Cet été, la Monégasque Manon Poyard a participé aux championnats du monde d’Ultra et à la Spartan Race d’Andorre. Un défi à la fois physique et mental, qu’elle relève en se répétant sa devise, « never give up ».
En juillet 2024, vous avez participé aux championnats du monde d’Ultra à Morzine : en quoi consiste ce sport, très exigeant physiquement et mentalement, mais encore peu connu du grand public ?
L’Ultra, c’est en effet un défi physique et mental, deux dimensions très liées pour s’en sortir. C’est une longue course, plusieurs dizaines de kilomètres, des obstacles, du dénivelé, des conditions météorologiques parfois dantesques… Illustration à Morzine : lors des championnats du monde, il a fallu parcourir 50 kilomètres, pour 3 500 mètres de dénivelés et une bonne soixantaine d’obstacles. Il y avait 960 participants, dont seulement 90 femmes. Le niveau était extrêmement élevé.
Difficile d’aller au bout ?
Un tiers des participants a abandonné, ce qui est énorme. Moi, j’ai terminé 30ème chez les femmes et 5ème dans ma catégorie d’âge. Mais la course a été particulièrement difficile pour moi, car j’ai subi un traumatisme crânien au 10ème kilomètre : il fallait porter des sacs de sable, puis des chaînes de 40 kg, puis de nouveau des sacs de sable. Je me suis assommée avec les chaînes. Malgré cela, malgré la douleur — je ne saignais pas mais j’avais une belle bosse —, j’ai terminé la course. J’en suis très fière.
« En tout, je m’entraîne entre 10 et 15 heures par semaine, principalement tôt le matin et le soir, puisque j’ai un travail à temps plein »
Vous avez franchi la ligne d’arrivée dans quel état ?
À l’arrivée, je me suis complètement écroulée, j’ai même dû être prise en charge par les secours, qui sont venus me chercher. Mon taux de glycémie était à 0,6 au lieu de 0,8. J’étais complètement déshydratée, en plus d’avoir fait la course avec un traumatisme crânien. Mais c’est ma marque de fabrique : ne jamais abandonner. Le mental est plus puissant que tout.

Vous l’avez dit, la dimension psychologique est capitale pour réussir en Ultra : comment vous préparez-vous ?
Je crois que c’est mon héritage familial. Mon père était un sportif de haut niveau [Pascal Poyard est un ancien champion de moto, triathlète, marathonien, finisher de l’Ironman de Nice et aujourd’hui un VTTiste accompli — NDLR], et il a participé à des ultra-trails de plus de 100 kilomètres. Il m’a toujours appris à ne jamais abandonner. Ce mental, je le tiens de lui. Il m’a inspiré ma devise, « never give up » [« ne jamais abandonner » — NDLR], que je me répète quand les courses deviennent difficiles, quand les conditions météorologiques ajoutent de la difficulté à la difficulté, quand les douleurs apparaissent, ou quand les derniers kilomètres paraissent être ceux de trop.
Comment en êtes-vous venue à l’Ultra ?
Depuis l’âge de deux ans, je pratique l’équitation et la danse. Ces deux disciplines m’ont accompagnée de manière intensive pendant toute ma scolarité. Cependant, en voyageant, je me suis rendu compte qu’il était difficile de continuer la danse et l’équitation de manière régulière. Alors, j’ai découvert d’autres sports comme le fitness, le CrossFit, et la boxe.

C’est le fait d’avoir quitté Monaco qui vous a fait découvrir l’Ultra ?
Je suis en effet une pure Monégasque : j’ai grandi à Monaco, et j’y ai fait toute ma scolarité. Je suis allée au collège Charles III, au lycée Albert II… Cependant, par la suite, j’ai beaucoup voyagé. J’ai vécu dans plusieurs pays d’Europe : l’Irlande, la Finlande, l’Espagne. Puis, je suis allée en Australie, au Mexique — pendant un an, après mon stage de fin d’études — et aux Émirats arabes unis, à Dubaï, où j’ai travaillé pour l’Exposition universelle du 1er octobre 2021 au 31 mars 2022, en tant que représentante de Monaco. Monaco, c’est une bulle assez unique, donc j’avais envie de voir autre chose. Voyager seule et devoir me construire une nouvelle vie dans des endroits complètement différents m’a énormément appris, tant sur le plan personnel que sportif.
La découverte de l’Ultra a eu lieu dans quel pays ?
L’Ultra, c’est un sport que j’ai découvert en arrivant au Mexique. J’ai voulu participer à une Spartan Race, mais elle a été annulée à cause du Covid. C’est finalement à Dubaï que j’ai pu participer aux championnats du monde de Spartan Race, en décembre 2021. Cette année-là, ils ont délocalisé la compétition des États-Unis à Dubaï, et ils ont ouvert la course à tous, alors qu’habituellement, il faut se qualifier. C’était une course de 25 kilomètres, avec 30 obstacles dans le désert. Il faisait 40 degrés, et les dunes étaient immenses. C’était une expérience éprouvante à la fois physiquement et mentalement. J’ai mis 6 heures et 17 minutes pour finir. J’ai tenté ma chance, et j’ai terminé première dans ma catégorie d’âge, les 18-24 ans. Cela a constitué un véritable déclic pour moi, pour ma première course de ce genre.
Qu’est-ce qui vous plaît dans l’Ultra et les Spartan Races ?
Le dépassement de soi et les obstacles à franchir… un peu comme dans la vie. Si on échoue à un obstacle, on a une pénalité, mais on continue la course. Le mental est crucial, et c’est ma plus grande force. C’est cet aspect qui me passionne le plus. Par exemple, ce qui est le plus difficile mentalement dans le désert, c’est qu’on a l’impression que les dunes ne finissent jamais. On est perdu, sans repères visuels. C’est très éprouvant, mais c’est aussi ce qui fait la beauté de ce genre de course. C’est ce qui donne envie de se dépasser.

« L’Ultra, c’est un défi physique et mental, deux dimensions très liées pour s’en sortir. C’est une longue course, plusieurs dizaines de kilomètres, des obstacles, du dénivelé, des conditions météorologiques parfois dantesques… Illustration à Morzine : lors des championnats du monde, il a fallu parcourir 50 kilomètres, pour 3 500 mètres de dénivelés et une bonne soixantaine d’obstacles »
Comment vous préparez-vous, physiquement, à ce genre d’épreuves ?
Je fais beaucoup de CrossFit, environ 5 à 6 heures par semaine, et du trail running – la Spartan Race, c’est un mélange de CrossFit pour les obstacles et de trail pour la course. En tout, je m’entraîne entre 10 et 15 heures par semaine, principalement tôt le matin et le soir, puisque j’ai un travail à temps plein [désormais de retour à Monaco après 7 ans à travers le monde, Manon Poyard travaille à l’Automobile Club de Monaco (ACM) — NDLR].
Pendant l’été 2024, quelques semaines avant les championnats du monde de Morzine, vous avez participé à la Spartan Race d’Andorre : c’était une course spéciale ?
Très spéciale, même ! La Spartan Race d’Andorre, c’est vraiment le sommet de la discipline, c’est la course la plus difficile d’Europe. C’est celle qui m’a permis de me qualifier pour les championnats du monde de Morzine. Ce qui fait la particularité de la course d’Andorre, c’est qu’avant de participer à l’Ultra, il faut maîtriser les autres épreuves. Il y a trois types de courses ouvertes à tous : le sprint sur 5 kilomètres, la super sur 10 kilomètres, et la “beast” sur 21 kilomètres, chacune avec entre 20 et 30 obstacles. Avant de m’inscrire à l’Ultra, j’ai donc participé à plusieurs week-ends, pendant lesquels il fallait courir les trois courses en deux jours, afin d’habituer mon corps à l’endurance et à la répétition des efforts. En 2023, j’ai participé à 22 compétitions, avec de nombreux podiums. Tout ça pour me préparer à l’Ultra d’Andorre.

Comment s’est déroulée cette course ?
C’était incroyable. J’étais la plus jeune femme inscrite, et sur les 13 femmes participantes, j’ai terminé à la 7ème place. C’était la course la plus dure de ma vie, mais je suis heureuse de l’avoir bouclée en 12 heures et 6 minutes. Toute la souffrance et le travail accumulés ont porté leurs fruits.
« J’ai subi un traumatisme crânien au 10ème kilomètre : il fallait porter des sacs de sable, puis des chaînes de 40 kg, puis de nouveau des sacs de sable. Je me suis assommée avec les chaînes »
L’Ultra est un sport méconnu du grand public : parvenez-vous à attirer les sponsors et à en vivre ?
J’aimerais bien [rires — NDLR] ! Malheureusement non, il n’est aujourd’hui pas possible de vivre de la pratique de l’Ultra. Je n’ai aucun sponsor et je dois tout financer moi-même : mes équipements, mes soins, mes tickets d’entrée aux épreuves, les billets d’avion ou de train pour se rendre sur les lieux des courses, les hébergements sur place… C’est un gros budget, mais c’est ma passion. Bien sûr, j’aimerais avoir des sponsors pour pouvoir participer à encore plus de courses, mais jusqu’à présent, je n’ai reçu aucune aide financière, même de la part du gouvernement monégasque, puisque l’Ultra n’est pas un sport olympique. Si cela pouvait changer…
« J’aimerais avoir des sponsors pour pouvoir participer à encore plus de courses, mais jusqu’à présent, je n’ai reçu aucune aide financière, même de la part du gouvernement monégasque, puisque l’Ultra n’est pas un sport olympique. Si cela pouvait changer… »
Quels sont vos objectifs pour la saison 2025 ?
Continuer à prendre du plaisir en faisant du sport. En plus des Spartan Races, je participe aussi à des compétitions d’Hyrox. Ce sont des courses en intérieur, qui combinent course à pied et CrossFit. Je vais essayer d’être aussi performante que possible. Je me concentre également sur le trail longue distance, avec pour objectif de participer à des courses de plus de 100 kilomètres dans les prochaines années. Mais mon véritable objectif reste bien sûr l’Ultra Spartan. Les dates des épreuves sont cochées dans mon calendrier pour les prochaines années.
Ultra, Spartan… Quand le marathon ne suffit plus
L’Ultra et la Spartan Race sont deux formats de courses à obstacles extrêmes, qui attirent un nombre croissant de passionnés d’endurance et de dépassement de soi – dont Manon Poyard. Explications.
Vous pratiquez la course à pied ? Peut-être rêvez-vous d’être capable de courir un marathon, c’est-à-dire un peu plus de 42 kilomètres. Pour certains sportifs, cette distance représente… une formalité, ou presque. En effet, de nouvelles disciplines sont apparues ces dernières années. La première, c’est l’Ultra, une épreuve d’endurance hors normes. Contrairement aux courses classiques, qui couvrent généralement entre 5 et 42 kilomètres, les courses de cette catégorie se déroulent sur des distances dépassant les 50 kilomètres, et peuvent parfois s’étendre, voire dépasser, la barre des 160 kilomètres. Ces épreuves se déroulent souvent en pleine nature, avec des terrains accidentés, dans des conditions climatiques variables et avec une grande diversité de défis physiques et mentaux. Par exemple, la SaintéLyon relie Saint-Étienne à Lyon la nuit, en plein hiver. Les compétiteurs doivent alors non seulement gérer la fatigue physique, mais aussi maintenir un mental d’acier face aux longues heures de course, qui se déroulent souvent dans des environnements isolés et intègrent certaines épreuves. La Spartan Race, quant à elle, se distingue par sa combinaison de course à pied et d’obstacles inspirés des entraînements militaires – grimper sur des murs, ramper sous des barbelés, transporter des objets lourds, traverser des terrains boueux… Créée en 2010, cette course propose plusieurs formats, et comporte des pénalités pour ceux qui ne parviendraient pas à franchir un obstacle. Au-delà du défi physique et mental que représentent ces courses d’un nouveau genre, les participants disent en apprécier la solidarité qui se dégage pendant ces événements. « On en bave tous ensemble, résume Manon Poyard. C’est une ambiance particulière, on ne se regarde pas le nombril et on s’encourage. C’est aussi ça, le charme des courses d’Ultra. »



