samedi 18 avril 2026
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Cinéma, télévision, théâtre… Marc Duret enchaîne les rôles depuis 30 ans. De passage sur la scène du Théâtre des Variétés, l’acteur niçois revient sur « Gelsomina », l’adaptation de « La Strada » de Fellini, qu’il a co-signée, mais aussi sa carrière, et le cinéma en général.

Monaco Hebdo : Parlez-nous de Gelsomina, que vous présentez avec Sophie Cossu et les Farfadets ?
Marc Duret : C’est l’adaptation d’un texte de Pierrette Dupoyet qui avait elle-même adaptée «La Strada», le film de Federico Fellini. Nous avons ré-adapté, avec Sophie Cossu, le monologue de Dupoyet et assuré la mise en scène. Cette pièce est une sorte de quête, avec une rédemption au milieu… Une pièce sur l’espoir et la confiance en soi. C’est le parcours de trois personnages qui font la route, «la strada». C’est assez intéressant parce qu’avec les périodes de crises actuelles, on voit également beaucoup de personnes “faire la route”.

M.H. : Comment en êtes-vous venus à faire cette pièce avec Sophie Cossu et les Farfadets ?
M.D. : Je jouais Cyrano de Bergerac à Nice en résidence artistique, et Sophie (Cossu) m’a vu. On s’est rencontrés, ça s’est bien passé. Elle avait ce projet de «Strada», qui m’a plu. J’ai eu la chance de connaître Anthony Quinn (qui interprète Zampano dans le film de Fellini, rôle que reprend Marc Duret dans «Gelsomina», NDLR), à l’époque où j’ai fait mes études aux USA. Ce fut une grande rencontre. «Gelsomina» est un challenge intéressant. On s’est dit qu’on pouvait faire la mise en scène à deux. C’est une première collaboration entre Nice et Monaco. Et j’en suis d’autant plus ravi que je suis venu à Monaco quand j’étais gamin. Je suis donc ravi de jouer pour la première fois ici.

M.H. : Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à cette aventure ?
M.D. : Déjà la compagnie monégasque des Farfadets, que j’ai découvert dans la pièce «Unissons», un spectacle de très bonne qualité. Je trouvais intéressant d’ouvrir un peu mon horizon. Puis il y a le challenge d’essayer de faire un bout de chemin avec un public, au théâtre, avec une moto sur scène…

M.H. : Vous vous êtes inspiré d’Anthony Quinn pour votre personnage ?
M.D. : Non. Quand on a vu jouer Anthony Quinn, je ne vois pas comment on peut faire mieux… De plus, côté taille, je mesure 1,70 m alors que lui mesurait plus d‘1,80 m… Je m’inspire peut-être du rire d’Anthony Quinn.

M.H. : La mise en scène se rapproche du film ou la vôtre est-elle complètement différente ?
M.D. : On s’en rapproche, parce que «La Strada», c’est «La Strada»… Le travail effectué sur la vidéo par Sophie est extraordinaire. Il y a une bande son qui rappelle le cinéma, notamment la musique magnifique de Nino Rota, qui était la bande originale du film. Par ailleurs, les lumières sont assez cinématographiques, on essaie de faire des ellipses de temps.

M.H. : Où va votre préférence entre le cinéma, la télévision et le théâtre ?
M.D. : Le plus important, c’est un bon scénario, un bon rôle (rires). Qu’il soit au cinéma, à la télé ou au théâtre. Une bonne équipe et un bon réalisateur, des bons techniciens, c’est capital alors qu’on en parle peu. Je n’ai pas réellement de support préféré. Mais le théâtre, c’est tellement différent: c’est de l’adrénaline, du risque, du trac, de la sueur. On est sans filet. Je crois que le spectacle vivant est très important aujourd’hui. A une époque où il y a beaucoup d’images, je crois qu’on revient à cette valeur, je l’espère en tout cas. C’est bien que l’on puisse faire des créations au théâtre des Variétés. Le théâtre Princesse Grace pourrait en faire aussi.

M.H. : A vos débuts, vous avez tourné avec des réalisateurs français (il coupe)…
M.D. : Pas tout à fait. Mon premier film, je l’ai tourné avec Fred Zinnemann, qui avait notamment réalisé «Le train sifflera trois fois». Avec lui, j’ai joué dans «Cinq jours ce printemps-là», et ça c’est très bien passé. Grace Kelly avait joué dans «Le train sifflera trois fois». Nous avons donc travaillé avec le même réalisateur. Je me sens un peu comme à la maison à Monaco (sourire).

M.H. : Mais les films pour lesquels on se rappelle surtout de vous sont des films réalisés par Luc Besson (Le Grand Bleu, Nikita), Jan Kounen (Dobermann), Matthieu Kassovitz (La Haine) ou Gérard Krawczyk (Héroïnes). Quels souvenirs gardez-vous d’eux ?
M.D. : J’espère qu’ils ont gardé le même souvenir que moi… Ce fut un grand plaisir de travailler avec des professionnels de talent. La particularité d’un acteur à mes yeux, c’est de s’adapter. Or là, ce furent de belles et riches rencontres humaines et de travail. Ces films représentent pour moi un parcours extraordinaire. J’ai gardé un joli rapport avec Jean Reno, et on en reparle parfois.

M.H. : Vous avez d’ailleurs joué dans plusieurs films avec Jean Reno.
M.D. : J’ai tourné «Nikita», mais on n’avait pas de scène ensemble. Ensuite, on a fait «Le Grand Bleu», et «L’homme au masque d’or», qu’avait tourné mon frère. Mais ce sont des souvenirs extraordinaires. Et puis que ce soit Krawczyk, Besson, ils ont parié sur moi.

M.H. : Dans ces films, vous avez joué des seconds rôles mais qui ont marqué le public, non ?
M.D. : Ce sont en effet des petits rôles, des rôles secondaires. Etonnamment, pour «Nikita», j’avais été nommé aux César, même si je ne sais pas trop pourquoi (rires)… Les premiers rôles, ce sont des choses qui vous tombent dessus. C’est une question de chance, mais aussi d’un regard, celui du metteur en scène. Dans mon parcours, ces rôles ont représenté une belle opportunité, car ils m’ont permis de m’ouvrir sur la langue anglaise (je suis bilingue anglophone). Ensuite, j’ai fait «Borgia». Tout ce parcours fait un acteur. On apprend plein de choses. On fait notre cuisine. C’est un peu «La Strada» (sourire)…

M.H. : «La Strada», c’est un peu votre histoire?
M.D. : Au niveau artistique, c’est un peu ça. C’est essayer de faire des choses, de vendre des tours de magie, d’avoir un rôle. Je pense qu’on fait tous un peu la route.

M.H. : Vous jouez dans des productions très différentes. Vous avez intégré la saison 2 de «Metal Hurlant Chronicles» ?
M.D. : Oui, j’ai fait le roi Targot. J’ai tourné la saison 2, elle est sortie aux Etats-Unis. Cette série est d’ailleurs tournée en Belgique, à Charleroi, et on tourne en français et en anglais, d’une prise à l’autre. C’est assez dur de passer d’une langue à l’autre. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir, et j’adore la science-fiction. J’ai d’ailleurs fait «Star Hunter», une série pour les américains. J’y avais mon vaisseau personnel. J’étais vachement fier (rires).

M.H. : La plus belle expérience de votre carrière ?
M.D. : Je ne sais pas, c’est assez difficile. Il y a des teintes. «Le Grand Bleu» représente un grand moment, c’est clair. Je pense aussi à ma nomination aux Césars pour «Nikita», aux Molières pour «Les grandes personnes». Mais j’ai aussi adoré jouer Baumann dans «Dobermann» par exemple, même si le personnage est bizarre. «Faut-il aimer Mathilde», d’Edwin Baily, où j’ai joué un espagnol, avec l’accent, est également un beau souvenir. Sinon, là il y a Napoléon, qui va sortir en docu-fiction. C’est quand même Napoléon…

M.H. : Si vous deviez ressortir le rôle qui vous a le plus marqué jusqu’à aujourd’hui ?
M.D. : Au théâtre, le rôle de Dracula (dans le spectacle de théâtre équestre, NDLR) m’a marqué. Un rôle vous colle à la peau 4 à 5 jours après l’avoir joué, à moins de sauter dans un autre personnage. Après Dracula, j’ai bien passé 15 jours à regarder les veines des cous des jeunes filles dans le métro, en me disant: «Tiens, j’irais bien mettre un coup de dent là».

M.H. : Vous avez résisté à la tentation ?
M.D. : Oui (rires). Mais comme «Cyrano» m’a marqué, «Angelo, le tyran de Padoue» aussi. C’est un magnifique rôle que j’ai joué au Théâtre national de Nice, avec le collectif Huit. On n’est pas le même après avoir joué Cyrano. Je pense qu’il faut le faire pour vraiment comprendre ce qu’on ressent après…

M.H. : Avec près de 30 ans de carrière derrière vous, comment voyez-vous le cinéma d’aujourd’hui ?
M.D. : Quand j’étais petit, le cinéma me faisait rêver. Et le rêve est resté au fond de moi. Pour autant, je pense qu’aujourd’hui, on a perdu en contenu. A mes yeux, au cinéma, on a gagné de l’image, du graphisme, du talent chez les jeunes, notamment chez les femmes, mais on a perdu du contenu. Si on arrive à récupérer un peu ce contenu, en étant moins ancré sur l’image, cela pourrait donner un beau mariage.

M.H. : Le business n’a-t-il pas trop pris le dessus sur l’art ?
M.D. : J’étais poli en parlant du contenu, mais le contenu, cela signifie les producteurs, les gens qui décident. C’est l’argent. Et de plus en plus, ces gens-là produisent parce qu’il y machin ou truc, sans lire, et c’est un peu un coup de poker.

M.H. : Ne manque-t-on pas de créativité à grande échelle, à une époque où on voit beaucoup de «remake» et «reboot» ?
M.D. : Il y a toujours eu ce phénomène. Il y a des choses nouvelles, notamment avec la 3D, qui va se développer. Mais je pense que la créativité est là. Le système doit seulement lui laisser plus d’espace. En France, il y a un vivier magnifique. Pas seulement à Paris. Il faut aller débusquer les artistes qui parfois ne savent pas se vendre, alors que ce sont souvent les meilleurs. C’est d’ailleurs ce que font les américains, plus curieux que les français. Il faudrait que le système soit moins frileux, prenne des risques. Avec 1 million d’euros, on peut faire un film tout à fait convenable.

M.H. : Le problème est donc selon vous le manque d’espace que l’on laisse à la créativité ?
M.D. : L’écriture, il faut la pousser. On doit se battre. Il existe des binômes, des équipes, parfois des couples, qui travaillent très bien ensemble. Je pense à Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ou aux frères Dardenne. Côté créativité, le cinéma italien commence à opérer un joli retour. La crise bancaire a poussé à faire ces co-productions et les gens sont obligés de travailler ensemble. C’est une particularité que le cinéma français doit apprendre: travailler ensemble et laisser l’espace à l’autre. Les américains, les anglais, les allemands, même les italiens le font très bien. Le français, lui, a peur, et a du mal à déléguer.

M.H. : Votre vision du festival de Cannes actuel ?
M.D. : C’est une chance pour le cinéma et pour le business du cinéma. Les gens s’y rencontrent, se parlent, achètent, et vendent. Et maintenant avec les couturiers, il y a même un défilé… Mais il n’y a plus pas la même qualité de stars qu’à une certaine époque.

M.H. : Cannes n’a pas un peu perdu de son esprit aussi ?
M.D. : Oui. A Cannes désormais, on est dans le business, l’apparat. Mais il y a quand même encore des gens valides. Surtout dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs et la catégorie Un certain regard.

M.H. : Justement, qu’avez-vous pensé de la sélection officielle ?
M.D. : Je n’ai pas vraiment suivi parce que j’étais beaucoup au théâtre. Mais je pense que Jane Campion (président du jury) est une femme de talent.

M.H. : Vos projets pour la suite ?
M.D. :On va jouer «Gelsomina» à Villeneuve-Loubet à la rentrée de septembre, et on fera les 40 ans du festival du film italien en mars 2015 à l’espace Magnan, en soirée privée. A titre personnel, j’essaie de développer un scénario franco-anglais, dans le sud de la France, sur la famille. Il est tiré d’un roman de Danièle Rey-Girardet, «Souviens-toi Paloma». J’ai joué dans un épisode dans la saison 3 de «Borgia». La nomination du pape Francesco m’a fait revenir un peu vers la religion aussi. Mais j’aimerais vraiment rester dans le sud pour travailler. Et si on peut continuer à faire des choses entre Monaco et Nice, faisons-les !

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