mercredi 22 avril 2026
AccueilActualitésSociétéMonaco Women for Finance — Patricia Cressot : « Nous voulons apporter du...

Monaco Women for Finance — Patricia Cressot : « Nous voulons apporter du changement positif »

Publié le

Forte de vingt ans d’expérience dans la finance, Patricia Cressot a co-fondé l’Institut Monaco Women for Finance (MWF) pour permettre aux femmes de la principauté de briser les plafonds de verre qui limitent encore leur développement et leur carrière. Par la parole et l’échange d’idée, elle veut inspirer le changement. Interview.

Comment vous est venue l’envie de créer l’institut Monaco Women for Finance (MWF) en 2018 ?

À l’origine, il y a deux raisons. La première vient de mon histoire personnelle. J’ai évolué dans la finance depuis mon enfance. Mes parents étaient banquiers, je suis moi-même économiste, titulaire d’un master II en ingénierie financière. J’ai travaillé dans le secteur de la banque privée pendant 12 ans à Paris, au Luxembourg et à Monaco, puis pendant huit ans dans les services corporate international. J’envisage même de faire un doctorat en économie.

Un événement a été déterminant ?

En 2000 et 2001 deux stages à l’ONU, à l’époque de Kofe Annan à New York, dans la section DPI/NGO [organisations non gouvernementales — NDLR] ont fait l’effet d’un véritable électrochoc. Dans ma famille, des personnes ont créé des choses et cela m’a inspiré. Ma grand-mère maternelle a été la première à avoir lancé Chanel en 1984 au Moyen-Orient, dans un hall de Hilton au Koweït. Ma tante a fondé un groupe de luxe aux Émirats. Elles inspirent toutes les deux par leur ténacité et leur créativité. Du côté de mon père, banquier et d’une lignée militaire gradée, je puise une rigueur et un humanisme. Dans ma famille, « on ose », et c’est ce qui m’a permis de me lancer dans cette aventure.

« Ma grand-mère maternelle a été la première à avoir lancé Chanel en 1984 au Moyen-Orient, dans un hall de Hilton au Koweït. Ma tante a fondé un groupe de luxe aux Émirats. Elles inspirent toutes les deux par leur ténacité et leur créativité. Du côté de mon père, banquier et d’une lignée militaire gradée, je puise une rigueur et un humanisme »

Comment avez-vous réussi à monter une équipe ?

C’est la deuxième raison qui m’a poussée à créer ce “think tank” [groupe de réflexion — NDLR] : je voulais m’entourer de bonnes personnes. Si j’étais seule à tout faire, j’aurais arrêté depuis bien longtemps. Avec Johanna Damar Flores par exemple, la co-fondatrice, l’idée était de se lancer, alors qu’on se connaissait à peine. Nous avions bien accroché tout de suite, et on a pu élaborer pas à pas pendant six mois notre projet, avant la première conférence en septembre. Mais il fallait du concret, et Louisette Azzoaglio, a également fait partie des personnes clés qui ont permis d’assembler des pièces de puzzle. Elle est aujourd’hui présidente d’honneur. Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour la promotion et la protection des droits des femmes, nous a été d’un grand soutien, en nous prodiguant des conseils précieux.

Qui vous a rejoint ensuite ?

La suite de l’équipe s’est constituée naturellement, et assez rapidement, autour de Johanna Damar Flores, Pascale Caron, Aude Lefèvre Krumenacker, Nelly Montanera, Giorgeth Le Guillouzic, Jean-Claude Mourad, Monique Cressot et anciennement de Julie Clémentine Faure. Dès le début, nous avons souhaité nous entourer d’experts et d’ambassadeurs pour assoir une crédibilité. Jean-Pierre Petit, le docteur Nathalie Hilmi, Michel Santi, Laurence Vanin, Andréa Calabro, Pascale Caron, et Joana Foglia nous ont rejoints.

Lire aussi | Michel Santi, candidat à la tête de la Banque nationale suisse, veut « moraliser » la finance

« Il y a huit ans, quand j’ai commencé à travailler en Afrique dans douze pays d’Afrique subsaharienne, j’ai pu mesurer à quel point ces sociétés étaient matriarcales. En réalité, quand vous parlez de problèmes d’égalité salariale aux directrices d’Orange ou de L’Oréal sur place, ou à des ministres, elles vous regardent avec de gros yeux, car ces problèmes n’existent pas chez elles. Ce sont des lacunes européennes »

Que vous manquait-il pour être « dans le concret » ?

J’ai débuté par la création du webzine Sowl Initiative en 2019, dans lequel nous présentions des figures « inspirantes » en Occident, en Orient et en Afrique, à travers des articles et des interviews. Mais ce n’était pas suffisant. Des problèmes persistaient dans la société monégasque, comme ailleurs, et notamment dans le milieu bancaire, dans lequel j’évolue depuis vingt ans. Mes parents ont évolué dans ce milieu aussi. J’ai vraiment baigné dedans depuis toute petite. Il fallait donc trouver le moyen de s’y attaquer, tout en restant dans le positif. Ce magazine, Sowl Initiative, a été repris avec brio par Pascale Caron. Nous sommes aujourd’hui à plus de 150 interviews de femmes inspirantes.

Lire aussi | Pascale Caron : « Un burn-out, ce n’est pas un simple épisode de fatigue »

Quels sont les problèmes qui persistent vis-à-vis des femmes dans la finance et la banque ?

Pour en rester au milieu bancaire, plusieurs points posent problème pour les femmes : l’égalité salariale n’y est toujours pas, les conférences financières sont en grande partie organisées et fréquentées par les hommes, une femme peut s’y sentir un peu petite dans ses chaussures… Pour les femmes dans la finance, le plafond de verre existe bel et bien. Pourtant, dans d’autres régions du monde, ce n’est pas le cas.

D’autres cultures sont plus inclusives ?

Il y a huit ans, quand j’ai commencé à travailler en Afrique dans douze pays d’Afrique subsaharienne, j’ai pu mesurer à quel point ces sociétés étaient matriarcales. En réalité, quand vous parlez de problèmes d’égalité salariale aux directrices d’Orange ou de L’Oréal sur place, ou à des ministres, elles vous regardent avec de gros yeux, car ces problèmes n’existent pas chez elles. Ce sont des lacunes européennes. Elles ne comprennent même pas qu’on en soit encore là.

Dans ces pays, la place de la femme dans les entreprises est vraiment différente ?

Les sociétés sont assez matriarcales en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Etant moi-même originaire du Moyen-Orient, je peux dire la même chose. Les femmes sont généralement cheffes de leurs entreprises familiales. Elles ne sont peut-être pas les numéros 1, mais elles ont leur mot à dire. Et les hommes ne font rien, sans que les femmes ne valident leur décision.

« « L’effet Queen Bee », ou le « syndrome de la reine des abeilles » est une théorie qui veut que, dans un milieu composé majoritairement d’hommes, et où l’accès des femmes au pouvoir est plus difficile, les femmes qui arrivent à se faire une place deviennent encore plus sexistes envers les femmes, que les autres membres masculins »

En créant le MWF, vous vous êtes donc inspirée de ces cultures ?

Le modèle paternaliste, dans lequel les femmes doivent fermer leur bouche, ne me convient pas. Il fallait faire quelque chose à mon échelle. Mais, en tant que salariée à Monaco, je n’arrivais pas à entrer dans les cases des associations qui existaient déjà en principauté, et qui faisaient un travail exceptionnel. J’ai donc décidé de créer quelque chose de nouveau, axé sur les femmes, en puisant directement dans mes expériences professionnelles et mes expériences de vie.

Mais des femmes aussi peuvent nuire à la carrière d’autres femmes ?

Oui. C’est ce que certains théoriciens appellent « l’effet Queen Bee », ou le « syndrome de la reine des abeilles ». Cette reine n’accepte pas de partager son pouvoir dans la ruche. Ce syndrome a été analysé par des psychologues et par sociologues dans les années 1970. Il est encore repris par certains chercheurs régulièrement sur les questions de genre. Cette théorie veut que, dans un milieu composé majoritairement d’hommes, et où l’accès des femmes au pouvoir est plus difficile, les femmes qui arrivent à se faire une place deviennent encore plus sexistes envers les femmes, que les autres membres masculins. Au lieu de s’entraider et d’être solidaires entre elles, ces femmes deviennent encore plus dures. Certaines l’observent ici, à Monaco, et ailleurs. C’est dommage, car il y a de la place pour tout le monde.

La marque de fabrique du MWF, c’est donc l’inclusivité ?

Nous avons à cœur d’organiser des conférences de qualité, avec des intervenants de qualité, dans des lieux attrayants, et toujours à un tarif raisonnable. Nous voulons rester une association accessible pour tous, et donc inclusive. Ce n’est pas un club privé et ça ne le sera pas. Aussi, les critères pour devenir adhérent(e) sont larges. Nous souhaitons permettre aux étudiants, salariés, professions libérales, chefs d’entreprise, femmes et hommes de Monaco et des alentours, de venir assister à nos conférences mensuelles, sur la base d’une cotisation annuelle abordable (1).

Vous avez développé des partenariats pour y arriver ?

Nous avons trois types de partenariats. Sur le plan institutionnel, nous avons intégré le comité des droits des femmes, qui nous a apporté un gage de légitimité et de crédibilité en principauté. Nous collaborons aussi avec différentes instances gouvernementales, ayant fait intervenir les startups de MonacoTech, la mission pour la transition énergétique (MTE), et la transition numérique. Sur le volet académique, nous travaillons avec l’International University of Monaco (IUM), le Family Business Institute de Nice de l’Institut de préparation à l’administration générale (IPAG) et son directeur, le professeur Andréa Calabrò. Sur le terrain du privé, nous collaborons avec plusieurs banques, dont Indosuez Wealth management, BNP Paribas, Société Générale, et la Compagnie monégasque de banque (CMB), entre autres. Nous avons aussi développé des partenariats avec d’autres associations et institutions comme MonacoTech, le Monaco Economic Board (MEB), le Lions, l’Association Monégasque de la Finance Durable (Amfid), et la Sohn Conference. Ensemble, les institutions et les associations de Monaco ont un impact positif et durable.

Vous notez des avancées pour les femmes à Monaco, grâce à la prise de parole ?

Grâce au travail fantastique de Céline Cottalorda et les initiatives mises en place à Monaco, la mentalité évolue positivement. Il y encore des biais, mais on les change positivement. Après le mouvement #MeToo, il y avait la crainte que les questions d’égalité des femmes soient abordées de manière trop agressive, ce qui n’est pas notre but. Nous voulons apporter du changement positif.

Ce changement positif passe aussi par la finance ?

On le voit avec le développement des normes « ESG » [pour environnement, social et gouvernance — NDLR]. Le « E » pour environnemental a pris de l’ampleur ces dernières années, et c’est très bien. Mais, désormais, le S et le G commencent à émerger, même si ces critères sont plus difficiles à mesurer. La bourse verte du Luxembourg (LGX), par exemple, a émis près de mille milliards de titres par le biais d’obligations ou de fonds purement ESG, avec de plus en plus de normes S et G intégrées. À Monaco, sur ce terrain-là, nous sommes un peu en retard. Même si des choses sont faites, notamment dans les grandes structures, qui sont rattachées à un siège.

1) La cotisation annuelle s’élève à 120 euros, et à 60 euros pour les étudiants.

Newsletter

Une sélection quotidienne d'informations directement dans votre boite Mail