Dans cet entretien accordé à Monaco Hebdo, Nicolas Feit, directeur général de la Société Générale Private Banking Monaco et de la Société Générale Monaco, évoque l’attractivité et la crédibilité de la place financière monégasque. Alors que les guerres en Ukraine et au Moyen‑Orient se poursuivent, il explique comment la Principauté fait face à cette instabilité géopolitique. Propos recueillis par Raphaël Brun
Lorsque l’on parle de « place refuge » pour les capitaux, que recouvre précisément cette notion ?
Le terme « refuge », prête à confusion. On devrait plutôt parler d’attractivité. Ce qui attire les capitaux et les personnes, ce sont des éléments très concrets : la stabilité institutionnelle et politique, la sécurité, les expertises disponibles, et un cadre permettant de travailler, d’investir et de vivre sereinement. Monaco n’est pas un refuge, mais une place où les investisseurs accordent leur confiance.
Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui Monaco d’autres centres financiers européens, comme Genève, Luxembourg ou Londres ?
Monaco est d’abord un centre plus modeste en taille, mais particulièrement attractif pour la clientèle ultra‑fortunée. C’est une place où l’on vit et où l’on investit : la majorité des clients ont des liens résidentiels avec la Principauté ou la Côte d’Azur. La place monégasque se distingue donc par son exclusivité, et par la forte proportion de clients résidents ou proches géographiquement, ce qui n’est pas le cas de toutes les places européennes.
« Les plus grandes banques européennes — suisses, françaises, italiennes, etc. — sont présentes en Principauté. L’attrait pour les sociétés de gestion s’est renforcé : plus de 70 sociétés sont aujourd’hui domiciliées à Monaco. Les actifs déposés et confiés sur la place de Monaco ne cessent de progresser depuis plusieurs années »
Comment la Principauté a-t-elle progressivement construit sa crédibilité et sa réputation financière ?
Ce sont les faits qui parlent. Les plus grandes banques européennes — suisses, françaises, italiennes, etc. — sont présentes en Principauté. L’attrait pour les sociétés de gestion s’est renforcé : plus de 70 sociétés sont aujourd’hui domiciliées à Monaco. Les actifs déposés et confiés sur la place de Monaco ne cessent de progresser depuis plusieurs années. Cette combinaison — acteurs sérieux, présence internationale, croissance constante — soutient la réputation et la crédibilité.
En quoi la stabilité politique et le cadre réglementaire constituent-ils des éléments déterminants pour l’attractivité de Monaco ?
C’est la base de l’attractivité : stabilité politique, fiscale, institutionnelle, géopolitique, sécurité des capitaux et des personnes. Pour vivre à un endroit, pour y investir, pour y créer une entreprise, il est nécessaire que le cadre réglementaire soit adapté. À cela s’ajoutent les besoins « primaires » des familles et des investisseurs, à savoir des infrastructures, comme les écoles, les hôpitaux…
Au-delà de la fiscalité, quels facteurs expliquent que Monaco soit perçu comme un environnement sécurisé pour les investisseurs ?
Il y a la stabilité de la Principauté, son cadre réglementaire, sa position au cœur de l’Europe, sa proximité avec les grandes places et l’équilibre de son budget. Tous ces éléments renforcent le sentiment de sécurité financière.
« Concernant Société Générale Private Banking Monaco, nous n’avons relevé aucun départ de clients ou suspension d’installation en raison du placement de Monaco en liste grise. Nous concernant, notre développement se poursuit, notamment par la création d’une société de gestion »
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février 2022, quelles évolutions concrètes avez-vous observé dans la gestion de patrimoine à Monaco ?
Il n’y a pas eu d’évolution directement dans la gestion patrimoniale elle-même. Cela a plutôt renforcé le besoin de diversification et la recherche de stabilité vis-à-vis de la volatilité des matières premières, par exemple.
Les tensions au Moyen-Orient et le risque d’extension des conflits influencent-ils aujourd’hui les décisions d’investissement de vos clients ?
Oui, bien sûr. Ces tensions dans le monde entraînent une prise en compte accrue des risques géopolitiques et une vraie recherche de diversification de la part de nos clients, sans forcément se traduire par un repli systématique vers une certaine typologie d’actifs.
La perception de Monaco varie-t-elle selon l’origine géographique des investisseurs ?
Elle varie surtout en fonction de la connaissance des places financières. Monaco est très bien identifié en Europe, du fait de la prédominance de clients européens en Principauté.
Monaco figure sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) depuis juin 2024 : quel impact concret cette situation a-t-elle eu sur la place financière ?
Comme encore récemment évoqué par l’association monégasque des activités financières (Amaf) et son président, Robert Laure, « les lourdeurs administratives ont augmenté, sans rupture ni blocage. L’attractivité de la place demeure soutenue, y compris la place financière » [à ce sujet, lire l’interview de Robert Laure — Sortie de la liste grise du Gafi : « Tout va dans le bon sens, mais ce n’est pas terminé », publiée dans Monaco Hebdo n° 1412 — NDLR]. Concernant Société Générale Private Banking Monaco, nous n’avons relevé aucun départ de clients ou suspension d’installation en raison du placement de Monaco en liste grise. Nous concernant, notre développement se poursuit, notamment par la création d’une société de gestion.
« Les investisseurs vivent désormais avec un monde complexe, post‑Covid, inflationniste et politiquement instable. Nos clients vivent avec ces contraintes, en fonction de leur cycle de vie et de leur appétit au risque »
Comment la Principauté et les établissements financiers ont-ils renforcé leurs dispositifs en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ?
Il est important de rappeler que Monaco a été placé en vigilance renforcée par le Gafi, puis par l’Union européenne (UE) principalement en raison d’insuffisance d’effectivité des dispositions réglementaires. A la marge, les établissements financiers ont dû répondre à un peu plus de demandes de leurs partenaires internationaux, et accompagner les autorités dans les actions pour lesquelles une contribution des banques est requise, notamment pour renforcer la rapidité et la qualité des déclarations de soupçons auprès de l’Autorité monégasque de sécurité financière (AMSF).
Comment les établissements monégasques coopèrent-ils avec les régulateurs européens et internationaux pour préserver leur crédibilité ?
D’abord, rappelons que l’ensemble des établissements monégasques appartiennent à des groupes étrangers, de sorte que la coopération avec des régulateurs européens et internationaux est, de facto, en place. De plus, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), régulateur français, supervise la place financière monégasque, ce qui l’amène à régulièrement échanger avec les banques de la place. Enfin, le placement de Monaco en liste grise a pu amener différents établissements à rassurer les régulateurs internationaux sur l’effectivité de leurs dispositifs.
Monaco peut-il réellement se protéger des chocs financiers mondiaux, ou reste-t-il étroitement dépendant des cycles internationaux ?
Monaco n’est pas décorrélé des cycles internationaux. Dans une économie mondialisée, toutes les places sont dépendantes et interdépendantes.
Le poids du marché immobilier dans l’économie monégasque constitue-t-il un facteur de stabilité ou, à l’inverse, une source potentielle de fragilité ?
Les deux. C’est un pilier important de l’économie, donc un facteur de stabilité. Mais une trop forte concentration à un secteur peut toujours devenir une source de fragilité, si l’on ne diversifie pas davantage l’économie.
La forte concentration sur une clientèle très fortunée est-elle un atout en période d’instabilité ou un risque en cas de retournement global ?
C’est un élément de référence, constitutif de l’ADN monégasque : exclusivité, haut de gamme, et expérience de vie. C’est un atout et un positionnement reconnu et assumé. Mais, comme tout choix stratégique, il comporte des forces et des faiblesses.
Le modèle financier monégasque est-il durable à long terme dans un contexte de renforcement constant des exigences de transparence et d’harmonisation internationale ?
Oui, complètement. La Principauté participe aux exigences internationales, qu’elles soient de transparence ou d’harmonisation. Ce n’est pas un problème, mais plutôt une contrainte qui renforce la durabilité du modèle. C’est même une émulation positive, qui tire les acteurs les plus solides vers le haut.
Dans un environnement marqué par l’inflation, la hausse des taux et les tensions géopolitiques, quelles grandes orientations stratégiques observez-vous chez vos clients ?
Les investisseurs vivent désormais avec un monde complexe, post‑Covid, inflationniste et politiquement instable. Nos clients vivent avec ces contraintes, en fonction de leur cycle de vie et de leur appétit au risque. Ils arbitrent en permanence entre ces risques, et aussi des opportunités, notamment liées à l’innovation, à la productivité, et à certaines zones de croissance mondiale.
Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) influencent-ils réellement les choix patrimoniaux à Monaco ou restent-ils secondaires face aux impératifs de performance ?
Les critères ESG font partie intégrante des critères de sélection chez Société Générale Private Banking Monaco.
La digitalisation, les fintech et la tokenisation transforment-elles en profondeur la gestion de patrimoine dans la Principauté ?
La digitalisation, les fintech, et les tokenisations sont certainement des éléments de transformation à court ou moyen terme de nos activités, qui ouvrent des opportunités d’innovation, et élargissent les typologies d’actifs. Mais cela n’est pas propre à la Principauté, c’est un phénomène mondial.
En définitive, alors que les guerres se multiplient à travers le monde et que l’instabilité semble partout, Monaco s’impose-t-il aujourd’hui comme une véritable place refuge ?
La question n’est pas de savoir si Monaco est un refuge, mais de comprendre les atouts à moyen-long terme de la place : infrastructures, expertises financières, transparence, et stabilité. Continuer à progresser sur ces dimensions permettra à Monaco de rester une place de référence.
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