Christiane Ziegler est la commissaire de l’exposition estivale du Grimaldi Forum, consacrée à l’or des pharaons. Dix ans après son projet Reines d’Egypte, cette égyptologue et ancienne directrice du département des antiquités égyptiennes du Louvre, est de retour. Pour Monaco Hebdo, Christiane Ziegler raconte les coulisses de cette exposition événement.
Votre parcours ?
J’ai dirigé le département des antiquités égyptiennes du Louvre pendant près de 15 ans. J’ai aussi conduit des fouilles durant 20 ans au pied de la plus vieille pyramide du monde, dans la nécropole de Saqqara, à environ 40 kilomètres au sud du Caire. L’égyptologie est une passion que j’aime aussi partager, que ce soit en enseignant, en étant commissaire d’exposition ou en écrivant.
Qu’est-ce qui vous fascine dans l’égyptologie ?
La beauté qui s’en dégage me touche particulièrement. Les sculptures, les décors des tombes… Ça n’a rien de triste. C’est joyeux, la mort est très belle en Egypte. Comme tous les enfants, j’ai appris en classe de 6ème l’Egypte ancienne, à un moment de la vie où on est sensible à cet aspect légendaire et mystérieux. Il y a aussi les hiéroglyphes qu’on ne comprend pas, les trésors cachés, le goût de l’histoire, de l’aventure… Car l’égyptologie est à la fois une aventure intellectuelle et une aventure sur le terrain.
« La pièce qui m’a le plus marquée, on l’a découverte à Saqqara. Il s’agit du masque funéraire d’une dame, dans un sarcophage très modeste. Lorsqu’on l’a ouvert, on a pu voir ce visage, qui surgit de l’au-delà, qui remonte à des millénaires. Un visage doré, avec des yeux extraordinairement clairs »
Quelle est votre plus belle découverte ?
Le partage avec le public. J’ai eu la chance d’être responsable du département au moment de l’opération Grand Louvre. On en a profité pour entièrement remodeler le département.
Et la pièce qui vous a le plus marquée ?
La dernière, celle qui est encore sous terre, à Saqqara, la nécropole de l’ancienne capitale, Memphis. Il s’agit du masque funéraire d’une dame, dans un sarcophage très modeste. Lorsqu’on l’a ouvert, on a pu voir ce visage, qui surgit de l’au-delà, qui remonte à des millénaires. Un visage doré, avec des yeux extraordinairement clairs, ce qui est quelque chose d’étrange en Egypte.
D’où est venue l’idée de cette exposition d’été ?
J’ai déjà travaillé avec le Grimaldi Forum en 2008, pour l’exposition consacrée aux Reines d’Egypte. Depuis, ils souhaitaient organiser une nouvelle exposition sur la civilisation égyptienne. Ce qui coïncidait avec un moment extrêmement favorable, qui ne devrait pas se reproduire : la construction d’un très grand musée au Caire, à côté des pyramides. Du coup, beaucoup d’objets sont déménagés de l’actuel musée du Caire, pour être restaurés ou étudiés. Donc ces objets peuvent beaucoup plus facilement sortir d’Egypte qu’en temps normal, où les pièces maîtresses restent dans les salles d’exposition, au Caire.
« La construction d’un très grand musée au Caire, à côté des pyramides, a permis de pouvoir plus facilement sortir ces objets d’Egypte qu’en temps normal »
Comment avez-vous choisi les objets montrés dans cette exposition estivale ?
Le ministère des antiquités nous a proposé une liste de près de 500 objets susceptibles de sortir d’Egypte, la plupart pour la première fois. Dans cette liste, nous devions en choisir 150. Il y a une impressionnante quantité de bijoux de première qualité. Voilà pourquoi, avec le Grimaldi Forum, on a décidé de centrer cette exposition sur la bijouterie et l’orfèvrerie. Mais on ne voulait pas proposer une exposition de vitrines de bijoutiers. C’est très beau, mais ça ne suffit pas.

Que faire alors ?
On a décidé de construire quelque chose autour de l’or et des matériaux précieux en Egypte, de la symbolique de ces métaux et du rôle du bijou dans la société. Car si, comme dans beaucoup de sociétés, le bijou est réservé à une élite, il ne sert pas qu’à embellir le corps. Le bijou a une fonction sociale, c’est un marqueur d’identité. Il y a même des décorations spécifiques que donnait le pharaon, avec des formes reconnaissables de tous. Il y a aussi le caractère sacré de ces pierres et de ces métaux. L’or arrive en premier, car il est considéré comme étant l’émanation du soleil et relevant donc de la sphère des dieux. Donc ceux qui portaient de l’or, surtout dans leurs parures funéraires, pouvaient accéder à l’immortalité.
« Le bijou a une fonction sociale, c’est un marqueur d’identité »
Combien de mois de travail ont été nécessaires pour monter cette exposition ?
Deux ans de travail ont été nécessaires. Si 150 pièces viennent du musée du Caire, nous avons aussi d’autres pièces qui viennent du Louvre, du musée des Beaux-Arts de Bruxelles, du musée égyptien de Turin ou du musée de Vienne, en Autriche. Au total, il y a environ 200 objets.
Comment avez-vous structuré le contenu de cette exposition ?
On a commencé par les matériaux, avec l’extraction de l’or et des pierres précieuses. On évoque aussi la logistique nécessaire, avec des expéditions et des forages lancées par les pharaons dans les déserts. On parle aussi des échanges commerciaux, par exemple entre l’Afghanistan et l’Egypte. Par exemple, on ne trouvait le lapis lazuli que dans la province de Badakhchan, en Afghanistan. Dans l’antiquité, l’Egypte était considérée comme un Eldorado, car les minerais étaient abondants par rapport aux autres pays. À tel point que, vers 1500 avant JC, des princes écrivaient au pharaon en disant : « Chez toi, l’or est aussi abondant que la poussière des chemins. »
Comment est organisé le reste de cette exposition ?
Les pierres précieuses ont aussi des fonctions magiques, liées à leurs couleurs. On expose par exemple des échantillons de minerais bruts et, juste à côté, un objet travaillé. Nous avons aussi une salle consacrée aux bijoutiers et à la technique : c’est une immersion dans la société égyptienne, avec ses ateliers, des temples, des palais, où travaillaient des orfèvres, des fondeurs et des lapidaires avec des outils très rudimentaires. Du coup, on est ébloui par la qualité de la réalisation de ces objets.

Quoi d’autre ?
On présente le pillage des tombes royales des antiquités égyptiennes. Ce sujet n’a, jusqu’à présent, jamais été présenté au public. Des papyrus évoquent des procès à ce sujet, vers 1100 avant JC, c’est-à-dire à un moment où il y a beaucoup de tombes de particuliers dans la vallée des rois et la vallée des reines. Ces tombes ont été vandalisées par des voleurs. Nous avons les dépositions de ces voleurs qui racontent comment ils procédaient. Souvent, ils travaillaient dans les tombes ou pour le personnel des temples de la région. Tout cela donne un éclairage très différent sur les égyptiens très respectueux, de leurs rois, qui étaient les fils des dieux… Oui, mais lorsque la nécessité est là, ils allaient piller les tombes royales.
A qui appartenait ces objets précieux ?
Toutes les richesses appartenaient au pharaon. Même s’il en reversait au grand temple et à des particuliers. Nous avons en tout cas beaucoup de chance d’avoir des témoignages de cette magnificence royale. Quand on voit la tombe de Toutankhamon, qui était vraiment un tout petit roi, on imagine avec beaucoup de peine ce que pouvaient receler des tombes de grands rois, comme Khéops ou Ramsès II.
Selon quelle logique avez-vous choisi chaque pièce ?
On a choisi les plus belles et les plus significatives par rapport à ce que nous souhaitions montrer. Pour donner un contexte à ces créations artistiques, dans chaque salle chronologique, avec l’histoire de l’Egypte à travers ces objets qui viennent, en majorité de tombes royales. Nous présentons aussi des objets contemporains exceptionnels, de première qualité, des statues de rois, pour évoquer les grandes périodes, comme l’époque des pyramides avec Mykérinos.
Quelles sont les pièces les plus rares ?
Les bijoux des princesses du moyen empire vers 2 000 avant JC, les filles des rois Sésostris et Amenemhat, dont les pyramides n’ont hélas pas résisté au temps qui passe. Cette période représente l’apogée de la bijouterie égyptienne, avec des techniques très raffinées, qui, pour certaines, sont empruntées au Moyen-Orient. Il y a un sens de l’équilibre, une certaine simplicité et une pureté des formes qu’on ne retrouve pas dans les époques suivantes. Le nouvel empire, c’est beaucoup plus chargé, beaucoup plus baroque.
« Ceux qui portaient de l’or, surtout dans leurs parures funéraires, pouvaient accéder à l’immortalité »
Ces objets sont le plus souvent fabriqués à partir de quoi ?
À partir d’or et d’argent. Mais il faut savoir que jusqu’au moyen empire, l’argent était considéré comme plus précieux que l’or, car il était plus rare, il n’y avait pas de mine d’argent en Egypte. L’argent venait alors de la Méditerranée ou de la Lybie. Mais comme l’argent se conserve beaucoup moins bien, donc on a moins d’objets de ce type.
Et pour les pierres ?
Les pierres fines, comme la cornaline rouge, le jaspe vert, la turquoise bleu vert, le lapis lazuli qui venait d’Afghanistan. Ils étaient très sensibles aux couleurs, plutôt qu’aux brillants. Il ne s’agit pas de pierres précieuses qui scintillent. Ce sont des pierres polies, avec des couleurs extrêmement vives.
Que symbolisaient les couleurs pour les Egyptiens ?
Le vert de la turquoise que l’on allait chercher dans le Sinaï symbolise la jeunesse et le renouveau. Il y avait même des saisons où il fallait la chercher parce que sa couleur était plus vive. De plus, les mines de turquoise, dans le Sinaï, étaient le lieu de culte d’Hathor, la déesse de l’amour, de la beauté, de la musique, de la maternité et de la joie.
« Deux ans de travail ont été nécessaires. Si 150 pièces viennent du musée du Caire, nous avons aussi d’autres pièces qui viennent du Louvre, du musée des Beaux-Arts de Bruxelles, du musée égyptien de Turin ou du musée de Vienne, en Autriche. Au total, il y a environ 200 objets »
Et pour les autres couleurs ?
Le rouge représente le sang de la déesse Isis qui apporte la protection, le bleu nuit du lapis lazuli c’est le ciel étoilé… Beaucoup de signes et de décors sont aussi symboliques. Dans la vie, le scarabée garantit la renaissance, alors que l’Œil Oudjat permet de conserver la santé et l’intégrité. Pour les Egyptiens, les métaux et les minerais, c’était l’émanation des dieux. Ils ont une origine divine.
Et dans la mort ?
Dans la mort, il y a des objets spécifiques, comme des masques d’or ou des masques dorés, que les particuliers se faisaient fabriquer. Notre exposition montre un ensemble de masques de Youya et son épouse Touya, les beaux-parents du roi Aménophis III, un pharaon du nouvel empire, vers 1 500 avant JC. Leur tombe a été découverte pratiquement intacte en 1905. Le masque de Youya n’est pas en or, mais en cartonnage, c’est-à-dire une toile stuquée revêtue de feuilles d’or. Ce qui donne un aspect éblouissant, comme un masque royal qui les incorpore au cycle du soleil et leur permettra de renaître. Des textes du livre des morts ou du rituel de l’embaumement qui disent explicitement que, grâce à l’or, on pourra marcher à nouveau. C’est très explicite.
Ces objets étaient aussi un marqueur social ?
Oui, car c’était un signe de richesse, de puissance et de pouvoir. Par exemple, l’or de la vaillance était remis publiquement par le roi, généralement à des militaires. Ces bijoux ont aussi une fonction protectrice. C’est pour cela qu’ils sont disposés sur certaines parties du corps fragiles, comme les poignets ou la gorge. D’ailleurs, en égyptien, le collier est un gardien du cou.

Qui fabriquait ces objets ?
On n’a pas encore retrouvé d’ateliers clairement identifiés comme tel. Ces objets étaient fabriqués par des artisans ou des artistes qui travaillaient pour les rois, dans les ateliers des palais. Ils travaillaient aussi pour les grands temples ou pour certains particuliers, comme des gouverneurs, les premiers ministres ou les vizirs. Dès l’époque des pyramides, on a beaucoup de scènes représentent des ateliers avec des gens au travail.
« Dans l’antiquité, les minerais étaient abondants par rapport aux autres pays. À tel point que, vers 1500 avant JC, des princes écrivaient au pharaon en disant : « Chez toi, l’or est aussi abondant que la poussière des chemins » »
Comment étaient organisés ces artisans ou ces artistes ?
Selon un organigramme précis. Tout part du pharaon, qui délègue ensuite à son directeur des artisans ou parfois même au vizir. Ensuite, il y a toute une hiérarchie de chef, puis de sous-chef des orfèvres, jusqu’au simple ouvrier ou fondeur.
Que nous apprennent ces pièces d’orfèvrerie de la vie des pharaons ?
Je reste émerveillée par la haute technicité qui contraste avec la rusticité des outils utilisés. On apprend aussi que, depuis les temps les plus reculés, l’Egypte a eu des contacts avec les pays voisins. Les techniques, les outils et les bijoux circulent. La technique du fil d’or ou la granulation viennent de Mésopotamie. Ces objets montrent aussi la richesse de cette Egypte, qui, à partir de l’ancien empire, devient une contrée qui compte dans le monde antique. Un empire se bâti à partir du nouvel empire, avec l’afflux d’or et de pays travaillés, avec des pays vassaux qui amènent chaque année leurs tributs au pharaon. Enfin, il y a aussi les pillages qui sont très intéressants. Car dès l’époque des pyramides, on sait que des égyptiens n’hésitaient pas à aller piller la tombe des fils des dieux.
A combien sont estimées ces 200 pièces ?
Leur valeur est inestimable. Il faut savoir que les valeurs d’assurance sont calculées par rapport au marché. Mais on ne trouve pas ce genre d’objets à la vente. D’ailleurs, il n’y a que deux masques de pharaons : celui de Toutankhamon et celui de Psousennès. Ces estimations ont dû être faites par le pays prêteur.
Cela doit supposer un système de transport et d’assurance très lourd ?
Oui car beaucoup de ces pièces n’avaient encore jamais quitté l’Egypte. Comme, par exemple, le sarcophage d’argent de Psousennès.
Un mot sur ce sarcophage d’argent ?
C’est une trouvaille faite en 1939, qui a eu très peu de retentissements. Entre 1 000 et 800 avant JC, les rois avaient alors pris pour capitale Tanis, une ville peu connue, dans le nord-est de l’Egypte. Leurs tombes ont été trouvées intactes par Pierre Montet (1885-1966), entre 1939 et 1943. Les sarcophages étaient emboités un peu comme des poupées russes. Ce sarcophage en argent est enrichi de détails en feuilles d’or.
« On présente le pillage des tombes royales des antiquités égyptiennes. Ce sujet n’a, jusqu’à présent, jamais été présenté au public »
Ces objets ne sortiront plus d’Egypte, après cette exposition à Monaco ?
Non. Une fois cette exposition terminée, ces pièces retourneront dans les musées égyptiens. L’actuel musée du Caire va conserver le trésor des rois de Tanis et l’exposer. C’est donc une occasion unique qui se présente aujourd’hui à Monaco.
Comment expliquez-vous cette fascination que l’on peut ressentir pour l’Egypte et les pharaons ?
D’abord, c’est une civilisation très ancienne, qui nous a laissé énormément de témoignages, par rapport à d’autres civilisations, sans doute aussi brillantes, qui ont laissé moins de traces. L’Egypte bénéficie d’un climat sec, dans le désert, dans le sable. Ils avaient coutume d’emporter dans l’au-delà des objets de la vie quotidienne. Ensuite, l’Egypte, c’est la naissance de la grande architecture, avec cette démesure, les grands temples, les pyramides… Et cela, bien avant le Parthénon. Il y a aussi une part de mystère, avec ces hiéroglyphes que l’on a eu bien du mal à déchiffrer, puisqu’il a fallu attendre 1822 et Jean-François Champollion (1790-1832). Avant cela, on a beaucoup fantasmé sur ces hiéroglyphes, en leur donnant des valeurs symboliques. La religion et les coutumes funéraires fascinent aussi, car elles peuvent sembler assez étranges, avec des têtes d’animaux et la conservation des corps assurée par des momies. Enfin, il y a aussi l’or des pharaons qui pousse à fantasmer.

Cette nouvelle exposition n’a donc absolument rien à voir avec celle de 2008, Reines d’Egypte ?
Les Reines d’Egypte, présentaient un pouvoir très peu connu : celui des femmes dans l’Egypte ancienne, notamment des femmes de l’entourage royal. Cette fois, avec les bijoux qui étaient portés en Egypte autant par les hommes, que par les femmes ou par les enfants. On change donc complètement de registre. L’approche technique de l’orfèvrerie, mais aussi la chronologie, avec l’évolution des styles et des techniques et, en même temps, une permanence des matériaux qui est liée à leur valeur, apportent une dimension différente. Tout comme les pillages, un thème jamais abordé auparavant.
Quels objectifs de fréquentation ont été fixés ?
Aucune idée. Mais je pense que l’on va atteindre les chiffres de Reines d’Egypte en 2008, soit 73 000 visiteurs. C’était d’ailleurs la deuxième exposition à attirer le plus de monde au Grimaldi Forum, après l’exposition consacrée à Grace Kelly, qui avait attiré 135 000 personnes en deux mois, pendant l’été 2007.



