jeudi 23 avril 2026
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Sébastien Prat : « Rester trop longtemps sur une liste de surveillance internationale pourrait fragiliser l’image de la place »

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Depuis son inscription sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) en juin 2024, Monaco doit renforcer ses dispositifs de conformité et de gestion des risques. De la lutte contre le blanchiment d’argent à la digitalisation des contrôles, Sébastien Prat, associé et cogérant de Phoenix Consulting Monaco, un cabinet spécialisé en management et stratégie, explique comment la place monégasque s’adapte pour préserver sa réputation et rester attractive, dans un contexte international de plus en plus exigeant. Propos recueillis par Raphaël Brun

Depuis la création de votre cabinet de conseil en management et stratégie en 2018, comment la notion de « place refuge » s’est-elle traduite dans votre activité : davantage de missions, des missions différentes, ou des demandes plus urgentes ?

Notre activité a évolué progressivement. Au départ, nous travaillions principalement sur des sujets de transparence fiscale. Nous avons ensuite beaucoup accompagné le secteur public. Aujourd’hui, nous intervenons dans plus de vingt secteurs d’activité sur des sujets liés à la conformité pour la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive et corruption, à la protection des données personnelles, à la gestion des risques ou encore à l’organisation interne.

Et pour les institutions financières ?

S’agissant des institutions financières, la demande reste globalement stable depuis nos débuts : des missions sur des sujets techniques, comme la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive et corruption, la loi sur la conformité fiscale des comptes des américains à l’étrangers (Fatca) et intermédiaire qualifié, la norme commune de déclarations (Crs), des formations, des missions de contrôle interne, des missions de gestion des risques, ainsi que des missions de remédiation.

Il y a des nouveautés ?

La principale évolution concerne les cartographies des risques, qui font aujourd’hui l’objet de demandes plus fréquentes. Ces travaux permettent aux organisations d’avoir une vision plus structurée des risques auxquels elles peuvent être exposées. Cela traduit une attente plus forte des organisations en matière de pilotage. Il ne s’agit plus seulement de traiter un sujet ponctuel, mais d’avoir une vision plus globale, plus documentée et plus opérationnelle des risques. Sur ce point, la demande est clairement montée en puissance au cours des dernières années.

« La principale évolution concerne les cartographies des risques, qui font aujourd’hui l’objet de demandes plus fréquentes. Ces travaux permettent aux organisations d’avoir une vision plus structurée des risques auxquels elles peuvent être exposées. Cela traduit une attente plus forte des organisations en matière de pilotage »

Depuis la guerre en Ukraine, avez-vous constaté une accélération des demandes liées à la gestion des risques géopolitiques et aux sanctions internationales ?

Rien d’insurmontable : il a fallu prendre en compte les décisions de la Commission européenne sur les sanctions internationales et adapter nos processus, avec la mise en œuvre des mesures spécifiques. Dans les institutions financières, les risques géopolitiques sont déjà intégrés depuis longtemps dans l’analyse globale des risques, notamment à travers l’évaluation du risque pays. Cela rejoint d’ailleurs une évolution que nous observons depuis quelques années : les établissements demandent davantage de travaux de cartographie des risques. Ces exercices permettent précisément d’identifier et d’anticiper ce type de risque, qu’il soit géopolitique, économique ou réglementaire. Chaque organisation évalue ensuite son exposition en fonction de sa stratégie et de son niveau d’appétence au risque. En pratique, cela signifie que le sujet est déjà intégré dans le fonctionnement normal des établissements financiers.

Les guerres pèsent, d’une manière ou d’une autre ?

Les événements internationaux peuvent renforcer l’attention portée à certains pays ou à certaines situations, mais ils ne créent pas nécessairement de besoin entièrement nouveau. Ils conduisent plutôt à ajuster une analyse des risques qui existe déjà.

Les établissements financiers monégasques ont-ils dû revoir en profondeur leur organisation interne depuis 2022, ou s’agit-il plutôt d’ajustements marginaux ?

On observe surtout une intensification des missions de remédiation. Cette dynamique est liée à l’inscription de Monaco sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) et non à la guerre en Ukraine. Elle concerne l’ensemble des acteurs concernés, mais elle s’est révélée particulièrement marquée dans certains secteurs qui devaient encore renforcer ou structurer davantage leurs dispositifs. De leur côté, les banques disposaient généralement déjà de cadres établis.

Vos clients vous sollicitent-ils davantage en réaction à des crises ponctuelles ou pour des transformations structurelles de long terme ?

Les deux situations existent. Certaines missions sont déclenchées par un contrôle des autorités et nécessitent une réaction rapide. D’autres relèvent de transformations plus profondes, par exemple lorsque des entreprises choisissent de se faire assister pour certaines approches stratégiques sur la gestion des risques ou sur la mise en place d’outils durables, efficaces et adaptés pour mieux gérer leurs obligations. On voit ainsi se développer une logique de structuration à long terme. Certaines organisations savent qu’elles ne pourront pas absorber seules, en interne, l’ensemble de ces sujets dans la durée. Elles cherchent donc des solutions adaptées à leur taille, à leur activité et à leur niveau d’exposition, comme celles que peut proposer Phoenix Consulting.

Les régimes de sanctions visant la Russie, l’Iran ou d’autres États sous tension, ont-ils entraîné un changement radical dans les pratiques de conformité à Monaco ?

Ces mesures ont surtout un impact opérationnel. Lorsqu’une nouvelle sanction est décidée, les établissements doivent vérifier immédiatement, sur la liste de gel de fonds monégasque, si des personnes ou des entités concernées figurent parmi leurs clients et appliquer les mesures prévues. Cela exige une grande réactivité.

« L’inscription de Monaco sur la liste grise du Gafi a rapidement attiré l’attention des directions des groupes internationaux. La situation monégasque est devenue un sujet suivi de près par les maisons mères, ce qui a conduit les équipes locales à rendre davantage de comptes »

Depuis l’inscription de la Principauté sur la liste grise du Gafi en juin 2024, quelles transformations observez-vous dans les banques et les sociétés financières ?

L’inscription de Monaco sur la liste grise du Gafi a rapidement attiré l’attention des directions des groupes internationaux. La situation monégasque est devenue un sujet suivi de près par les maisons mères, ce qui a conduit les équipes locales à rendre davantage de comptes. On observe également une adaptation plus marquée aux spécificités monégasques, avec une relocalisation de certaines mesures de vigilance et de contrôles opérationnels à Monaco. Là où certaines filiales appliquaient auparavant les procédures et les évaluations globales des risques définies au niveau du groupe, les dispositifs sont aujourd’hui davantage localisés. Enfin, plusieurs établissements ont accéléré certains processus, notamment les revues périodiques, parfois avec l’appui de prestataires externes, comme Phoenix Consulting. L’objectif est clairement d’aller plus vite sur certains chantiers devenus prioritaires.

Cette mise sous surveillance a-t-elle généré un climat d’inquiétude, de mobilisation ou d’opportunité parmi vos clients ?

Un peu des trois. Il y a eu au départ une inquiétude naturelle, mais sans véritable choc. Très rapidement, cela s’est surtout traduit par une forte mobilisation pour renforcer les dispositifs et favoriser une sortie rapide de la liste grise. Enfin, certains acteurs y voient aussi une opportunité : développer une activité durable et d’envergure à Monaco suppose de mettre en place des mesures de conformité ambitieuses. L’une ne va pas sans l’autre.

Les exigences accrues en matière de lutte contre le blanchiment modifient-elles durablement la culture managériale des établissements monégasques ?

Oui, clairement. Les dirigeants s’impliquent désormais beaucoup plus dans ces sujets. Dans la plupart des établissements, les décisions importantes sont prises au plus haut niveau et les directions participent activement aux formations et au suivi des actions mises en place. C’est un changement important, car ces questions ne sont plus traitées uniquement comme des sujets techniques ou de spécialistes. Elles sont désormais suivies comme des enjeux de gouvernance, de réputation et de solidité de l’établissement. Cette implication plus directe du management donne aussi davantage de continuité aux actions engagées.

Le renforcement des obligations réglementaires représente-t-il un coût significatif pour les établissements financiers, et affecte-t-il leur compétitivité face à d’autres places européennes ?

Il est difficile de généraliser, mais effectivement les budgets consacrés à la conformité pourraient avoir augmenté au sein des institutions financières, comme dans de nombreuses places européennes qui ont progressivement aligné leurs standards sur les exigences internationales, par exemple au Luxembourg que je connais bien. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène propre à Monaco. Par ailleurs, il n’existe pas réellement de concurrence entre établissements sur ces sujets : la conformité n’est pas un levier commercial. La compétitivité entre banques se joue avant tout sur les offres, les services et les conditions proposées aux clients.

Monaco est-elle aujourd’hui plus exigeant que certaines autres places européennes en matière de conformité, ou cherche-t-il encore à rattraper un retard ?

Monaco est une place financière très spécialisée dans la banque privée et la gestion de fortune. Ce type d’activité est, par nature, plus sensible et nécessite donc un niveau de vigilance particulier. Toutefois, ni le rapport de Moneyval ni l’évaluation nationale des risques ne mettent particulièrement en cause le secteur financier. Si les banques appliquent aujourd’hui des standards parfois plus exigeants qu’ailleurs, cela s’explique davantage par le contexte lié au placement de Monaco sur la liste grise du Gafi. Comparons ce qui est comparable : les exigences appliquées à Monaco sont globalement alignées sur celles observées dans d’autres places européennes actives dans la gestion de fortune.

« Dans un contexte international parfois instable, cette capacité à offrir de la lisibilité, de la continuité
et un cadre institutionnel solide reste un atout fort. La notion de « place refuge » peut donc encore avoir du sens, à condition de l’entendre comme une place stable, sérieuse et pleinement inscrite dans les standards internationaux actuels »

Une place financière de la taille de Monaco peut-elle réellement absorber des chocs géopolitiques majeurs, ou reste-t-elle structurellement dépendante des flux internationaux ?

La Principauté est naturellement liée à son environnement international, notamment en raison de la nature de sa place financière et de sa clientèle internationale. Les évolutions géopolitiques peuvent donc avoir un impact. Cela dit, la place monégasque repose sur un cadre stable et des institutions solides. Cette stabilité constitue un facteur important de résilience. Elle permet de conserver un cadre lisible, prévisible et cohérent, y compris lorsque l’environnement international devient plus instable. Cela ne signifie pas que Monaco serait isolé des chocs extérieurs, mais que la place dispose d’atouts réels pour les absorber et y répondre dans la durée.

La concentration sur une clientèle internationale très fortunée constitue-telle un facteur de résilience ou une vulnérabilité en cas de crise prolongée ?

Il faut d’abord préciser ce que l’on entend par clientèle internationale. Une grande partie des clients des banques monégasques sont en réalité résidents en Principauté, même s’ils possèdent des nationalités différentes. Ils contribuent donc directement à l’économie locale. Par ailleurs, attirer une clientèle internationale participe à la création de richesse, d’emplois et d’activité. Dans ce contexte, Monaco n’apparaît pas particulièrement plus vulnérable qu’une autre place financière.

Identifiez-vous aujourd’hui des risques émergents — réputationnels, réglementaires ou technologiques — susceptibles de fragiliser la place monégasque à moyen terme ?

Le principal risque à moyen terme est d’ordre réputationnel. Rester trop longtemps sur une liste de surveillance internationale pourrait fragiliser l’image de la place. C’est pourquoi les acteurs publics et privés travaillent activement pour améliorer les dispositifs existants. Sur ce type de sujet, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est aussi économique et stratégique, car l’image d’une place financière compte beaucoup dans la confiance accordée par les investisseurs, les groupes internationaux et les partenaires bancaires. La capacité à démontrer des progrès concrets dans la durée est donc essentielle.

Le modèle financier monégasque est-il en train de se transformer en profondeur sous l’effet des exigences de transparence internationale et de coopération réglementaire ?

Les exigences de transparence et de coopération internationale ne datent pas d’hier. De ce que j’en connais, elles ont commencé dès 2005 avec le protocole d’accord avec l’Union européenne (UE) sur la fiscalité de l’épargne et se sont accélérées au fil du temps, notamment en 2017 avec le passage à l’échange automatique. La place financière monégasque s’est progressivement adaptée à ces évolutions, comme l’ont fait la plupart des places financières internationales. Ainsi, il s’agit davantage d’un mouvement de fond engagé depuis plusieurs années que d’une transformation récente du modèle monégasque.

« Les budgets consacrés à la conformité pourraient avoir augmenté au sein des institutions financières, comme dans de nombreuses places européennes qui ont progressivement aligné leurs standards sur les exigences internationales, par exemple au Luxembourg que je connais bien. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène propre à Monaco »

La digitalisation, les outils de “regtech”, c’est-à-dire les outils numériques qui aident les entreprises à respecter la loi et les régulations, ainsi que l’automatisation des contrôles, transforment-ils seulement les processus ou ont-ils aussi un effet sur la stratégie même des établissements financiers ?

La digitalisation et les outils technologiques permettent surtout d’améliorer l’efficacité des processus internes. Certains contrôles peuvent être réalisés plus rapidement et de manière plus fiable. Cela ne change pas fondamentalement la stratégie des établissements financiers. L’objectif reste le même : assurer une gestion rigoureuse et conforme des activités.

La notion de « place refuge » pour Monaco est-elle encore pertinente dans un monde où la traçabilité des capitaux et la coopération internationale se renforcent ?

Si l’on entend par là un environnement stable et sûr pour investir, alors oui. Monaco bénéficie d’une stabilité politique historique et d’institutions solides. Cette continuité constitue un élément important de confiance pour les investisseurs. Dans un contexte international parfois instable, cette capacité à offrir de la lisibilité, de la continuité et un cadre institutionnel solide reste un atout fort. La notion de « place refuge » peut donc encore avoir du sens, à condition de l’entendre comme une place stable, sérieuse et pleinement inscrite dans les standards internationaux actuels.

Dans cinq ans, Monaco sera-t-il plus attractif, moins attractif ou simplement différent comme place financière — et pourquoi ?

Dans cinq ans, l’objectif est surtout que Monaco ait définitivement tourné la page de cette période et pleinement consolidé son attractivité et sa réputation. Si les efforts engagés aujourd’hui portent leurs fruits, la place financière monégasque devrait apparaître comme une place solide et irréprochable en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, de prolifération, de corruption, ainsi que de transparence fiscale. Cela contribuerait naturellement à renforcer son attractivité.

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