dimanche 19 avril 2026
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Vacances scolaires et conditions de travail des enseignants : « Ce qui pose problème, c’est la longueur des journées »

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Stéphane Augier, secrétaire général du syndicat des enseignants de Monaco (SEM) et Emmanuelle Rose, secrétaire générale adjointe du SEM, représentent plus de 100 professeurs adhérents de Monaco, soit 25 % de la profession. Pour eux, la question de la réduction des vacances scolaires lancée en France n’est pas un sujet. La priorité consiste plutôt à améliorer les conditions de l’enseignement en principauté (1).

La durée des vacances d’été fait débat en France : est-il envisageable de réduire la période des vacances scolaires à Monaco ?

Stéphane Augier : Réduire la durée des vacances d’été poserait des problèmes d’organisation, notamment à cause des fortes chaleurs en été. Nous sommes pour un statu quo des vacances d’été, car nous ne voyons pas comment faire venir les élèves en juillet et en août. D’autant qu’à Monaco, comme le veut la direction de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports (DENJS), nous commençons les vacances un peu plus tôt, pour mieux organiser les voyages linguistiques qui ont lieu en juillet et en août. Nous terminons donc généralement une semaine plus tôt, vers le 30 juin, car il faut être en vacances scolaires pour bénéficier du maximum de semaines disponibles pour ces séjours. Notamment en Angleterre, où ils débutent en juillet.

Emmanuelle Rose : Pour ce qui est de la faisabilité, c’est très compliqué. Nous avons encore en tête l’expérience d’une canicule en 2019 pendant laquelle nous avons dû repousser les épreuves du brevet, car c’était absolument intenable. En l’état, le collège Charles III ne pouvait pas accueillir les examens. Ce sera mieux dans le nouvel établissement [le nouveau collège Charles III doit être livré courant 2024, au sein de l’îlot Pasteur. Il pourra accueillir jusqu’à 1 500 élèves — NDLR].

Que faire alors ?

S.A. : Les chercheurs sont partagés sur le sujet. Dans le système français, et donc dans le système monégasque, ce qui pose problème, c’est la longueur des journées. C’est un tout autre problème que celui des vacances. Et, là-dessus, Monaco a des marges de manœuvre. Nous pouvons, par exemple, enlever une heure de cours par jour, pour finir à 15 h 30, plutôt qu’à 16 h 30. Pour cela, il faudrait repousser la date des conseils de classe en juin, car les notes s’arrêtent quasiment le 30 mai, et les conseils de classe sont déjà passés. Nous observons une grosse perte de temps de travail en juin. Repousser la date des conseils de classe permettrait d’avoir plus de temps pour finir le programme. Et, pourquoi pas, de réduire les journées de classe.

Les élèves de Monaco ont-ils le même nombre d’heures de cours à suivre qu’en France ?

E.R. : À Monaco, chaque élève fait plus d’heures par semaine qu’en France : environ six heures de plus par semaine, par souci d’excellence. C’est le cas pour les cours de français, de mathématiques et, surtout, d’anglais. Les élèves suivent également une heure de cours d’histoire de Monaco et de langue monégasque chaque semaine, à laquelle il ne faut pas toucher. Mais, pour ce qui est des autres matières, il faut se poser la question. Ces quelque cinq heures supplémentaires, quand on enlève l’heure de cours spécifique à l’histoire et à la langue monégasque, ne sont pas négligeables sur la longueur des journées. Nous avons une marge de manœuvre ici : il faut faire le calcul pour savoir si ces heures supplémentaires sont bénéfiques, ou non, sur les résultats en fin d’année. Pour en revenir aux vacances d’été, les diminuer ne semble pas être une plus value très intéressante, compte tenu de ces problèmes.

Réduire les vacances d’été pourrait profiter aux parents d’élèves, dans leur organisation de la vie quotidienne ?

S.A. : Le but de l’école n’est pas de faire la garderie. D’autres parents, séparés par exemple, expliquent qu’ils verront encore moins leur enfant si la période des vacances scolaires est réduite. On peut tout entendre, mais l’école ne doit pas être vue comme un substitut qui pallie les problématiques parentales.

« Nous observons une grosse perte de temps de travail en juin. Repousser la date des conseils de classe permettrait d’avoir plus de temps pour finir le programme. Et, pourquoi pas, de réduire les journées de classe » 

Stéphane Augier. Secrétaire général du syndicat des enseignants de Monaco (SEM)

La longueur des vacances d’été peut-elle accentuer des inégalités sociales ?

S.A. : C’est peut-être moins vrai à Monaco, même si des inégalités existent. Mais les vacances n’y changeront rien, sur le fond. Monaco finance d’ailleurs des systèmes de volontariat et d’aide en ligne pour les élèves qui auraient besoin de travailler leurs lacunes pendant les vacances.

E.R. : Les vacances de la Toussaint sont déjà plus courtes à Monaco. Il faut, au contraire, pouvoir trouver des ajustements sur la longueur de la journée. Particulièrement sur le mois de juin, qui est dommageable à tout le système, comme nous l’avons expliqué.

Les élèves sont vite épuisés en cours d’année ?

S.A. : Il y a, en moyenne, une période de vacances toutes les sept semaines. Et au bout de chaque période, les élèves sont épuisés. C’est plus complexe qu’une question de durée de vacances d’été. Cette idée de réduire la période des vacances semble être une recette magique, mais on est très dubitatif sur son efficacité. Pour une meilleure capacité d’écoute et de concentration, il faut, au contraire, remettre à plat tout un tas de problématiques, dont celle des programmes. Pour en revenir à la problématique du mois de juin, ce mois-ci n’est plus qu’administratif, et il ne sert qu’à préparer les groupes de classe de l’année suivante. Mais les équipes administratives travaillent en juillet, quoi qu’il arrive. Et nous pouvons utiliser cette période pour gérer ce volet. Nous pouvons tout à fait utiliser le mois de juin pour réduire les journées de classe pendant l’année scolaire.

Les programmes enseignés sont essentiellement français ?

E.R. : Les programmes dépendent essentiellement de la France, car les collèges et les lycées monégasques préparent les élèves aux examens français. Le programme français est donc le référentiel, même si nous avons une plus grande liberté pour l’enseignement de l’anglais, avec une section européenne et une section internationale, mais aussi plus d’heures de cours. L’anglais est en effet l’un des phares de l’éducation monégasque.

En réduisant les vacances scolaires, et donc en travaillant plus longtemps, les enseignants pourraient-ils gagner plus ?

E.R. : Je ne pense pas. La problématique en termes de revenu vient plutôt du fait que, depuis 2017, Monaco ne suit plus les grilles d’avancement de la France. Ce système a été désynchronisé, pour ne pas suivre les évolutions françaises. En effet, la France a amélioré ses grilles d’avancement des salaires pour pallier aux problèmes d’attractivité des métiers de l’enseignement. Or, ce problème d’attractivité existe aussi à Monaco, où on a beaucoup de mal à recruter des enseignants dans certaines filières. Notamment les mathématiques, et même l’anglais.

Mais les salaires sont plus intéressants à Monaco ?

E.R. : Le revenu monégasque est plus intéressant, mais, à cause de cette désynchronisation des grilles françaises, cet avantage financier tend à diminuer. Un enseignant français à Monaco suit en effet deux carrières. L’une, française, qu’il reprendra quand il reviendra en France, et l’une monégasque, qui avance moins vite.

S.A. : Le problème est qu’on peut difficilement débattre sur le sujet des rémunérations à Monaco, puisqu’on nous rétorque à chaque fois qu’elles sont supérieures à celles de la France. Cette différence, de l’ordre de 25 % en salaire annuel brut, n’est pas négligeable, c’est vrai. Mais on se compare avec l’un des pays qui paie le moins bien ses professeurs. Je pense que Monaco pourrait se rapprocher davantage des niveaux de salaire des Pays-Bas et de l’Allemagne.

« La France a amélioré ses grilles d’avancement des salaires pour pallier aux problèmes d’attractivité des métiers de l’enseignement. Or, ce problème d’attractivité existe aussi à Monaco, où on a beaucoup de mal à recruter des enseignants dans certaines filières. Notamment les mathématiques, et même l’anglais »

Emmanuelle Rose. Secrétaire générale adjointe du syndicat des enseignants de Monaco (SEM)

Pourquoi la rémunération avance-t-elle moins vite qu’en France ?

E.R. : Les enseignants de Monaco sont pénalisés par cette mesure, car leur grille n’a pas été améliorée depuis 2017. Il y a un sentiment de stagnation des carrières. L’avancement est lent. Il y a comme un tassement et un blocage des carrières. Par exemple, en France, un enseignant passera automatiquement à un échelon « hors classe », après un certain nombre d’années exercées. Mais à Monaco, malgré les années d’expérience, on peut stagner et ne jamais passer l’échelon supérieur.

Les retraites proposées par Monaco sont plus intéressantes qu’en France ?

S.A. : Il y a aussi un problème sur le dossier des retraites. Nous sommes en discussion avec le gouvernement monégasque sur ce point, mais les enseignants français ne peuvent pas cotiser à Monaco, alors que la loi dit le contraire. Une remise à plat du système est nécessaire. C’est un problème car, si un détaché français paye ses cotisations retraite uniquement en France, celles-ci vont être calculées sur des niveaux de salaire qu’il aurait perçus s’il était resté en France. Or, les salaires français avancent plus vite que ceux de Monaco, car ils ne sont plus synchronisés. Les cotisations retraite augmentent beaucoup plus vite, aussi.

« Depuis trois ans, nous observons de plus en plus de départs volontaires dans la profession. Même avec un salaire brut supérieur à celui de la France, il y a toujours un problème de logement et de transport qui est très prégnant, et qui commence à peser sur le portefeuille. Il faut tout compter quand on fait le calcul de l’attractivité. Et elle tend à baisser »

Emmanuelle Rose. Secrétaire générale adjointe du syndicat des enseignants de Monaco (SEM)

Comment se traduit ce souci d’attractivité dans la profession ?

E.R. : Depuis trois ans, nous observons de plus en plus de départs volontaires dans la profession. Même avec un salaire brut supérieur à celui de la France, il y a toujours un problème de logement et de transport qui est très prégnant, et qui commence à peser sur le portefeuille. Il faut tout compter quand on fait le calcul de l’attractivité. Et elle tend à baisser.

Dans ce cas, sur quels points faut-il travailler ?

E.R. : Aligner à nouveau les grilles d’avancement de Monaco sur celles de la France serait un bon début. Un professeur ne peut pas faire son travail sans la passion du métier, mais cette décision de 2017 est vraiment dommageable à l’ensemble du système. Cette décision fragilise l’excellence de Monaco, car on se prive des meilleurs éléments et ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons, au contraire, que nos élèves évoluent dans les meilleures conditions, tout comme les enseignants, qu’ils soient Français ou Monégasques.

S.A. : Il faut aussi se pencher sur le problème des titularisations pour les enseignants de Monaco, qui ont passé leur concours. En France, la titularisation est automatique au bout d’un an de stage, s’il est validé. À Monaco, en moyenne, il faut trois ans pour l’obtenir, mais nous n’avons pas obtenu de réponse claire sur les raisons de ce délai. Or, cette titularisation est importante, car elle permet de prendre plus facilement ses dispositions en cas de congé maternité ou en cas de problèmes familiaux ou de santé. Elle aide à mieux se pérenniser.

La grande majorité des enseignants qui exercent à Monaco viennent de France ?

E.R. : Oui, et une forme de pression est ressentie par les enseignants détachés quant au risque de perdre son emploi du jour au lendemain, et de ne plus pouvoir rembourser son crédit pour son logement, par exemple. Certains professeurs n’arrivent pas, ou plus, à l’assumer, car cela implique un important coup émotionnel, qui peut avoir un impact sur la qualité du travail.

1) Contacté par Monaco Hebdo, le gouvernement monégasque n’avait pas répondu à nos questions, alors que la rédaction bouclait ce numéro, le 25 juillet 2023.

Pour lire la suite de notre dossier « Vacances scolaires : sont-elles trop longues ? », cliquez ici.

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