De passage en Principauté dans le cadre d’un événement organisé par l’hôtel Métropole, l’écrivaine, psychologue clinicienne et psychanalyste, Sarah Chiche, est revenue pour Monaco Hebdo sur son dernier livre Aimer (1), paru pendant l’été 2025. Interview.
C’est la première fois que vous venez à Monaco ?
Pas du tout, je connais la Principauté, car je suis une habituée des Rencontres philosophiques de Monaco organisées par Charlotte Casiraghi, qui est aussi une amie.
Que représente la Principauté pour vous ?
Monaco représente une certaine idée de la grandeur, en même temps qu’une intangibilité. Les années passent, et Monaco est toujours Monaco. Une partie de ma famille, du côté maternel, a vécu en Principauté il y a bien longtemps : il s’agit de la famille Gennaro, avec Cécile et Marcel Gennaro. Ils étaient musiciens. Lui était organiste et compositeur, elle était violoncelliste.
Comment s’est déroulée votre conférence à Monaco, à l’hôtel Métropole, le 27 novembre 2025 ?
Cette conférence a permis un échange avec les lectrices et les lecteurs. Cette rencontre à Monaco est arrivée en fin de rentrée littéraire, alors que j’ai déjà parcouru beaucoup de lieux, en France, en Suisse. Mais il est toujours agréable de pouvoir parler de son livre en public.
« J’avais envie d’écrire une grande histoire d’amour qui prendrait toute une vie pour se réaliser. Certaines pages ont donc été écrites en Principauté, notamment les pages qui concernent l’enfance en Suisse »
En quoi votre dernier ouvrage, Aimer, publié le 21 août 2025, résonne-t-il dans le contexte de Monaco ?
J’ai écrit quelques pages d’Aimer à Monaco. Notamment dans les moments où je participais aux Rencontres philosophiques. C’était des moments où je rêvassais de ce livre à venir. J’avais envie d’écrire une grande histoire d’amour qui prendrait toute une vie pour se réaliser. Certaines pages ont donc été écrites en Principauté, notamment les pages qui concernent l’enfance en Suisse.
Comment résumeriez-vous ce livre en quelques mots ?
Il s’agit d’une histoire d’amour qui nécessite toute une vie pour se réaliser, car elle puise ses sources dans l’enfance. Margaux et Alexis se rencontrent dans les années 1980 en Suisse, au bord du lac de Genève, alors qu’ils ont 9 ans. Ils vont s’aimer de façon très pure, comme on peut s’aimer à cet âge. Puis, leurs chemins vont se séparer. On suit alors leur itinéraire : adolescence, entrée dans l’âge adulte, maturité… Des années après, ils vont se recroiser complètement par hasard, alors qu’ils ont la cinquantaine. Que vont-ils faire de ces retrouvailles ?
Le titre Aimer, à l’infinitif, semble très symbolique : pourquoi avez-vous choisi cette forme grammaticale, et que dit-elle sur votre conception de l’amour ?
Dès l’instant où l’on conjugue, on enferme. Dire « j’ai aimé » ou « nous aimerons », c’est déjà circonscrire. Or, choisir cet infinitif avec « Aimer », c’est le pari de décliner toutes les modalités de l’amour, dans toutes ses possibilités. L’amour entre deux adultes, l’amour que l’on a pour ses parents, l’amour pour ses enfants, l’amour des mathématiques, l’amour de la littérature, l’amour plus contestable avec l’amour de l’argent, etc.
Dans Aimer, vous explorez une relation entre Margaux et Alexis sur plusieurs décennies : comment concevez-vous cette idée de « seconde chance » dans la vie sentimentale ?
J’aime beaucoup cette idée chère à un certain idéal du protestantisme, mais aussi aux comédies de l’âge d’or hollywoodienne, que l’on appelle les comédies du remariage. Au fond, il s’agissait ici d’interroger la possibilité de la grâce. Mais aussi de se dire qu’à 50 ans, que l’on soit un homme ou une femme, la vie n’est pas finie, tant s’en faut. C’est peut-être là, une fois que l’on a eu son lot de chagrins, d’humiliations, de joie, de ruptures, que l’on peut s’autoriser davantage, ou pas, un certain degré de liberté. C’est une question que je pose, car ça n’a rien d’évident.
Votre formation de psychanalyste imprègne clairement votre roman : en quoi votre regard clinique a‑t-il façonné la psychologie de vos personnages ?
Quand j’écris mes romans, j’essaie de ne pas être psychanalyste. Et quand je reçois mes patients, je ne suis pas romancière. Cependant, ce qui m’intéresse tout de même, c’est la complexité humaine. Les nuances, les oppositions, le fait que chacun d’entre nous contient un grand orchestre… Or, cet orchestre est parfois dissonant, disharmonieux. C’est ça qui m’intéresse. C’est ce qui fait l’épaisseur des êtres : leurs failles, leurs contradictions.
« J’aime beaucoup cette idée chère à un certain idéal du protestantisme, mais aussi aux comédies de l’âge d’or hollywoodienne, que l’on appelle les comédies du remariage. Au fond, il s’agissait ici d’interroger la possibilité de la grâce »
Votre roman débute par un événement traumatique dans l’enfance, avec une noyade : quelle place jouent les traumatismes de l’enfance dans la capacité d’aimer à l’âge adulte ?
J’aimerais dire que « non », un événement traumatique dans l’enfance n’a pas d’influence, mais il a indéniablement un impact. Dans l’enfance, quand on vit des deuils, des abus sexuels, des violences physiques, ou des attentats, cela laisse une empreinte en nous, qu’on le veuille ou non. Heureusement, il y a plein d’autres paramètres : l’aspect génétique, les bonnes ou les mauvaises rencontres que l’on fera plus tard… Il reste donc tout de même un degré de libre arbitre.
Alexis, l’un de vos personnages, est rongé par la culpabilité d’un scandale lié à un opioïde, le Duroxil : pourquoi faire le lien entre l’amour et une crise comme celle de la dépendance ?
L’amour est peut-être la seule maladie dont on voudrait ne jamais guérir, mais elle nous plonge parfois dans des états crépusculaires, dans des états de dissolution de soi, et dans des états de dépendance. Lorsque cela devient de la dépendance à ce point, est-ce que c’est encore de l’amour ou est-ce que c’est autre chose ?
Vous racontez une fresque romanesque qui traverse des lieux et des époques : de la Suisse des années 1980 à l’Amérique contemporaine, comment ces déplacements géographiques et temporels servent-ils votre propos littéraire ?
Je voulais que le temps soit un personnage à part entière de mon roman. Même s’il y a une intangibilité de l’amour, car, quelque part, on aime toujours à une époque donnée, dans des lieux donnés. Je voulais accompagner les mouvements affectifs des personnages de descriptions réalistes des époques et des pays qu’ils vont traverser. Pour moi, il était très important d’avoir un grand degré de réalisme. Cela a nécessité un gros travail de recherche sur les mathématiques, les marchés financiers dans les années 1990, et le New York du début des années 2010, où je n’ai pas vécu. Ce travail de recherche fait partie du plaisir de l’écriture.

Margaux devient écrivain, mais elle semble hantée par son passé : est-ce que cela reflète quelque chose de votre propre expérience ?
Oui. Je ne suis pas allée chercher bien loin pour composer l’enfance de Margaux, et son rapport à la littérature et à l’écriture. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui relèvent de la pure fiction, comme, par exemple, les retrouvailles avec Alexis. Mais l’enfance et l’adolescence de Margaux furent la mienne.
A travers ce roman, comment interrogez-vous l’usure des relations, la fidélité ou la capacité à aimer quand on vieillit ?
Alors que l’on a déjà tout écrit sur l’amour, et que l’on passe après Marguerite Duras (1914-1996), André Gide (1869-1951), Albert Cohen (1895-1981) et Léon Tolstoï (1828-1910), écrire sur ce sujet est un geste un petit peu fou. Dans ce livre, je voulais moquer les excès du romantisme, et évoquer aussi les désillusions. Les désillusions de la conjugalité, qui sont hélas des désillusions désolantes et féroces, mais qui sont une réalité. Alexis pose d’ailleurs cette question : « Est-ce que la littérature nous a menti en nous disant que l’amour était cette chose sublime qui nous permettait de nous tenir à une hauteur un peu moins basse ? ».
Vous dites que « la littérature n’est pas un registre d’état civil » : pouvez-vous expliquer ce que cela signifie dans le cadre d’un roman sur l’amour ?
Quand je dis cela, il s’agit de se demander si, en 2025, le témoignage devait être la seule forme de littérature contemporaine, ou si l’espace romanesque, l’espace de la pure fiction, pouvait exister encore. A savoir un espace où il y a un grand degré de liberté, un espace où l’on n’est pas sommé de rendre des comptes.
« Ce qui m’intéresse, c’est la complexité humaine. Les nuances, les oppositions, le fait que chacun d’entre nous contient un grand orchestre…Or, cet orchestre est parfois dissonant, disharmonieux. C’est ça qui m’intéresse »
Votre roman mêle des thèmes très personnels, comme l’amour, la culpabilité, et la perte, et des enjeux très contemporains, notamment un scandale pharmaceutique, et l’ambition sociale : comment conjuguez-vous l’intime et le politique dans Aimer ?
Dans ce roman, il y a les lignes de vie des personnages, et les époques qu’ils vont traverser. A partir du moment où je savais qu’ils auraient une cinquantaine d’années, je savais qu’ils seraient modelés, malaxés, et déformés par ce qu’il se passe dans le monde, autour de nous. C’est aussi l’une des questions que je pose : peut-on aimer indépendamment de ce qu’il se passe dans le monde ? Est-ce que les guerres, les tragédies écologiques, et les scandales financiers modifient, ou non, notre façon d’aimer ?
Vous avez déjà exploré la mélancolie dans vos romans précédents : diriez-vous Qu’Aimer est votre livre le plus optimiste ?
Oui. C’est un défi que je me suis lancée. A ce jour, Aimer est mon livre le plus optimiste. On verra bien pour la suite. Mais j’avais envie de ce livre, avec une fin heureuse. Pour moi, c’était un défi.
De quoi parlera votre prochain roman ?
Il est prématuré de dire quand ça sortira, mais j’ai commencé à écrire quelque chose qui sera très différent. Ce sera un livre assez personnel. Mais il est trop tôt pour en dire plus.
Sarah Chiche : six romans depuis 2008
L’Inachevée (Grasset, 2008)
L’Emprise (Grasset, 2010)
Les Enténébrés (Le Seuil, 2019)
Saturne (Le Seuil, 2020)
Les Alchimies (Le Seuil, 2023)
Aimer (Julliard, 2025)
1) Aimer de Sarah Chiche (Julliard), 384 pages, 22,50 euros.



