Avec un excédent prévisionnel de 8,8 millions d’euros, le budget primitif 2026 marque encore un exercice exceptionnel. Mais pour combien de temps ? Derrière cet équilibre, les élus du Conseil national pointent des recettes fiscales mieux orientées que prévu, mais fustigent les lacunes de planification de l’exécutif, l’absence de mesures concrètes sur la diversification économique, et des incohérences persistantes dans le pilotage des grands chantiers publics. Dans la soirée du 11 décembre 2025, la première séance d’étude du budget primitif 2026 a été animée.
Mais comment font-ils ? Les temps promettaient d’être durs pour Monaco : liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) et de l’Union européenne (UE), fin des grands chantiers, Mareterra et Testimonio, fin des négociations européennes et des possibilités d’accéder complètement au marché intérieur de l’UE. Les comptes auraient pu être plus modestes que d’ordinaires. Pas mauvais, mais pas exceptionnels non plus. Pourtant, l’économie n’a pas tourné au ralenti : 2,217 milliards d’euros de recettes attendues, en hausse de +5,7 % par rapport à 2025. Et encore, les prévisions du budget rectificatif 2025 tablaient sur des recettes de 11 % supérieures. Au final, l’État aura empoché 118,6 millions par rapport au primitif précédent. Pour atteindre ce niveau, Christophe Mirmand, dont c’était le premier budget primitif en tant que ministre d’État dans la soirée du 11 décembre 2025, peut remercier les transactions commerciales, le moteur principal de cette croissance, avec 115,7 millions supplémentaires, dont 75 millions issus de la TVA, hors TVA immobilière. « Le budget primitif 2026 est un budget de responsabilité, de continuité et d’ambition, a-t-il résumé, le 11 décembre 2025, lors de la première soirée budgétaire à la Haute Assemblée. Il faut toutefois aussi prendre du recul et regarder le tableau d’ensemble. Nous n’obtenons pas les résultats économiques et budgétaires très positifs de ces dernières années par hasard. Et nous ne présentons pas non plus cette année un budget primitif – au solde prévisionnel positif, +8,8 millions d’euros je le rappelle – par de simples concours de circonstances. Ces résultats sont le fruit des stratégies élaborées par le gouvernement, nourries par une volonté de maîtriser la dépense, des lois votées par le Conseil national. Mais également, et surtout, et il faut les saluer, du dynamisme des acteurs privés, qui savent saisir les opportunités et tirer bénéfice de l’environnement favorable que nous avons créé pour eux. » Mais, prudent, Mirmand prévient aussi toutefois : ça ne durera pas.

Christophe Mirmand. Ministre d’Etat. © Photo Conseil national
« Il faut s’attendre, au cours des années 2026 à 2028, à un montant de recettes qui, en termes réels, devrait être en retrait de la tendance précédente, pour une somme comprise entre 150 et 200 millions d’euros »
Christophe Mirmand. Ministre d’Etat
Où trouver la croissance de demain ?
Le programme Mareterra a permis de gagner gros en TVA immobilière en 2025, mais « cette bonne surprise n’a pas vocation à se reproduire, répète Mirmand. Il faut s’attendre, au cours des années 2026 à 2028, à un montant de recettes qui, en termes réels, devrait être en retrait de la tendance précédente, pour une somme comprise entre 150 et 200 millions d’euros. » Où trouver, alors, de nouvelles recettes ? Plusieurs pistes sont étudiées, selon le ministre d’État, d’abord sur le volet financier : « Une révision du cadre applicable aux activités financières est en cours, avec pour objectif de favoriser le développement du capital-investissement et de nouveaux véhicules d’investissement, tout en maintenant un niveau d’exigence élevé en matière de conformité internationale. » Autre piste, une meilleure conformité internationale : « L’introduction du dispositif BEPS, ou « base erosion and profit shifting », fait actuellement l’objet d’une analyse approfondie, afin d’en définir les modalités les plus adaptées au contexte national, explique Mirmand. Il s’agit, pour rappel, d’une initiative développée par l’OCDE pour démanteler les stratégies d’optimisation fiscale mises au point par les plus grandes entreprises à l’échelle internationale. Je précise que si ce dispositif n’était pas mis en place à Monaco, d’autres pays récolteraient à notre place les recettes qu’il engendre. » Parallèlement, un projet de loi visant à fiscaliser les cessions de promesses de vente sera prochainement déposé, pour élargir la base de recettes monégasque. Un second texte, destiné à renforcer les capacités de l’administration en matière de recouvrement de créances, notamment fiscales, est également finalisé, selon le ministre d’État, pour une meilleure gestion des deniers publics. « Notre devoir est de faire en sorte que les générations futures, dans dix, vingt ou cinquante ans, ne regardent pas la période actuelle, je parle plus particulièrement de ces dernières années, comme d’un âge d’or révolu, a-t-il déclaré. Si nos résultats économiques et notre modèle social sont exceptionnels, notre devoir est de les pérenniser. Et il est de maintenir les équilibres politiques, économiques, culturels qui assurent notre prospérité et notre souveraineté. Si certaines interdépendances sont incontournables ou peuvent se révéler bénéfiques, d’autres doivent parfois être évitées, au regard des évolutions que le gouvernement anticipe tant à l’échelon local qu’international. » Les élus du Conseil national, eux, ont été moyennement convaincus.

« Oui, mais non »
Ils l’ont déjà dit, ils le répètent, et ils le répéteront probablement encore : le budget de l’État monégasque mériterait d’être mieux planifié. Même si elles dépassent plusieurs centaines de millions d’euros, les recettes annoncées pour 2026 sont en effet inférieures de 11 % à celles inscrites au budget rectificatif 2025. Assez important, cet écart fait écho aux demandes des élus : une meilleure appréhension des recettes fiscales, pour mieux planifier les politiques publiques. « Dans mon esprit et dans celui de mes collègues, c’est bien au-delà de 2026 qu’il faut regarder, explique Thomas Brezzo,président du Conseil national. D’une certaine manière, nous orientons aujourd’hui les budgets des années 2030, 2040 et même 2050. Et ces années 2030, 2040 ou 2050, c’est demain. Ces années 2030, 2040 ou 2050, ce sont celles des générations futures. Et pour elles, nous devons, dès aujourd’hui, prendre des décisions claires, notamment en ce qui concerne les équipements structurants. Dans ce contexte, il y a de quoi s’interroger. Sommes-nous juste ici pour valider des colonnes de chiffres, comme vous semblez le dire ? Qu’on ne s’y trompe pas. » Pour Thomas Brezzo, il faut faire preuve de vigilance. Mais pas la même vigilance que celle préconisée par le gouvernement : « Notre bonne santé budgétaire et la solidité de nos prévisions de recettes nous permettent d’être ambitieux, sans pour autant nous rendre moins vigilants. Vigilants, tout d’abord, dans la bonne utilisation des deniers publics, alors même que nous mettons l’accent sur plusieurs signaux d’alerte, sur les dérapages portant sur des programmes importants, à hauteur de centaines de millions d’euros, a-t-il expliqué dans la soirée du 11 décembre 2025. Mais nous devons être également vigilants, en symétrie, lorsque l’État semble avoir des « oursins dans les poches » au moment d’allouer à certains services les moyens humains, ou matériels, dont ils ont besoin pour être pleinement efficaces. » Car, déjà, la méthode Mirmand commence légèrement à agacer le président du Conseil national. Cette méthode résumée en une phrase, « oui, mais non. Toutefois, nous sommes ouverts à la discussion », a de plus en plus de mal à passer, désormais : « Ce « oui, mais non » ou votre « ouverture postérieure à la discussion », monsieur le ministre, ne peut devenir le mode d’emploi de notre dialogue institutionnel. Les élus, et je sais que vous en êtes conscient, ont également le pouvoir de dire « non ». »
Pour les conseillers nationaux, le budget de l’État monégasque mériterait d’être mieux planifié. Même si elles dépassent plusieurs centaines de millions d’euros, les recettes annoncées pour 2026 sont en effet inférieures de 11 % à celles inscrites au budget rectificatif 2025
Un programme d’actions jugé « illisible »
Franck Julien, rapporteur du projet de loi de budget, n’en pense pas moins. Dans son viseur, entre autres : le programme gouvernemental d’actions, censé définir les priorités stratégiques de l’année. Les 64 objectifs présentés manquent de hiérarchisation, d’indicateurs et de calendrier, selon lui. Franck Julien estime que cette absence de priorisation nuit à la lisibilité et à l’évaluation de l’action publique. Avec les élus, il a donc demandé une refonte de ce document : classement des priorités, indicateurs de suivi et échéances claires. Bref, une feuille de route politique « réellement opérationnelle », par souci de pragmatisme. « Certains pensent que Monaco est protégé par une forme de miracle permanent. Que, quoi qu’il arrive, notre prospérité serait garantie par une providence silencieuse, une Sainte Dévote économique. Je ne crois ni aux prophéties de malheur, ni à l’idée d’une immunité éternelle. Je crois au pragmatisme. Et les pragmatiques le savent : c’est lorsque tout va bien que l’on a le plus à perdre. » Car les dépenses, elles, promettent d’augmenter. L’État anticipe une progression de 5 % du fonctionnement, essentiellement tirée par les charges de personnel et l’entretien. Les interventions publiques augmentent de 7 %, notamment sous l’effet de la hausse des subventions au Centre hospitalier princesse Grace (CHPG) de +17,7 millions d’euros, alors que les investissements reculent de 6,6 %, conséquence d’une forte contraction des crédits pour les acquisitions et le compte de dépôt du futur hôpital. Néanmoins, au final, le budget primitif 2026 dégage un excédent. Pour mieux anticiper ces dépenses, Franck Julien plaide, lui aussi, pour une meilleure diversification économique. Mais il regrette qu’aucune mesure concrète ne soit engagée par le gouvernement. Selon lui, il y a continuité des discours, mais une absence persistante d’actions. La diversification des recettes est identifiée depuis plusieurs années comme un besoin stratégique, mais aucun dispositif nouveau n’est intégré au budget 2026 à ses yeux. Avec les élus du Conseil national, il a formulé quatre axes concrets : extension de Monaco Boost, réforme de l’aide à l’installation professionnelle – rebaptisée « aide à l’entrepreneuriat » –, levée de freins structurels pour les indépendants, et rôle renforcé du fonds d’innovation, d’impact et d’accélération monégasque (F2IAM). Selon cet élu, ces propositions visent à accompagner la montée en puissance des travailleurs indépendants, une dynamique forte alors que l’emploi salarié stagne.
Christophe Mirmand peut remercier les transactions commerciales, le moteur principal de cette croissance, avec 115,7 millions supplémentaires, dont 75 millions issus de la TVA, hors TVA immobilière
Priorité nationale à l’emploi et tensions sur le logement
Sur l’emploi, une réflexion est en cours pour renforcer l’application de la priorité nationale, avec des pistes fortes : exonération de charges patronales pendant trois ans pour toute embauche d’un Monégasque, moyens supplémentaires pour la direction du travail, commission mixte pour les recrutements publics sensibles, titularisation accélérée des suppléants monégasques. Lors de cette séance publique, le logement est aussi revenu comme un point de tension majeur. Le Conseil national souhaite maximiser l’opération du Larvotto supérieur et il a alerté sur les hausses de charges domaniales, jugées imprévisibles et parfois régularisées plusieurs années après. Les élus ont réclamé transparence, information préalable et ajustement régulier des acomptes, alors qu’un audit a été lancé et les effectifs des domaines renforcés. Autre mesure importante : l’ajustement du taux applicable au contrat « habitation-capitalisation », voté fin novembre 2025, qui devrait soulager le budget des ménages monégasques [à ce sujet, lire notre article Proposition de loi – contrat habitation-capitalisation : les élus souhaitent alléger les mensualités, publié dans Monaco Hebdo n° 1402 — NDLR]. L’exemple cité d’un taux ramené à 0,8 % pour 2026 illustre l’impact potentiel, ont estimé les conseillers nationaux.
Mobilités : appel à un plan global, à l’horizon 2050
La voie piétonne Jardin Exotique–Condamine, longtemps défendue par le gouvernement malgré un gain de temps jugé « marginal » par le Conseil national, a finalement été revue : les crédits prévus en 2027 et 2028 ont été réduits de 52 millions, pour ne conserver que les études. Une victoire pour Franck Julien, qui plaidait pour une utilisation plus rationnelle des finances publiques. Le Conseil national a aussi appelé à réfléchir à une voie littorale pour relier le port Hercule et Mareterra, ainsi qu’à un plan global, à l’horizon 2050. Les mesures actuelles, centrées sur l’optimisation du TER et la création de parkings, ne suffiront pas, selon les élus, à absorber les 21 000 déplacements supplémentaires attendus.
Un projet de loi visant à fiscaliser les cessions de promesses de vente sera prochainement déposé, pour élargir la base de recettes monégasque. Un second texte, destiné à renforcer les capacités de l’administration en matière de recouvrement de créances, notamment fiscales, est également finalisé
Fontvieille, Louis-II, Moulins : les grands chantiers sous vigilance
La rénovation du stade Louis II, dont le coût atteint désormais 417,5 millions d’euros, inquiète par son ampleur et par le manque d’informations fournies aux élus, qui ont demandé une réunion à ce sujet. Le futur centre commercial de Fontvieille reste, lui aussi, un dossier sensible : maintien du site actuel, réattribution des locaux vacants et entretiens personnalisés avec les commerçants devront être assurés avant tout lancement de chantier [à ce sujet, lire notre article Restructuration du centre commercial de Fontvieille : les commerçants plongés dans l’incertitude, publié dans Monaco Hebdo n° 1403 — NDLR]. De son côté, la place des Moulins attend encore son opérateur, le parking des Pêcheurs doit être reconsidéré, et les élus ont réclamé une réflexion sur la digue Rainier Ier, jugée « indigne » de l’image d’entrée du port. Sur la Villa Sauber, les élus ont soutenu la création d’un musée national central et ils ont souhaité mutualiser les moyens avec la Villa Paloma. Même demande de mutualisation pour les chaînes de télévision Monaco Info et TV Monaco, dont la mutualisation, annoncée pour 2025, reste en suspens. Enfin, la politique de traitement des déchets, marquée par 55 millions d’euros dépensés pour le projet Symbiose et ses indemnisations, a suscité une critique sévère : gestion défaillante, lenteurs, et indécision. Le Conseil national a reproché au gouvernement une « rigueur budgétaire variable », indulgente sur certains dossiers lourds, et inflexible sur d’autres sujets, pourtant nécessaires. Ce fameux « Oui, mais non. »
Lire aussi dans ce dossier : Les grands chiffres du budget primitif 2026



