dimanche 12 avril 2026
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Frédéric Genta : « Il va falloir penser un monde hybride, mêlant humain et machine, au service de l’humain »

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Délégué interministériel à à la transition numérique et à l’attractivité au sein du gouvernement, Frédéric Genta explique à Monaco Hebdo la position de l’Etat monégasque face à l’intelligence artificielle.

Pourquoi l’année 2023 a été une année de bascule pour l’intelligence artificielle (IA) ?

Le basculement vers « l’ère de l’IA », expression utilisée par l’ancien ministre britannique Olivier Dowden, fait référence à un changement majeur initié par deux éléments clés. D’abord, le développement significatif de l’intelligence artificielle générative, illustré par l’exemple de ChatGPT, qui a atteint plus de 100 millions d’utilisateurs en seulement deux mois, rendant l’IA accessible à une large audience. Ensuite, les progrès technologiques résultant de la révolution numérique, comme Internet, le stockage “cloud”, la maîtrise et l’usage de la donnée, mais aussi la capacité de calcul.

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Quel sera l’impact de cette technologie dans les années qui viennent ?

Ce changement est maintenant irréversible car « le dentifrice est sorti du tube », et l’impact de l’IA est désormais bien établi et reconnu universellement. Ce changement est inéluctable. Il faut à présent s’adapter, aller chercher les opportunités et se prémunir des risques. Dès lors, il devient essentiel que les leaders, qu’ils soient à la tête d’organisations publiques ou privées, comprennent et s’adaptent à cette nouvelle technologie, en reconnaissant à la fois ses avantages et ses risques, y compris ceux liés à la cybersécurité.

Face à un tel contexte, quelle posture faut-il adopter ?

En résumé, nous sommes confrontés à un double enjeu : d’un côté, les opportunités d’améliorer considérablement notre performance et notre efficacité grâce à l’IA, et de l’autre, la nécessité de gérer les risques associés, particulièrement dans le domaine de la sécurité informatique. Le but est maintenant de bien articuler les choses, avec une réelle ambition et un plan structuré.

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Qu’est-ce que l’IA représente pour un Etat comme Monaco ?

L’intelligence artificielle est un axe stratégique majeur pour tout pays, mais encore plus pour une ville-Etat comme la principauté de Monaco, qui possède l’agilité et la flexibilité pour en faire un rapidement un atout. En synthèse, l’IA permet de disposer de trois capacités extraordinaires, souvent appelées « les trois supers pouvoirs de l’IA ».

Frédéric Genta Intelligence artificielle
© Photo Frederic Nebinger / Direction de la Communication

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Quels sont ces « trois super pouvoirs » ?

Tout d’abord, l’IA permet une capacité à automatiser des tâches qui n’ont pas beaucoup de valeur pour un être humain, tout en étant chronophages. Je pense, par exemple, au temps investi à la vérification de la complétude d’un dossier administratif : nombre de pages, vérification que les bonnes cases ont été cochées et remplies… Ce temps pourrait être économisé, en utilisant une intelligence artificielle qui vérifierait la complétude du dossier, afin de laisser le temps aux fonctionnaires et agents de vérifier la qualité du dossier, et ainsi d’avoir plus de temps pour échanger avec les administrés.

« Nous sommes confrontés à un double enjeu : d’un côté, les opportunités d’améliorer considérablement notre performance et notre efficacité grâce à l’IA, et de l’autre, la nécessité de gérer les risques associés, particulièrement dans le domaine de la sécurité informatique. Le but est maintenant de bien articuler les choses, avec une réelle ambition et un plan structuré »

Quel est le second « super pouvoir » de l’IA ?

Il y a ensuite notre capacité à anticiper l’avenir. L’intelligence artificielle peut, par exemple, anticiper les risques de « grande vague », comme les vagues de submersion qui touchent parfois la principauté, ou prédire la probabilité d’avoir un certain type de cancer dans les cinq ans, à partir de données actuelles. Les phénomènes climatiques et biologiques s’étant beaucoup produits par le passé et étant soumis à des lois physiques, ils peuvent être, en grande partie, anticipés par l’IA.

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Et le troisième ?

Le troisième talent de l’intelligence artificielle, c’est une puissance cognitive inégalée, qui permet de traiter des problèmes extrêmement complexes, que le cerveau humain peut difficilement appréhender. Si nous considérons des problématiques comme la mobilité à Monaco qui rassemble de nombreux facteurs comme la météo, la période de l’année, la période de la journée, les infrastructures, le plan d’urbanisme, ou les ambitions écologiques, entre autres, ou des sujets demandant une adaptation dynamique comme donner tous les jours des devoirs individualisés et adaptés au niveau de chaque élève, l’intelligence artificielle est la solution.

Face à ces possibilités, comment se positionne Monaco ?

La bonne nouvelle, c’est que les choix d’infrastructures réalisés par le gouvernement depuis six ans, ainsi que les partenariats liés avec des grandes entreprises internationales, permettent d’aborder le sujet de l’intelligence artificielle avec des infrastructures pertinentes. Maintenant, comme lors de la construction d’un bâtiment, avoir des fondations solides est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour réussir. Il faut avoir une ambition et un plan. Dans ce cadre le conseil stratégique de l’attractivité a choisi l’intelligence artificielle comme un axe majeur de l’année 2024, pour aider à structurer l’approche pour le pays.

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Frédéric Genta Intelligence artificielle
© Photo Frederic Nebinger / Direction de la Communication

Sur le plan économique, que peut apporter l’intelligence artificielle en principauté ?

Le potentiel est considérable, surtout pour un pays qui a peu d’espace. Trois types de gains économiques peuvent être réalisés. Des entreprises qui développent des solutions basées sur l’IA et qui pourront se développer à l’étranger, sans besoin de m2 supplémentaire, tout en bénéficiant de nos infrastructures souveraines. Ensuite, il y a la hausse de la profitabilité pour nos entreprises qui pourront augmenter leurs revenus et baisser leurs coûts, avec une utilisation efficace de l’intelligence artificielle. Et enfin, un fonctionnement du pays plus efficace peut être obtenu grâce à l’intelligence artificielle, qui permettra d’augmenter notre attractivité, et donc les revenus de la principauté.

« Ce changement est maintenant irréversible car « le dentifrice est sorti du tube », et l’impact de l’IA est désormais bien établi et reconnu universellement »

Comment faire pour atteindre ces résultats ?

Pour obtenir ces résultats il est très important que les acteurs privés et publics réalisent trois actions. Il faudra d’abord avoir des plans de formation pour maîtriser l’intelligence artificielle dans un cadre professionnel. Il faudra également des investissements pour adapter ces solutions au besoin de l’entreprise ou des administrations, et ainsi les rendre actionnables dans les contextes uniques que représentent chaque organisation. Il faudra aussi prévoir des adaptations d’organisation, pour que l’intelligence artificielle puisse trouver sa place et exprimer tout son potentiel.

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Quelle stratégie développe le gouvernement monégasque pour assurer un bon usage de l’IA ?

L’intelligence artificielle sera un prolongement naturel de la politique du gouvernement princier pour un numérique éthique et responsable. Nous continuerons de nous appuyer sur des infrastructures et des réseaux souverains, avec une forte implication de l’Agence monégasque de sécurité numérique (AMSN) à nos côtés. Nous continuerons également toutes les actions de formation auprès des élèves pour se protéger notamment des “deep fakes” [des fausses vidéos aussi réalistes que des vraies vidéos — NDLR], qui peuvent faire des ravages. Il y aura également un gros travail à faire pour nous assurer que les outils d’intelligence artificielle ne contiennent pas de biais qui seraient reproduits de manière exponentielle par nos outils.

« L’intelligence artificielle sera un prolongement naturel de la politique du gouvernement princier pour un numérique éthique et responsable »

De votre côté, en tant que co-législateur, quels sujets vous préoccupent particulièrement avec la montée en puissance de l’IA ?

L’intelligence artificielle ne s’arrête pas aux frontières. Il nous faut donc légiférer de manière cohérente avec l’écosystème européen. Cela présente deux avantages : le premier, c’est d’être aligné avec un continent pour qui le respect de la vie privée et la protection des utilisateurs est prioritaire, et avec qui nous devons travailler dans le même esprit que l’adaptation du Règlement général sur la protection des données (RGPD) autour de “l’intelligence artificial act”. Le deuxième, c’est que nos intérêts économiques sont très liés à l’Europe, donc une adéquation sur le sujet de l’IA aura un potentiel économique pour la principauté.

Frédéric Genta
« Il devient essentiel que les leaders, qu’ils soient à la tête d’organisations publiques ou privées, comprennent et s’adaptent à cette nouvelle technologie, en reconnaissant à la fois ses avantages et ses risques, y compris ceux liés à la cybersécurité. » Frédéric Genta. Délégué interministériel à à la transition numérique et à l’attractivité au sein du gouvernement monégasque. © Photo Frederic Nebinger / Direction de la Communication

L’apparition de ChatGPT a marqué les esprits : quelles inquiétudes sont remontées jusqu’à vous de la part de Monégasques ou de résidents à propos de l’IA et de ses applications en principauté ?

Beaucoup de craintes me sont remontées sur le risque de perte du lien humain. « Comment puis-je trouver ma place aux cotés de cette machine qui sait tout ? », ou bien : « Si la machine peut tout faire plus vite et mieux que moi, alors à quoi je sers ? ». D’autres craignent d’un scénario à la Skynet, le logiciel américain du film Terminator (1984), qui choisit de mettre fin à l’espèce humaine.

« Il ne faut pas être naïf par rapport à l’intelligence artificielle qui contient de vrais dangers, notamment pour les régimes politiques avec les “deep-fakes” ou pour les organisations publiques et privées, avec des cyber attaques de plus en plus perfectionnées. Mais il ne faut pas, non plus, trop noircir le tableau »

Ces craintes sont exagérées ?

Il ne faut pas être naïf par rapport à l’intelligence artificielle qui contient de vrais dangers, notamment pour les régimes politiques avec les “deep-fakes” ou pour les organisations publiques et privées, avec des cyber attaques de plus en plus perfectionnées. Mais il ne faut pas, non plus, trop noircir le tableau. La machine va nous permettre de mieux nous soigner, de mieux apprendre, et de nous concentrer sur la partie la plus intéressante et, paradoxalement, la plus humaine de notre travail. Comme toute transition, l’intelligence artificielle doit être planifiée, encadrée et accompagnée. Elle ne doit pas être diabolisée, ni évitée.

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Faut-il identifier clairement tout contenu produit par une IA ?

Nous n’aurons pas d’autres choix. Il faudra une régulation qui permettra d’identifier un texte, une photo, une voix ou tout autre élément construit par une intelligence artificielle. Se posera dans un deuxième temps la reconnaissance de la capacité à créer avec l’IA. Si je suis capable de créer des films ou des images originales avec de l’IA, dois-je être reconnu pour ce talent ? Mais plus que d’étiqueter, il va falloir penser un monde hybride, mêlant humain et machine, au service de l’humain. Nous ne sommes qu’au début de l’histoire, et de nombreux changements d’organisations, de règles et de lois seront nécessaires. Plus que profondément impacter la propriété intellectuelle et artistique, ce sont les notions d’apprentissage ou de travail qui devront être repensées, afin que cette révolution puisse bénéficier à tous.

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