Achille Monnet, analyste “equity research” chez UBS, et spécialiste en intelligence artificielle, a donné une conférence en mars 2025 chez UBS Monaco pour réfléchir sur les perspectives et les enjeux de cette technologie qui amasse des sommes folles en investissement. Il a répondu aux questions de Monaco Hebdo.
Les sommes investies dans l’intelligence artificielle (IA) atteignent les sommets et des entreprises comme Mistral AI ont levé presque 600 millions en à peine 1 an d’existence (1) : ça vous inspire quoi ?
Je vois ça comme un changement de plateforme. Il existe de grosses périodes d’investissements dans les nouvelles technologies. C’est comme ça que le système capitaliste fonctionne.
Comment un investisseur accorde un tel niveau de confiance à de nouvelles entreprises comme celles-ci ?
Pour l’instant, ce thème de l’IA a plutôt été mené par les grandes entreprises que nous connaissons tous. On ne regarde pas vraiment de nouveaux challengers avec des “business models” qui ne seraient pas vraiment justifiés. Pour l’instant, on n’est pas en période de disruption, car cette période d’investissement consiste encore à créer cette technologie. Il faut se rappeler que, cette technologie, c’est essentiellement un nouvel ordinateur. On a fait le “computing” il y a 60 ans, et il faut maintenant moderniser toute cette infrastructure. C’est à ça que correspond cet investissement.
Aucune chance de voir émerger de nouveaux acteurs, dans ce contexte ?
Ce marché concerne, pour l’instant, les “usual suspects” : ce sont eux qui mènent cette vague d’investissements massifs. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’opportunités pour la disruption plus tard, quand la technologie sera utilisée, plutôt que créée. C’est là que nous verrons plus d’opportunités émerger, grâce aux nouvelles fonctionnalités qui n’existent pas encore. Ce n’est donc que le début.
Pourtant, l’exemple de Mistral AI semble sortir du lot, car cette entreprise a réalisé la plus grosse levée de fonds européenne de l’histoire, mais on la connaissait peu : comment l’expliquer ?
Dans la tech, de très petites équipes peuvent avoir un énorme impact : Spotify, WhatsApp, WeChat… Ils étaient moins de trente personnes quand ils ont émergé. C’est l’un des atouts de la tech : on dispose d’importants leviers. C’est ce qui explique pourquoi de très jeunes entreprises peuvent lever autant de capitaux. Les gens croient en l’équipe clé, et ils acceptent de prendre un risque.
« Pour l’instant, on n’est pas en période de disruption, car cette période d’investissement consiste encore à créer cette technologie. Il faut se rappeler que, cette technologie, c’est essentiellement un nouvel ordinateur. On a fait le “computing” il y a 60 ans, et il faut maintenant moderniser toute cette infrastructure. C’est à ça que correspond cet investissement »
Quel est le profil des investisseurs en IA ?
Un peu tout le monde, avec des clients de tout âge. Je trouve ça assez incroyable, d’ailleurs. Je pense que tous ces investisseurs voient l’IA comme un véritable changement structurel, un peu comme l’Internet. Nous, on l’appelle la prochaine “plateform shift” [changement de plateforme — NDLR], tout le monde veut en savoir plus. Et, encore une fois, c’est mené par les plus grosses entreprises américaines. Ça ne sort pas de nulle-part.
Quelle est leur prise de risque ?
Les marchés peuvent changer très rapidement, la confiance accordée peut vite évoluer. Comme le veut l’adage, on va “from flawless to hopeless” [« du tout au rien » en français — NDLR]. On passe très peu de temps au niveau intermédiaire. Il pourra y avoir un changement de confiance un jour, mais je pense que rien n’a changé, sur les fondamentaux comme sur l’opérationnel. On observe une phase de correction sur les valeurs technologiques américaine depuis début mars 2025, mais elle semble basée sur le positionnement et sur le momentum, plutôt que sur les fondamentaux. Sur le marché action américain, chaque fois que les valeurs chutent de 10 % ou plus, c’est généralement une bonne période d’achat, si ça ne s’accompagne pas d’une récession, bien sûr.
Les États investissent aussi massivement dans l’IA, avec, aux États-Unis, le plan Stargate project qui est estimé à 500 milliards de dollars, alors que la France prévoit d’investir 109 milliards d’euros au cours des prochaines années : pourquoi autant d’argent en si peu de temps ?

Le point commun, c’est que nous n’avons pas encore trouvé les limites de la performance. Il est probable qu’en dépensant davantage sur un plus gros ordinateur, sur une plus grosse concentration de calculs, on obtiendra de meilleurs modèles. Si on investit plus de temps et de datas dans l’IA, les résultats seront probablement là. Tout cela est très linéaire. C’est pour cette raison qu’une très grosse course est aujourd’hui en cours, pour créer le meilleur ordinateur possible.
Le risque est donc de ne pas investir assez, plutôt que trop ?
Toutes les grandes entreprises technologiques voient l’IA comme un point très stratégique pour leur “business”. Google en est le meilleur exemple : il y a cinq ans, personne ne pensait pouvoir lui prendre des parts de marchés mais, désormais, des start ups sont en train d’essayer de le faire. Cette technologie est tellement puissante, et tellement généralisable, qu’il y a un vrai risque de sous-investir, ce qui paraît plus risqué que de sur-investir. L’IA n’étant pas encore limitée, il y a de l’appétit sur les marchés.
Vers quel type d’investissements se dirige-t-on : les datas centers, qui font office de pioche dans cette « ruée vers l’or », ou les semi-conducteurs ?
On reste vraiment concentrés sur les semi-conducteurs liés à l’IA, et les datas centers, en effet. Ce sont les meilleurs secteurs où investir. Ce sont des marchés monopolistiques ou oligopolistiques, dans la chaîne de valeur. Ils offrent une meilleure visibilité sur la croissance à venir, et les évaluations sont très raisonnables. L’IA est un thème qui promet de fonctionner pour les cinq prochaines années. Mais, pour cela, il faut une prolifération des applications et des technologies à faire transiter vers d’autres secteurs. L’avantage, c’est qu’on a déjà des exemples très positifs chez des entreprises de tech américaine, avec déjà des retours sur investissement.
Géographiquement, ces investissements se concentrent essentiellement sur les États-Unis ?
Le marché reste essentiellement américain, pour la simple et bonne raison que c’est le capital, lui-même, qui fait la différence. Or, ce sont les Américains qui ont le capital le plus conséquent, aujourd’hui. Ils ont des “business” qui génèrent énormément de “cash flow” [de flux de trésorerie — NDLR], et ils ont une marge qui leur permet de poursuivre ces investissements dans les technologies, et de capturer la monétisation.

Qu’en est-il de la Chine ?
Les Chinois sont très impressionnants, également. Leurs réalisations sont de vraies innovations. De belles choses ont été faites pour réduire l’intensité du “hardware”, et, fondamentalement, ils ont réduit le coût de développement de l’IA. Ils nous ont permis de l’appliquer à nos téléphones, en dehors des datas centers, et c’est très positif pour l’adoption de l’IA. Dans le cloud et les applications, ils sont très forts. Et, si leur montée en puissance est peut-être jugée négativement sur le plan géopolitique, ça devrait être positif sur le long terme pour tout le monde, car leur technologie permet de réduire le coût de l’IA.
« On reste vraiment concentrés sur les semi-conducteurs liés à l’IA, et les datas centers, en effet. Ce sont les meilleurs secteurs où investir. Ce sont des marchés monopolistiques ou oligopolistiques, dans la chaîne de valeur. Ils offrent une meilleure visibilité sur la croissance à venir »
Sur le globe, où sont concentrés les besoins en data centers ?
Beaucoup d’investissements sont réalisés à destination des pays dits « alliés », car se pose la question de la souveraineté des données. Mais la question de l’énergie se pose aussi. Ce n’est pas que nous en manquons, mais elle n’est pas toujours bien répartie aux meilleurs endroits sur le globe. C’est donc là tout le défi : bien positionner ses data centers, pour prendre l’avantage. Ce sont les deux critères-clé pour construire un data center : souveraineté des données, et localisation pour l’énergie.
Monaco a une carte à jouer dans le développement de ces data centers ?
A Monaco, l’immobilier est très cher. Mais, au-delà de cet aspect, il n’y a pas de raisons pouvant empêcher la principauté d’être un grand joueur, d’autant que le volet souveraineté à fait ses preuves.
1) L’entreprise française Mistral AI, spécialisée dans l’IA générative, a levé 600 millions d’euros au bout d’un an d’existence seulement. Six mois auparavant, elle levait 385 millions d’euros. Et, alors qu’elle n’avait que quatre semaines d’existence, elle levait déjà 105 millions d’euros, un record européen pour une si jeune société. Depuis sa création, sa valorisation frôle les 6 milliards d’euros.



