mercredi 22 avril 2026
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Agnès Hostache : « La villa E.1 027 est très romanesque »

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Le roman graphique d’Agnès Hostache E.1027, publié aux éditions du Lézard Noir (1), se déroule dans la villa du même nom, signée Eileen Gray (1878-1976), à Roquebrune-Cap-Martin. Adaptée du roman de Célia Houdart, Tout un monde lointain (2), cette BD s’appuie sur des dessins réalisés à la gouache acrylique. Agnès Hostache a expliqué son travail et sa vision à Monaco Hebdo. Interview.

Votre parcours ?

J’ai toujours exercé des métiers en lien avec le dessin, et j’ai toujours communiqué par l’image. J’ai été directrice artistique dans des agences de publicité pendant huit ans, notamment chez McCann. Je concevais des campagnes avec un rédacteur. Je m’occupais de l’image et lui des mots. Ensuite, j’ai bifurqué, tout en gardant l’idée de continuer à dessiner. J’ai fait une formation en architecture d’intérieur et j’ai exercé ce métier pendant 13 ans en tant que conceptrice et dessinatrice. Je m’occupais du design d’espace, de la conception, et du choix des matériaux.

Comment êtes vous arrivée dans le monde de la bande dessinée (BD) ?

Depuis le début, je voulais faire de la bande dessinée. Mais je n’osais pas me lancer. J’ai fini par me décider en mai 2015. Ce qui m’a permis de passer à l’acte, c’est le fait de m’être mise à mon compte. Je travaillais en indépendante, et j’ai ainsi pu dégager du temps pour faire de la BD.

Il y avait une prise de risque ?

Oui, mais j’avais vraiment envie de travailler pour moi.

Quelles sont vos principales influences ?

Je lisais peu de BD et je me sentais pas vraiment légitime dans ce milieu. D’une part, parce que j’ai fait une école d’arts appliqués, donc mes études n’étaient pas ciblées sur la BD. D’autre part, la BD est un mode de lecture qui n’était pas facile pour moi. J’avais du mal à lire les images et le texte en même temps. D’ailleurs, je lis beaucoup, mais peu de BD. J’en ai peu chez moi. Je n’ai donc pas une véritable « culture BD ». Je m’intéresse davantage aux romans graphiques, même si je lis aussi des BD.

Agnès Hostache Littérature écrivaine
« J’ai utilisé une gouache acrylique. C’est une technique de peinture qui lie la gouache et l’acrylique. Cela permet d’avoir des tons très vifs et des à plats de couleurs, sans qu’ils ne se mélangent trop entre eux. Je n’aime pas l’acrylique qui a un côté trop plastique. » Agnès Hostache. Autrice, illustratrice.
© Photo Agnès Hostache / Le Lézard Noir

Votre premier roman graphique, c’est Nagasaki (2020), une adaptation du roman d’Eric Faye (2) ?

Eric Faye ne m’a pas contacté, je ne le connaissais pas. C’est une démarche que j’ai initiée. Depuis toujours, je suis très attirée par le Japon. J’y ai exposé mon travail sur l’île de Naoshima. À l’époque, j’avais réalisé une série d’illustrations qui s’appelait Portraits d’illustres inconnus et autres petits riens du quotidien (2019). On peut dire que le personnage principal de Nagasaki, Shimura san qui était un vieux garçon farouchement attaché à son anonymat, est devenu tristement illustre, malgré lui. Je suis allée plusieurs fois au Japon, et j’avais envie de raconter ce que je percevais de ce pays. D’une part le quotidien là-bas, mais aussi ses drames, qui peuvent se tramer dans une atmosphère très calme. C’est d’ailleurs ce que l’on a dit de Nagasaki : il y a une enveloppe très esthétisante, alors qu’en deçà il y a un drame qui se produit. C’est un peu ce que l’on ressent au Japon. Tout est lissé, tout est calme, mais, comme partout, il peut se passer des choses terribles. Cette histoire est entrée en écho. Ça parle de rapport à l’habitat, à l’intimité, qui sont des thèmes importants, car liés à mon parcours.

« Je lisais peu de BD et je me sentais pas vraiment légitime dans ce milieu. D’une part, parce que j’ai fait une école d’arts appliqués, donc mes études n’étaient pas ciblées sur la BD. D’autre part, la BD est un mode de lecture qui n’était pas facile pour moi. J’avais du mal à lire les images et le texte en même temps »

Nagasaki a été sélectionné par le festival BD d’Angoulême et par celui de Montréal : quelle a été votre réaction ?

Je suis très gâtée. Je ne me rends presque pas compte de la chance que j’ai. Tout est arrivé très vite. Je me doutais bien qu’avec un premier livre, il me serait difficile d’arriver en finale au festival de la BD d’Angoulême. Mais arriver là, c’était déjà très bien. Nagasaki a obtenu le prix Révélation Adagp/Quai des Bulles 2020 (3). Ce prix est un vrai tremplin pour nous, les auteurs.

Ce prix vous a donné plus de confiance ?

Ce prix m’a apporté davantage de légitimité. Avoir des lecteurs permet de prendre de l’assurance. J’ai peu de recul. On me dit que j’ai une écriture particulière, mais on comprend ce que je fais. C’est important, car cela m’a permis de pouvoir continuer.

Quelle est l’origine de ce deuxième roman graphique, qui porte le nom d’une villa située à Roquebrune-Cap-Martin, E.1 027 ?

C’est encore un choix de ma part, avec une adaptation libre. J’aime pouvoir faire ce que j’ai envie. Jusqu’à présent, j’ai eu la chance que personne ne se mêle trop de mon travail, on me fait confiance. La confiance, c’est quelque chose d’important pour moi. Quand je choisis un sujet, je suis en empathie avec, et je n’ai pas envie de le détruire. Je suis restée assez fidèle aux deux textes que j’ai adapté. Il y a longtemps, j’avais visité la villa E.1 027 à Roquebrune-Cap-Martin, sans savoir qu’un jour je travaillerais sur un tel projet. Le souvenir de cette villa était resté.

Agnès Hostache Littérature écrivaine
« Cette villa E.1 027 est un vrai personnage de ma BD. Le livre n’existerait pas sans cette villa, et tout se cristallise autour. Cette villa est magnétique. » Agnès Hostache. Autrice, illustratrice.
© Photo Agnès Hostache/Le Lézard Noir

Comment avez-vous découvert la villa E.1 027 ?

J’étais partie visiter le cabanon Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin. Je ne connaissais pas du tout cette villa E.1027, qui est juste à côté. Quelques années plus tard, j’ai lu le roman de Célia Houdart (4). J’avais très envie de travailler sur ce lieu. En plus, je séjourne régulièrement sur la Côte d’Azur que j’adore. Une partie de ma famille vit entre Théoule-sur-Mer et Mandelieu-la-Napoule. Les gens peuvent avoir des a priori sur cette région qui a été très impactée par le tourisme de masse. Mais je trouve que c’est une région merveilleuse. Et puis, j’avais envie de parler de la designer et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) qui est à l’origine de cette villa E.1027, avec l’architecte d’origine roumaine Jean Badovici (1893-1956). Je trouvais Eileen Gray trop dans l’ombre, alors que c’est l’une des architectes avant-gardistes les plus talentueuses. Et puis, l’architecture est aussi un élément important pour moi.

Qu’est-ce qui vous touche dans l’architecture de cette villa E.1 027 ?

Je suis touchée par la modernité de la villa E.1 027. Elle n’a pas pris une ride. Tout a été si bien pensé, qu’aujourd’hui, on n’a pas fait grand chose de plus. Son dépouillement est impressionnant de justesse.

Agnès Hostache Littérature écrivaine

Pourquoi cette villa est un lieu unique pour vous ?

Ce lieu est unique, parce qu’autour de ce lieu, il y a eu une convergence de personnes qui sont complètement différentes, entre l’architecte Robert Rebutato qui préside l’association de sauvegarde du site, Jean Badovici, architecte d’origine roumaine et journaliste, Le Corbusier (1887-1965), architecte suisse, Eileen Gray… Ces acteurs viennent d’univers très différents, mais une énergie commune s’est mise en place. Il n’y a pas eu de descendants. Cette villa, qui est isolée, aurait pu être vendue à des promoteurs, ou tomber dans l’oubli. Elle a été squattée, il y a eu un meurtre à l’intérieur… C’est vraiment un lieu très particulier. On a l’impression qu’il y a eu une série de petits miracles qui se sont empilés, et qui en font un lieu unique. Je suis très heureuse que cette villa reste accessible à tout le monde. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai dédié mon livre à Magda Rebutato. Car, grâce à la famille Rebutato, ce lieu n’a pas été dissous.

« J’étais partie visiter le cabanon Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin. Je ne connaissais pas du tout cette villa E.1027, qui est juste à côté. Quelques années plus tard, j’ai lu le roman de Célia Houdart. J’avais très envie de travailler sur ce lieu »

Agnès Hostache Littérature écrivaine
« Il y a longtemps, j’avais visité la villa E.1 027 à Roquebrune-Cap-Martin, sans savoir qu’un jour je travaillerais sur un tel projet. Le souvenir de cette villa était resté. » Agnès Hostache. Autrice, illustratrice. © Photo DR

Qu’est-ce qui a été le plus compliqué pour imaginer ce roman graphique ?

La difficulté, c’était de ne pas tomber dans le cliché de la Côte d’Azur, et des couleurs qui vont avec. Beaucoup de choses ont déjà été dessinées sur la Côte d’Azur. En mai 2022, j’ai pu séjourner pendant un mois dans la villa E.1027, à l’occasion d’une résidence d’artiste. Cela m’a permis de découvrir tout le passé de cette villa, que je ne connaissais pas quand j’ai commencé mon roman graphique.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le roman de Célia Houdart, Tout un monde lointain (2017) ?

Il y a des moments qui sont presque des poèmes. C’est pour ça que j’en ai extrait des parties, que j’ai associé à des planches abstraites, par exemple pages 14 et 15.

Vous avez volontairement décidé de ne pas coller au texte de Célia Houdart ?

Mon roman graphique ne colle pas au texte de Célia Houdart, sinon je m’ennuierai, et j’aurais l’impression de ne pas m’approprier ce projet, ni d’essayer d’aller au-delà. Quand je m’empare d’un texte écrit par un écrivain, j’estime qu’il y a une manière d’écrire et d’évoquer les choses qui m’intéresse. Quand je prends les mots de Célia Houdart, je ne les modifie pas. Je fais un gros travail de découpage, et j’avance les choses différemment, mais sans changer les mots. Je garde cette contrainte-là.

Comment travaille-t-on sur l’adaptation d’un roman littéraire ?

J’aime bien ne pas tout prévoir à l’avance, et me laisser porter par le texte. Je lis, je suis attentive aux images qui me viennent. C’est un peu comme si je passais de la 2D à la 3D. Je m’inspire beaucoup des films que je vois et du cinéma. Je pense que c’est un petit peu le même travail d’adaptation. On met en images, on fait notre casting, nos repérages… Ici, le repérage était fait avec la villa, mais il y a aussi ce qu’il se passe autour, avec les petites escapades à Monaco, par exemple.

Quel regard portez-vous sur Monaco ?

Monaco est une ville fascinante, notamment de par son architecture. Ce lieu est incroyable. Il y aurait peut-être quelque chose à imaginer… Il existe beaucoup d’a priori sur la principauté, qui semble assez fermée sur elle-même, quand on ne la connaît pas. On a des images qui sont très « cliché ». Et ça m’intrigue. J’aimerais bien « approfondir » Monaco, parce que ce lieu est captivant. J’aime bien renverser un peu les idées reçues.

Du point de vue technique, avec quoi avez-vous travaillé pour réaliser votre roman graphique ?

J’ai utilisé une gouache acrylique. C’est une technique de peinture qui lie la gouache et l’acrylique. Cela permet d’avoir des tons très vifs et des à plats de couleurs, sans qu’ils ne se mélangent trop entre eux. Je n’aime pas l’acrylique qui a un côté trop plastique. La gouache acrylique est donc un bon intermédiaire.

Quelle est l’histoire de cette villa E.1027, construite en bord de mer, à Roquebrune-Cap-Martin en 1927 par l’architecte et décoratrice Eileen Gray ?

Eileen Gray est très mystérieuse. Du coup, je la trouve fascinante. Il existe, notamment une biographie d’Eileen Gray écrite par Peter Adam (5). Elle était très secrète, et il y a diverses interprétations autour d’elle et de sa personnalité. À la fin de sa vie, elle a brûlé toutes ses archives. Suite à sa rupture avec son compagnon, Jean Badovici, elle a vécu seule. Et encore, certains disent qu’ils étaient amis et pas amants… On ne sait pas trop. En même temps, Eileen Gray était une femme très libre et très indépendante. Et c’est ça qui me fascine chez elle.

Agnès Hostache Littérature écrivaine

Que signifie le nom de cette villa, « E.1 027 » ?

Le nom de cette villa est un entrelac entre les initiales du nom d’Eileen Gray et les initiales de Jean Badovici. Le « E » c’est pour Eileen, le « 10 » désigne la lettre « J » de Jean, le 2 c’est pour le « B » de Badovici, et le « 7 » pour le « G » de Gray. C’est un code secret. C’est aussi un nom de bateau, parce que Eileen Gray assimilait sa villa à un paquebot blanc en cale sèche, en bord de mer. Il y a aussi cette dimension-là.

Cette villa E.1 027 c’est un simple décor ou c’est un véritable personnage de votre roman graphique ?

Cette villa E.1 027 est un vrai personnage de ma BD. Le livre n’existerait pas sans cette villa, et tout se cristallise autour. Cette villa est magnétique.

Que sait-on du compagnon d’Eileen Gray, Jean Badovici ?

Jean Badovici était un journaliste roumain né à Bucarest. Il a créé un magazine d’architecture d’avant-garde, qui s’appelait L’Architecture moderne, et qui a été publié entre 1923 et 1933. En 1930, il a obtenu la nationalité française (6). Il était lié avec beaucoup d’architectes. C’était un grand ami de Le Corbusier. C’est pour cela que Le Corbusier a continué de séjourner dans la villa E.1027, et qu’il a réalisé ses fresques.

« Cette villa, qui est isolée, aurait pu être vendue à des promoteurs, ou tomber dans l’oubli. Elle a été squattée, il y a eu un meurtre à l’intérieur… C’est vraiment un lieu très particulier. On a l’impression qu’il y a eu une série de petits miracles qui se sont empilés, et qui en font un lieu unique »

Quels sont vos projets ?

Je ne sais pas. Peut-être que je ferai un petit détour par le livre jeunesse. J’avance, mais je n’ai encore rien montré aux éditeurs. Je ne veux pas parler de projets qui n’aboutiront peut-être pas. Je reste un peu superstitieuse… J’écris aussi des séries de micro-fictions. Et puis, j’ai commencé à faire un carnet de cette résidence à la villa E.1 027. Maintenant, il faut que je trouve le temps de le poursuivre, et, peut-être, de retourner sur place. Le passé de cette villa a souvent été ignoré. Il y une véritable richesse à raconter dans cette villa. Je trouve que tout y est très romanesque.

Ça sera votre prochain projet ?

J’ai plusieurs « prochain projet » [rires]. Celui-ci en fait partie. Je suis en contact avec plusieurs éditeurs, et cela dépendra du temps que je pourrai accorder à ce projet de carnet de résidence.

Agnès Hostache Littérature écrivaine
© Photo Marie Trassart

1. E.1 027 d’Agnès Hostache (Le Lézard Noir), 272 pages, 26 euros. Agnès Hostache est aussi active sur son compte Instagram : agnes_hostache.

2. Nagasaki d’Eric Faye (éditions De La Loupe), 128 pages, 15,50 euros.

3. Quai des Bulles est le festival de la bande dessinée et de l’image projetée de Saint-Malo : www.quaidesbulles.com. L’ADAGP, est la société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques : www.adagp.fr.

4. Tout un monde lointain de Célia Houdart (éditions P.O.L), 208 pages, 9,99 euros (format numérique), 19 euros (format « papier »).

5. Eileen Gray : sa vie, son oeuvre de Peter Adam (Thames & Hudson, 2019), 368 pages, 35 euros.

6. Né le 6 janvier 1893 à Bucarest, Jean Badovici est mort à Monaco, le 17 août 1956.

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