Marie-Claude Beaud, directrice du Nouveau Musée National de Monaco et Cristiano Raimondi, responsable du développement et des projets internationaux de ce musée, expliquent à Monaco Hebdo comment ils gèrent leur budget d’acquisition.
Pourquoi les débats autour de l’argent et de la culture sont souvent houleux ?
Marie-Claude Beaud : Quoi qu’en pensent certaines personnes, un musée n’a pas à être rentable. Dans un musée, la rentabilité est d’un autre ordre. Par exemple, lorsque des enfants finissent par découvrir des œuvres en admettant ne jamais s’être ennuyé et qu’ils ont envie de revenir. Même chose, concernant le travail fait avec les mal voyants et les non voyants : ils nous donnent une façon d’accéder à une œuvre que je n’aurais pas forcément eu spontanément. En cela, tout ceci est enrichissant.
220 000 euros de budget d’acquisitions, c’est trop peu ?
M.-C. B. : Le problème, ce n’est pas le montant de notre budget d’acquisitions, même s’il n’a été que de 220 000 euros en 2014. Le problème, c’est la régularité d’un budget. Je comprends tout à fait que pendant une crise, on demande à tout le monde de faire un effort. Mais j’aime bien quand tout le monde fait un effort…
A qui faites-vous allusion ?
M.-C. B. : Je ne citerai personne. J’ai fait les efforts qui m’ont été demandé. Désormais, la crise semble derrière nous et le budget de l’Etat affiche des bénéfices importants. Du coup, je pense que nous aurions pu avoir un budget d’acquisitions plus élevé que ces 220 000 euros. Mais ça a été pire, puisqu’il est arrivé que nous ayons 0 euro de budget d’acquisitions.
Quand ça ?
M.-C. B. : Lorsque je suis arrivée en 2009, il restait un budget d’acquisitions de 600 000 euros. Ce qui nous a d’ailleurs permis, entre autres, d’acheter une œuvre de l’artiste allemand Thomas Demand. Mais en 2010 et en 2011, notre budget d’acquisitions a été de 0. En 2012, malgré le sponsoring de la Compagnie Monégasque de Banque (CMB) et d’UBS, notre budget de fonctionnement global a enregistré une baisse de 20 %.
Quel est le budget de fonctionnement du NMNM ?
M.-C. B. : Environ 3,8 millions d’euros.
«Quoi qu’en pensent certaines personnes, un musée n’a pas à être rentable»
On peut acheter quoi avec 220 000 euros ?
M.-C. B. : On peut toujours se débrouiller pour acheter des œuvres intéressantes, même avec 220 000 euros. Notamment si on prend l’exemple d’un artiste comme Hans-Peter Feldmann : c’est quelqu’un de connu, sans être dans le star system.
Du coup, impossible pour vous d’acheter des œuvres d’artistes du «star system» ?
M.-C. B. : Les artistes du star system, on les a achetés avant que leur renommée n’explose. J’ai par exemple été la première à acheter une œuvre de Gerhard Richter lorsque j’étais conservatrice au musée des beaux-arts à Toulon, entre 1978 et 1984. Ca nous avait coûté 80 000 francs à l’époque… A Toulon, mon budget d’acquisition était proportionnellement plus élevé qu’à Monaco, puisque j’avais 2 millions de francs.
Ca vous oblige à savoir dénicher les futurs grands artistes ?
M.-C. B. : Nous n’avons pas cette prétention. Mais on essaie de regarder, de chercher… Bref, de rester curieux de tout. On voyage, on rencontre des artistes, mais aussi des collectionneurs.
Le budget de l’Etat a dépassé le milliard d’euros, mais les dotations publiques n’augmentent pas ?
M.-C. B. : C’est injuste. Il faut nous donner les moyens de constituer un vrai patrimoine pour Monaco. Mon prédécesseur, Jean-Michel Bouhours, était sur la même longueur d’onde. Sauf que lui, il avait un budget d’acquisitions d’un million d’euros…
Idéalement, quel devrait être votre budget d’acquisition ?
M.-C. B. : Il faudrait revenir à ce million.
«On peut toujours se débrouiller pour acheter des œuvres intéressantes, même avec 220 000 euros. Notamment si on prend l’exemple d’un artiste comme Hans-Peter Feldmann : c’est quelqu’un de connu, sans être dans le star system»
Le secteur privé peut compenser l’argent que ne met pas l’Etat ?
M.-C. B. : On est dans une période où on pense que le privé peut compenser le désengagement du secteur public. J’adore le système américain du «match grant.» Le principe est simple : l’Etat donne une somme identique à la somme versée par le secteur privé. Et inversement.
Le secteur privé a un vrai rôle à jouer ?
M.-C. B. : Bien sûr. Le mécénat d’entreprises est toujours intéressant. Et le mécénat privé est passionnant. A Monaco, il y a des gens d’une incroyable générosité.
Un privé peut vous donner jusqu’à combien ?
M.-C. B. : Plusieurs dizaines de milliers d’euros. Récemment, une dame nous a versé 50 000 euros, tout en demandant l’anonymat. Mais on ne peut pas construire quoi que ce soit en misant uniquement sur le secteur privé. Ou alors, l’Etat se désengage totalement et on devient un musée 100 % privé, intégralement financé par de l’argent privé.
Le président du Conseil national, Laurent Nouvion, a réclamé un budget d’acquisition de 1 million pendant «10 à 15 ans» ?
M.-C. B. : Il a raison. Parce qu’on aurait ainsi pu acheter une œuvre de l’artiste allemand Thomas Schütte : il voulait construire une maison dans le jardin de la Villa Paloma. Mais ça coûtait 500 000 euros. On a donc dû renoncer. On a aussi dû renoncer à acheter une série d’œuvres exceptionnelle de Bernard Buffet (1928-1999), Vingt Mille lieues sous les Mers, que nous avions montrée dans l’exposition Oceanomania, affichées à 4 millions d’euros.
Lorsque l’argent est versé par des donateurs privés, ils vous disent quoi acheter ?
M.-C. B. : Non. Ils ne se mêlent jamais de nos choix. Les acteurs privés ne doivent pas décider quoi acheter. C’est pour ça que nous avons un comité d’acquisitions et un comité scientifique. C’est indispensable.
Comment travaille ce comité d’acquisitions ?
M.-C. B. : Nous sommes 8 dans ce comité. Quand je suis arrivée en 2009, j’ai examiné le contenu des collections du NMNM et deux thématiques fortes se sont dégagées. Et c’est en lien avec elles que ce font les acquisitions. La politique d’acquisition que l’on mène ici est intimement liée à notre collection. Puisque, très souvent, on commande des œuvres uniques, réalisées exclusivement pour nos expositions. C’est une chance inouïe.
Cristiano Raimondi : Les acquisitions d’œuvres d’art sont le résultat d’une vraie et longue réflexion. On ne se limite pas à nos deux thématiques arts du spectacle – paysage et territoire. On garde un oeil sur tout. Et on mise sur des œuvres qui peuvent partager un lien entre elles, que ce soit sur le fond ou sur la forme. On essaie de construire une collection. Et donc, un parcours.
«Thomas Schütte voulait construire une maison dans le jardin de la Villa Paloma. Mais ça coûtait 500 000 euros. On a donc dû renoncer»
Si vous n’êtes pas d’accord, vous votez pour trancher ?
M.-C. B. : S’il doit y avoir un vote, c’est à main levée. Mais ça n’est jamais arrivé.
Vous avez acheté quoi récemment ?
M.-C. B. : Nous avons entre autres acheté des œuvres de Michel Blazy, qui est né à Monaco. Ou encore de Daniel Steegman Mangrané, Hans Schabus, Camille Henrot ou encore Geert Goiris, que l’on peut actuellement voir dans notre exposition Construire une Collection.
La rentabilité entre en ligne de compte dans vos choix ?
M.-C. B. : Pas du tout. En France, un musée n’a pas le droit de revendre. A Monaco, comme il n’existe pas de loi sur le patrimoine, la revente n’est donc, en principe, pas interdite. Mais nous ne revendons rien. La «rentabilité», c’est un terme d’économie. Nous, la rentabilité, on la vit autrement.
Comment ?
M.-C. B. : Par le plaisir qu’ont les gens à venir chez nous ou par la possibilité de pouvoir travailler avec des artistes exceptionnels. En revanche, acheter, faire des paris sur certains artistes, c’est non. Ce n’est pas notre boulot. Ce serait plutôt le travail des galeries et des collectionneurs privés. La force d’un musée national, c’est justement d’être totalement libre. Et de continuer à proposer l’art pour ce qu’il apporte aux gens, et pour ce que les artistes disent de notre monde au travers de leurs œuvres.
«Acheter, faire des paris sur certains artistes, ce n’est pas notre boulot»
Vos achats sont-ils toujours bien compris ?
C. R. : Pour être bien compris, il faut simplement savoir expliquer nos choix.
Comment utiliser autrement votre budget d’acquisition ?
M.-C. B. : Le budget d’acquisitions ne peut pas être utilisé autrement. Il doit permettre de constituer une collection pour Monaco.
C. R. : On pourrait créer un fonds indépendant d’acquisition pour financer la création d’œuvres publiques. Car à Monaco, il y a des lieux sans aucune personnalité que l’on pourrait améliorer. Certains tunnels par exemple sont en très mauvais état. Voir ça dans un pays comme Monaco, c’est honteux ! Donnons-nous les moyens de travailler avec des artistes, des architectes, des paysagistes et même des artistes sonores, pour changer tout ça. C’est très important pour l’attractivité de la Principauté.
Vos interlocuteurs sont surpris que vous ayez un budget d’acquisition si faible ?
M.-C. B. : Bien sûr. A l’extérieur, les gens ne comprennent pas. Le milieu de l’art, notamment certains artistes, collectionneurs ou directeurs de musée sont étonnés que l’on ait pas plus d’argent. Car Monaco est vu comme un petit pays, mais un petit pays riche et fort et qui réussit de façon exceptionnelle dans certains domaines. Mais il y a ensuite un deuxième type de réaction.
Lequel ?
M.-C. B. : A l’extérieur, nos interlocuteurs sont souvent surpris de la qualité que l’on propose. Mais aussi par notre engagement et par le type d’artistes que l’on parvient à avoir ici. Au fil du temps, on a donc gagné en respectabilité.

Plus globalement, vous avez d’autres projets bloqués, faute d’argent ?
C. R. : Depuis la destruction du Palais de la Mer, la Villa Sauber reste le dernier bâtiment style Belle Epoque qu’il faut absolument conserver et protéger.
M.-C. B. : Il est indispensable de restaurer cette Villa Sauber. On pourrait gagner beaucoup de m2. Notre mission, c’est de faire vivre ce lieu et de le rendre accessible à tous, en particulier aux personnes à mobilité réduite.
Vous pourriez avoir un prolongement de vos deux musées, Villa Sauber et Villa Paloma, sur la future extension en mer, au Portier ?
M.-C. B. : A priori, non. Ce devrait être le Grimaldi Forum qui devrait bénéficier d’une extension de 5000 m2 pour mener différents projets culturels. Je regrette qu’il n’ait pas été envisagé de trouver 1000 ou 2000 m2 sur cette future extension en mer pour le NMNM.
Vous avez d’autres solutions pour vous agrandir ?
M.-C. B. : Créer 1000 à 1500 m2 supplémentaires à la Villa Sauber. Cela fait 6 ans que je dis qu’il faut refaire cette villa. On s’en débrouille, on la bidouille. Mais on vit en dessous de nos possibilités.
C. R. : On pourrait imaginer une entrée de la Villa Sauber au niveau de la place des Moulins en repensant les ascenseurs et le passage sous-terrain. Du coup, pour aller à la plage, les gens passeraient par le musée…
Le coût de ce projet à la Villa Sauber ?
M.-C. B. : Il a été estimé à environ 5 millions d’euros pour restaurer la Villa. Huit millions si on est plus ambitieux.
«Je regrette qu’il n’ait pas été envisagé de trouver 1000 ou 2000 m2 sur cette future extension en mer pour le NMNM»
Laurent Nouvion estime que les ateliers d’artistes sur le port sont «extrêmement mal attribués» ?
M.-C. B. : Cela dépend de la direction des affaires culturelles (DAC). Une commission, dont je fais partie, s’occupe des attributions. On a essayé de renouveler les choses. Ce n’est pas encore optimal. Il faut apporter du mouvement. Ça va venir. D’ailleurs, sur la dizaine d’ateliers d’artistes, on aurait aimé qu’un nous soit attribué.
Pour coordonner la politique culturelle de Monaco, faudrait-il élargir le gouvernement et créer un poste de conseiller pour la culture ?
M.-C. B. : Pour gagner en légèreté de fonctionnement, ce pourrait être une bonne idée. Peut-être faudrait-il imaginer un ministère qui couvrirait non seulement la culture, mais aussi l’éducation et le sport ? Puisque le sport, c’est aussi de la culture, n’est-ce pas ? Mais avant un ministre, il faudrait peut-être tout simplement donner plus de pouvoir et de budget à la direction des affaires culturelles (DAC), dont le musée dépend.



