mercredi 18 mai 2022
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« Des entreprises étouffées par les coûts »

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Pour Jean-Franck Bussotti, président de l’Union monégasque des industries et métiers de la métallurgie (UNIMET), ce sont les avantages accordés aux salariés et les charges écrasantes pesant sur les entreprises qui plombent la compétitivité du secteur industriel.

Monaco Hebdo?: Théramex et Mecaplast viennent d’annoncer successivement deux plans sociaux. Avec respectivement 84 postes supprimés et 71 licenciements secs. Votre réaction??
Jean-Franck Bussotti?: Ma première pensée est pour les salariés touchés. Le contexte économique complique leur recherche d’emploi. Beaucoup sont attachés à la Principauté, et savent qu’ils y bénéficiaient d’avantages exceptionnels, comme les salaires, les retraites, les prestations sociales ou les jours fériés, qu’ils ne retrouveront jamais ailleurs. Je suis également inquiet pour notre système économique et social?: 100 emplois équivalent à 50?000 emplois à l’échelle de la France…

M.H.?: Savez-vous si d’autres industries en principauté sont menacées??
J-F.B.?: Certainement. Les avantages cumulatifs des salariés sont tels que la compétitivité des industries, déjà mise à mal par les loyers élevés, est très compromise. Depuis des décennies, le patronat est contraint d’étudier les demandes incessantes — et parfois surréalistes — de l’USM, et d’essayer de trouver à chaque fois une solution de conciliation. En d’autres termes de céder du terrain puisque ces négociations chronophages sont à sens unique, toute mesure en faveur des salariés étant étrangement considérée comme acquis social irréversible. A l’inverse, nos entreprises ne bénéficient d’aucun acquis de compétitivité. Elles doivent sans cesse accepter de nouvelles concessions au nom d’une paix sociale pourtant bien établie, tout en se voyant soudainement amputées sans concertation ni préavis d’outils vitaux comme le chômage technique ou la prime industrielle.

M.H.?: Quelles sont les premières sociétés menacées??
J-F.B.?: Les filiales de grands groupes sont les premières menacées. Evaluées sur leur compétitivité, elles n’ont généralement que faire de la « fiscalité douce ». Malheureusement, celle-ci sert depuis des décennies d’excuse ultime à toutes les atteintes à notre compétitivité. C’est une grave confusion entre d’une part, une mesure d’attractivité importante pour le pays mais ne touchant que certaines entreprises et uniquement sur leurs bénéfices éventuels, et d’autre part, la dégradation irréversible de la compétitivité de toutes nos entreprises, qui frappe de plein fouet leurs coûts de revient, donc leurs prix de vente, leur chiffre d’affaires, leur développement, leurs bénéfices, donc les budgets de l’Etat et l’emploi.

M.H.?: Concrètement, en quoi « ces avantages » dont bénéficieraient les salariés seraient-ils une menace pour la compétitivité des entreprises??
J-F.B.?: Malgré les trésors d’ingéniosité déployés, comment payer un SMIC mensuel 31,4 % plus élevé qu’en France et près de 20 fois plus élevé que dans certains pays de l’UE. Ceci, sans aucune des batteries d’aides qui existent ailleurs, sans flexibilité ni exonérations, et avec des charges écrasantes?? En 2011, sous l’effet des jours fériés reportables, nos salariés ont eu 2 semaines calendaires de congés de plus qu’en France. Les retraites sont 35 % à 100 % plus élevées, et avec les prestations sociales, un Smicard ayant 2 enfants gagne 60 à 80 % de plus… tout ceci étant entièrement financé par nos entreprises.

M.H.?: Mais encore??
J-F.B.?: Il est désolant de constater que par l’augmentation incessante des avantages aux salariés, c’est en fait le tissu économique monégasque, ses entreprises et entrepreneurs, donc ses résidents, sa population, qui voient leurs gains et la compétitivité de leurs entreprises se dégrader toujours plus. Au plus grand bénéfice de salariés surprotégés résidant à 85 % à l’étranger et allant y dépenser tous leurs gains. Cas unique au monde, un tiers de notre PIB part ainsi dans les pays voisins, donc sans réinjection dans notre économie. En fait, nous scions la branche sur laquelle est assise notre population. Notre si précieuse attractivité est mise à mal par cette surenchère sociale, qui s’avère finalement anti-sociale puisqu’elle aboutit à des suppressions d’emplois. En des temps aussi difficiles, après avoir tant pensé aux salariés, peut-être devrions-nous nous intéresser d’urgence à notre population, à nos outils de travail et à leur compétitivité, donc aux budgets de l’Etat. Notre avenir en dépend, nos emplois aussi.

M.H.?: Assistons-nous selon vous à une nouvelle série noire comme en 2008-2009??
J-F.B.?: Il existe des similitudes de conjoncture, comme la chute des ventes automobiles. Nous n’avons que peu d’industries de plus de 100 personnes, leurs plans s’inscrivent dans une tendance lourde alarmante, sporadiquement catalysée par les épisodes économiques les plus sévères. Ces plans sociaux massifs ne doivent pas occulter le fait que notre pays soit constitué en très grande majorité de très petites entreprises qui souffrent aussi de la conjoncture, du coût du travail et de la forte chute des investissements de l’Etat. Alors que nous avons paradoxalement assisté ces dernières années à une augmentation à un rythme soutenu de ses dépenses « ordinaires », dont les salaires des fonctionnaires, ce qui pourra difficilement perdurer dans ces conditions. La solution est peut-être là, sous nos yeux?: nous avons des entreprises performantes, mais étouffées par les coûts. Restaurons leur compétitivité et le pays en recueillera les fruits.

M.H.?: Après ces plans sociaux, le gouvernement a annoncé une série de mesures. Notamment la possibilité pour tout salarié de s’inscrire au service de l’emploi — quel que soit le lieu de domicile — ainsi qu’une aide financière pour financer le chômage partiel. Que pensez-vous de ces mesures??
J-F.B.?: Elles sont positives, mais tardives. Alors que nos entreprises peinent à trouver des salariés compétents, pour des raisons dogmatiques, l’idée de permettre à tout salarié de s’inscrire au service de l’emploi, et aux entreprises de bénéficier ainsi d’un vivier de compétences, scandalisait encore certains fonctionnaires il n’y a pas si longtemps. Quant au chômage partiel, c’est l’airbag de l’entreprise et de l’emploi. Son existence est vitale pour les entreprises comme pour l’attractivité comparative du pays. En vérité, ceci constitue un simple rattrapage partiel par rapport à ce qui existe dans les pays voisins. C’est loin d’être suffisant pour doper notre compétitivité comparative. Pour nos industries, la « région économique de référence », c’est le monde.

M.H.?: Dans les années à venir, la Principauté a-t-elle selon vous intérêt à conserver des industries « lourdes » ou à s’orienter davantage vers des industries plus légères, à haute valeur ajoutée??
J-F.B.?: Le manque de grandes superficies industrielles conduira à favoriser ce type d’industries. D’autant que, comme nous l’avions souligné dans Monaco 2029, elles sont susceptibles de contribuer à la fois aux budgets et à l’image du pays. Pour autant, les candidats ne se bousculent pas au portillon. Rien ne peut justifier aujourd’hui que tout ne soit pas fait pour garder toutes les industries existantes, légères ou non.

M.H.?: En quoi est-ce important de conserver des industries en principauté??
J-F.B.?: D’abord, l’industrie est un secteur fiable, un des cinq piliers historiques sur lesquels Monaco a toujours pu compter. Etant vice-président de l’IMSEE, je peux préciser que pendant la crise, l’industrie est un des secteurs qui a su le mieux résister en termes de préservation d’emplois et d’outil de travail. Une industrie met du temps à se créer, et nécessite des investissements lourds pérennes. C’est un vecteur de stabilité pour notre système social et pour les budgets de l’Etat. Ensuite, en termes d’image, l’activité industrielle apporte la preuve d’un pays besogneux, impliqué dans la vie économique des départements voisins. La diversité est nécessaire, et la création de richesses mondialement reconnue comme une valeur sûre, pérenne et éthique, loin des bulles qui constellent le paysage économique.

M.H.?: C’est donc un secteur encore rentable pour Monaco??
J-F.B.?: L’industrie représente certes moins d’un dixième des emplois, mais elle en draine certainement dans son sillage deux dixièmes par le biais des services et de ses fournisseurs. De plus, en exceptant les banques, son chiffre d’affaires par salarié est 35 % plus élevé que la moyenne monégasque, en 2ème position après le commerce de gros. Et pour le pays, chaque emploi perdu peut correspondre à une perte de chiffre d’affaires jusqu’à cinq fois plus importante que dans d’autres secteurs. De plus, contrairement à beaucoup de secteurs, ce CA est souvent réalisé en partie ou en majorité en France, ce qui est générateur de TVA utile. Et contrairement à d’autres secteurs, elles paient souvent l’impôt sur les sociétés. La considération globale de tous ces apports permet de penser qu’un emploi perdu dans l’industrie pourrait avoir un effet sur les finances du pays pouvant être quintuplé ou décuplé par rapport à d’autres secteurs. Mais malgré tous les arguments forts qui précèdent, le motif le plus important pour conserver les industries existantes est peut-être l’irréversibilité de leur départ. Une fois les locaux dépecés en bureaux, il sera quasi-impossible à un nouvel industriel de retrouver des milliers de mètres carrés attenants pour s’installer. Si nous laissons — ou faisons — partir ces industries, et constatons demain qu’il s’agissait bien d’une grave erreur, il n’y aura pas de session de rattrapage… Ce sont notre population et nos enfants qui en paieront irrémédiablement l’addition.

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