employeur donne ainsi un autre jour de repos aux salariés en semaine, sans rémunération supplémentaire ou selon accord avec les salariés. Le tout, sur la base du volontariat. Mais les autorités monégasques n’ont jamais voulu modifier la loi.

Pourquoi ?

Pour ne pas avoir d’histoire avec les syndicats qui, bien sûr, s’y opposent. C’est aussi simple que cela. On est également dans un Etat catholique… ce qui peut aussi expliquer cette réticence. Le repos du dimanche est sacré. C’est dommage, car il y a une vraie demande de la clientèle.

Comment pouvez-vous l’affirmer ?

Tout simplement car c’est la nature même de notre région. Nous sommes dans une zone estivale avec des touristes internationaux présents toute l’année. Que ce soit lundi, vendredi ou dimanche, le touriste est en vacances. Et il ne trouve pas normal dans une région touristique de se retrouver face à des commerces fermés.

Est-ce que les commerçants réalisent de bons chiffres en semaine à Monaco ?

Grâce aux dizaines de milliers de pendulaires, globalement oui. Certains fonctionnent bien également le samedi, comme Joué Club ou Brico Center, car ce sont deux magasins de destination, c’est-à dire que les consommateurs y vont pour y chercher un objet précis. Mais le week-end, ne nous voilons pas la face : il n’y a personne à Monaco ! L’offre commerciale n’est pas suffisamment attractive pour attirer des clients de Nice, de Cannes ou de Sanremo. Or, en France les commerces réalisent 25 à 30 % de leur chiffre d’affaires le samedi. Ce n’est pas du tout le cas à Monaco. Notamment parce que les 50 000 pendulaires ne sont pas là.

On ne peut vraiment pas miser sur les pendulaires le week-end ?

On ne peut pas demander à un pendulaire de revenir consommer le week-end en Principauté car il s’épuise déjà des heures tous les jours dans les transports pour venir travailler. D’ailleurs, si nous avions été un peu plus clairvoyants, nous aurions fait en sorte que ces pendulaires soient logés plus près de la Principauté. Or, aujourd’hui 75 % d’entre eux vivent en dehors des communes limitrophes ! Ce sont donc des personnes qui auraient consommé en Principauté si elles avaient été domiciliées aux alentours.

Les salariés qui travaillent le dimanche ne doivent pas être payés plus ?

L’ouverture dominicale ne peut avoir du sens économique que si le dimanche est considéré comme un jour normal de la semaine et que cela ne coûte pas plus cher aux commerçants. Il faut instaurer une politique incitative pour créer une dynamique. Bien évidemment, si on dit aux commerçants qu’il faut rémunérer les salariés double ou triple, qu’il faut remplir des tas de paperasses, le tout pour récupérer trois sous… C’est forcément dissuasif. Mais si on donne aux commerçants performants qui veulent aller de l’avant les moyens se dynamiser, ils le feront. Je considère donc, effectivement, que les salariés ne doivent pas être payés plus s’ils travaillent le dimanche. Ce jour doit être considéré comme tous les autres jours de la semaine. Rappelons aussi que le travail dominical se fait sur le base du volontariat.

Les syndicats répondraient que dans une petite structure, il est difficile de refuser ce que demande la direction, surtout si la salarié est en intérim ou en CDD…

Il peut y avoir des abus, mais c’est à l’inspection du travail de veiller à ce qu’il n’y ait pas de dérives.

Quels types de consommateurs, autres que les pendulaires, peut attirer Monaco ?

Monaco peut attirer une mosaïque de consommateurs très variée. Il y a la clientèle haut de gamme bien sûr, mais aussi les croisiéristes qu’il ne faut surtout pas négliger, puisque ce sont eux qui font vivre les musées, les boutiques de souvenirs, les bars et les restaurants… La clientèle qui va chez Chanel n’est pas la clientèle qui va faire vivre le Jardin Exotique. La zone de chalandise est vaste autour de Monaco. On doit donc pouvoir attirer les gens de Nice, de Cannes ou de Sanremo si on a une offre attractive et concurrentielle.

Vous estimez qu’il faut penser les quartiers de Monaco comme des « centres commerciaux à ciel ouvert » : que voulez-vous dire exactement ?

On ne peut pas implanter n’importe quelle boutique n’importe où. Il faut qu’il y ait une cohésion. Cela se réfléchit. Le seul commerce qui fonctionne réellement, c’est le commerce organisé, à l’instar du Métropole ou du Polygone Riviera. Il faut d’abord définir des quartiers commerçants, puis recruter des managers de rue qui orientent le gouvernement et les investisseurs privés pour dire quel type d’enseigne il faut implanter à tel endroit.

Le commerce doit donc être pensé par des experts ?

Le commerce se travaille et s’organise à un autre niveau qu’à la petite semaine ou par des blagueurs comme moi qui essaient d’étaler leur savoir… Aujourd’hui, il y a effectivement des spécialistes qui savent parfaitement comment fonctionnent et comment s’organisent les commerces. Dans toutes les villes de France dynamiques, les cœurs de ville sont d’ailleurs rachetés par les mairies qui y réimplantent des boulangers, des coiffeurs et d’autres commerces de proximité et attractifs.

Comment faire pour justement attirer des grandes enseignes en Principauté ?

Le Métropole a offert des avantages pour avoir la FNAC dans ses locaux… Ce magasin est une vraie locomotive pour ce centre commercial. Le gouvernement doit donc être interventionniste et faire pareil.

En clair, payer pour que de grandes enseignes viennent ici ?

Oui, car ce sont ensuite ces grandes enseignes qui vont attirer d’autres belles enseignes.

Quels autres types de mesures incitatives préconisez-vous ?

Faire en sorte de baisser les loyers qui sont souvent prohibitifs. Un commerçant peut payer entre 2 et 8 % de son chiffre d’affaires en loyer… Pas au-delà. C’est pour cette raison que Dior peut payer des loyers très élevés, car cette entreprise réalise des chiffres d’affaires phénoménaux. En revanche, des propriétaires qui louent 4 000 à 5 000 euros le m2 par an, cela peut marcher uniquement lorsque l’on s’appelle Chanel ou Bulgari. Mais pour 90 % des autres commerçants, c’est impossible.

L’installation d’un Apple Store à Monaco aurait été une bonne initiative ?

Bien sûr. On pourrait gagner des millions d’euros de TVA si on avait un Apple Store à Monaco… Cela ferait venir des milliers de personnes en Principauté. Et les commerces qui se trouvent autour, que ce soient les restaurateurs ou les vendeurs de livres… Tous en profiteraient. Malheureusement, l’installation d’un Apple Store à Monaco est tombée à l’eau. On a proposé des locaux improbables aux dirigeants. Cela ne leur convenait pas du tout.

Le problème c’est qu’à Monaco, les locaux sont trop petits et pas adaptés aux besoins des grandes enseignes : comment remédier à cela ?

Le problème, c’est effectivement qu’il n’y a que des petites surfaces, notamment sur le boulevard des Moulins. Et c’est un frein pour attirer les grandes enseignes. Mais, sur le long terme, on peut essayer de regrouper des locaux ou de monter vers les étages supérieurs.

Vous dites aussi que cela n’a pas de sens de mélanger des commerces, des banques, des agents immobiliers et des assurances dans un même boulevard ou une même rue…

Je n’ai rien contre les banques, les agents immobiliers et les assureurs. Mais en effet, le mélange des genres n’est commercialement pas compatible. Il faut qu’il y ait de la continuité dans les commerces. A terme, il faut donc parvenir à les déplacer. C’est ce qui a été fait à Cannes, dans la rue d’Antibes. Cela a pris 15 ans, mais c’était une mesure de bon sens. Dans les centres commerciaux, il n’y a pas de banques, d’agents immobiliers ou tout autre bureau et activité tertiaire non commerciale. On les positionne à côté ! Commercialement, ça n’a vraiment pas de sens de tout mélanger.

A Monaco, des efforts ont été faits en ce sens ?

Oui. Certains quartiers ont été ordonnancés, de manière à ce qu’à l’avenir ils n’accueillent plus de nouvelles banques, des agents immobiliers et des assureurs. C’est le cas du boulevard des Moulins, de la rue Grimaldi et de la rue Caroline. Ces rues-là sont donc protégées contre l’installation future de nouvelles banques. J’ai demandé à ce que ce soit également le cas autour de l’hôtel Hermitage, sur l’avenue de la Costa.

Difficile également de créer une dynamique commerciale lorsque dans un même quartier, certains commerces ouvrent et d’autres non…

Effectivement. J’étais président de la galerie Park Palace. Certains dimanches, nous étions trois à ouvrir sur… 40 commerces. Au fil du temps, j’étais tout seul. Ce n’est pas normal. L’autorisation d’ouvrir le dimanche est donnée par le gouvernement. Ensuite, les commerçants votent en assemblée générale les jours d’ouverture. J’estime que les commerçants indisciplinés qui ne jouent pas le jeu doivent être sanctionnés quand ils sont dans un centre commercial ou dans un pôle commercial organisé.

Il n’est pas rare de voir à Monaco des commerces fermés pendant des mois, voire des années, comme sur le boulevard des Moulins ou la rue Caroline : comment est-ce possible ?

Le gouvernement me répond que l’on ne peut rien faire contre les investisseurs privés qui décident de conserver leurs locaux fermés pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Or, à Paris, sur les Champs Elysées, les propriétaires ne font pas ce qu’ils veulent. Ils ne peuvent pas laisser des locaux fermés durant une longue période. C’est donc aussi une question de volonté politique. Il y a quelques rues dans lesquelles il faudrait que ce laxisme soit interdit : le boulevard des Moulins, l’avenue de la Costa et autour du magasin Zara.

La communication autour de l’ouverture des commerces le dimanche est suffisante ?

Avant, le gouvernement dépensait beaucoup d’argent en campagnes de publicité — souvent mensongères — pour vanter le fait que la Principauté ouvrait ses commerces les dimanches. Or, sur le terrain, très peu de boutiques étaient ouvertes. Pour l’image de la Principauté ce n’était pas terrible… Il y a donc un peu moins de communication de ce genre aujourd’hui. Mais il y a un site internet qui recense l’ensemble des boutiques ouvertes et quelques campagnes d’affichage (1).

Dans un communiqué, vous avez été très dur à l’encontre des salariés grévistes qui sont descendus dans la rue le 16 juin : vous avez parlé de manifestations « totalement infondées »

Je considère en effet que des syndicats dans la rue, n’est ni constructif, ni bon pour l’image de Monaco. Ces gens-là ne représentent, de surcroît, qu’une minorité de salariés monégasques qui sont, pour la grande majorité d’entre eux, très heureux de travailler à Monaco. Globalement, les conditions de travail sont loin d’être le bagne par rapport à la France. Le salaire moyen monégasque est plus élevé qu’en France, les conditions de remboursement à la caisse de compensation des services sociaux (CCSS) et à la caisse de retraite sont bien meilleures que chez nos voisins. Quand je vois que ce sont des nantis par rapport à ce qu’ils pourraient avoir en France, je me dis que c’est pousser le bouchon un peu loin que de protester dans la rue…

Les revendications des salariés grévistes ne sont donc pas légitimes ?

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problème dans certaines entreprises où l’on peut voir des pratiques parfois “borderline”. Mais je fais partie de la commission licenciement et reclassement à l’inspection du travail. Il est tout de même rare de voir des employeurs voyous.

Votre avis sur l’article 6 ?

Je pense que nous avons la chance d’avoir l’article 6, puisqu’il n’existe pas la rupture de contrat par consentement mutuel à Monaco. Cela permet de sortir d’une situation compliquée entre un employeur et son salarié.

C’est tout de même très inquiétant, voire anxiogène, pour les salariés de savoir qu’ils peuvent être licenciés du jour au lendemain sans aucun motif ?

Je ne pense pas que les patrons licencient sans aucune raison… D’autant que licencier coûte aussi de l’argent à un employeur, le double dans le cas de l’article 6. Je siège au tribunal du travail et je peux vous assurer que lorsque des licenciements sont abusifs, les employeurs sont sanctionnés. Nous sommes cinq au tribunal du travail à prendre des décisions. Et l’on en prend autant en faveur des salariés que des patrons. En tant que patron, je n’accepte pas que l’on ait des employeurs voyous.

Les syndicats monégasques sont tout de même moins virulents que les syndicats français ?

Certes, mais ils ne sont pas plus habiles. On ne peut pas dire que l’on avance beaucoup grâce à eux. Au lieu de travailler avec intelligence avec le gouvernement — et travailler avec intelligence ne signifie pas aller uniquement dans le sens de l’Exécutif — on ne fait que stagner. C’est un rapport gagnant-gagnant que l’on doit instaurer.

On peut considérer que vous êtes un ultra-libéral ?

Je considère que la France a des protections aberrantes, qu’il n’y a heureusement pas à Monaco.

(1) http://monacosundayexperience.com

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Monaco Hebdo