Plus ancienne association de Monaco, la société Saint-Vincent-de-Paul est installée en principauté depuis 1876. Epicerie solidaire, accueil des personnes en difficultés, distribution de nourriture aux sans-logis… Les bénévoles prennent part à de nombreuses activités. Monaco Hebdo a pu suivre une maraude, et rencontrer des sans-abris. Reportage dans les rues de Carnolès et de Menton, avec ce convoi du cœur.
Cliquez ici pour voir le reportage vidéo
« Ça va me réchauffer les mains. » Il est 20 h 30 le mardi 28 janvier 2025, et la vague de froid prévue se fait déjà ressentir à Menton. A quelques jours de l’ouverture des gymnases de la ville par la mairie dans le cadre du plan grand froid, ils sont des dizaines à attendre le passage de la maraude de la société Saint-Vincent-de-Paul.
Lire aussi | Face à Vinted, la résistance des associations monégasques
Femmes et hommes de tout âge, ils patientent dans un froid saisissant. « Vous auriez des vêtements chauds, s’il vous plaît ? ». Carlos a 54 ans, Portugais et Cap-Verdien de nationalité, il est arrivé en France il y a de nombreuses années. Il y a encore deux ans, il avait un travail, une femme, des enfants, un toit, et de la nourriture : « Tout ça semble si loin. » Alors que l’équilibre semblait guider sa vie bien rangée, une succession de drames l’ont amené à se retrouver à la rue. Une rupture, la tentation de l’alcool et la perte de son travail, « ce sont des étapes qui se sont passées sur une période très courte, et j’ai sombré, très rapidement ». Si l’un de ses amis arrive régulièrement à l’héberger dans un appartement, il « subit ce quotidien. Forcément, c’est un cercle vicieux. Le manque de repos, le manque d’hygiène, et un milieu où l’alcool est partout ». Mais ce qui le terrifie le plus depuis deux ans c’est le manque de nourriture : « Vous ne savez pas de quoi est capable un homme pour manger. La faim nous rend fous. Elle nous pousse à faire des choses horribles. »

« Vous ne savez pas de quoi est capable un homme pour manger. La faim nous rend fous. Elle nous pousse à faire des choses horribles »
Carlos. Sans-abri

« On sait qu’ils vont venir »
A quelques mètres, à l’arrière d’un utilitaire transformé en cuisine roulante, Philippe lui prépare un bol de soupe : « Tiens, ça va te faire du bien. » A 75 ans, cet ancien employé de mairie est un habitué des maraudes : « Le lundi je distribue des vêtements et de la nourriture avec Semeurs d’espoir. Et le mardi je me déplace avec la société Saint-Vincent-de-Paul. » Sous son long manteau bleu, ses bras s’agitent. Maniant la louche avec dextérité, il enchaîne les portions de pâtes bolognaises et de soupes aux légumes : « Tiens, goutes-y un peu, tu vas voir comme elle est bonne. » Monégasque célibataire, il a décidé de mettre son temps au service des autres : « Il y en a qui passent leur temps dans les bistrots à enchaîner les canons, ou à jouer aux jeux de paris. Moi ça ne m’intéresse pas. J’ai envie d’aider les gens, pour me sentir utile. » Ce mardi 28 janvier, c’est lui qui pilote la voiture-cantine de la société Saint-Vincent-de-Paul. Carnoles, la plage de Menton, le marché couvert, Saint-Roch, le palais de l’Europe… Le parcours est bien connu par les habitués. « On sait qu’ils vont venir, tous les mardis soirs à tel endroit. Ça nous rassure, parce qu’avec ce qu’ils nous amènent, on survit », témoigne une sans-abri, qui souhaite rester anonyme.




« Il y en a qui passent leur temps dans les bistrots à enchaîner les canons, ou à jouer aux jeux de paris. Moi ça ne m’intéresse pas. J’ai envie d’aider les gens, pour me sentir utile »
Philippe. Bénévole monégasque
« Malheureusement, c’est aussi ça la rue »
Des liens humains qui se matérialisent dans un petit bol en carton et par un geste : celui d’aller vers l’autre. Et Arlette n’hésite pas. De sa petite taille, cette femme de 76 ans en impose par sa présence auprès des sans-abris qui la respectent : « C’est comme tout, si vous ne les respectez pas, ne vous attendez pas à ce qu’ils se comportent bien avec vous. »

Cette ancienne responsable de personnel à la mairie de Monaco a tiré des leçons de sa vie passée : « J’ai appris que pour gérer les conflits, il fallait avant tout de la communication, et je tente de l’appliquer ici. » Ces maraudes, elle a longtemps hésité à les faire : « Ça m’angoissait un peu. J’en avais peur. Et puis, un jour, je me suis lancée, et je n’ai jamais arrêté. » Le don de soi, c’est ce qu’elle met en avant : « J’ai perdu mon mari, je suis seule et, quitte à s’occuper, autant le faire pour les autres qui ont eu moins de chance. » Au volant de sa voiture hybride, elle suit le camion-cantine : « On passe aussi dans les rues adjacentes pour voir si il y a du monde. Oh tiens, regarde ! » Sur le trottoir, une femme d’une cinquantaine d’années est accompagnée d’un gros chien blond. Ils sont emmitouflés sous une couverture, à deux pas d’une supérette.
Sur un trottoir refroidi par les températures, le corps de la femme est marqué : « C’est une dame qui consomme énormément d’alcool. Malheureusement, c’est aussi ça la rue. » Cette femme n’est pas sans-abri. Elle loge dans un appartement à quelques pas d’ici, mais elle n’a pas des revenus qui lui permettent de survivre sans faire la manche : « Tout ce que j’ai, je le donne à ma chienne. C’est ma vie, je l’aime tellement », témoigne cette femme, en ouvrant sa portion de pâtes chaudes, distribuée par les bénévoles. En quelques secondes, elle renverse l’intégralité de son bol sur les pavés, devant sa chienne. Le labrador s’empresse de dévorer le tout : « Il faut aussi que tu manges… » sanglote Françoise, en posant une main sur la femme. « Cette femme est atteinte d’une cirrhose du foie au dernier degré. Elle est en sursis », soupire-t-elle en retournant à son camion.

« On sait qu’ils vont venir, tout les mardis soirs à tel endroit. Ça nous rassure, parce qu’avec ce qu’ils nous amènent, on survit », témoigne un sans-abri

« Je suis descendu à Menton, et je ne suis jamais reparti »
Pour elle, malgré la différence de statut social, de véritables liens se sont créés : « Evidemment qu’on s’attache. Ils nous parlent de leurs soucis, de leur galère. Ils ont une vie pas simple. » Mais il faut continuer. Et c’est sous un ciel étoilé que les roues du camion se stoppent une énième fois. Toujours le même procédé. Les portes coulissantes glissent, les silhouettes cachées dans le noir se lèvent, avancent lentement jusqu’au camion, et tendent les bras. Quelques mots s’échangent et des portions de denrées sont transmises, en plus de la nourriture chaude. Dans ces sacs, des conserves, des fruits, de l’eau, un plat préparé… « De quoi tenir deux jours pour les plus anciens. Les jeunes, eux, mangent le tout en un jour », explique Françoise. Dans la file, capuche sur la tête, caché derrière sous un lourd manteau noir, Louis (1) attend son tour. A 24 ans, il a déjà sept ans de rues dans le rétroviseur : Brest, Rennes, Paris, Metz, Strasbourg, Charleville-Mézières, Marseille… Il a longtemps baroudé. En 2021, c’est par hasard qu’il a découvert Menton : « J’ai pris un bus de Marseille jusqu’à Vintimille. Je suis descendu à Menton, et je ne suis jamais reparti. » Trois ans et demi plus tard, son amour pour la ville est au beau fixe : « C’est un petit paradis ici au niveau paysage. » Sa maison ? Quelques mètres carrés sur l’une des plages de la ville, où il dort chaque nuit, réchauffé par ses deux duvets, et camouflé entre deux carcasses de bateau. Sans-abri, il est pourtant salarié le jour : « J’ai fait énormément d’intérim, dans la maçonnerie notamment, parce que j’ai une formation dans ce métier. » Mais depuis quelques semaines, c’est dans un supermarché qu’il poursuit son chemin. Son objectif ? Décrocher un CDI, après sa période d’essai, pour « enfin retrouver un peu de confort dans un appartement, et parce que la rue j’ai l’impression d’en avoir fait le tour. » La liberté de mouvement et la sensation de légèreté, voila ce qui lui plaisait les premières années : « Je n’ai qu’un sac, et quand je veux, je bouge. C’est assez fou d’avoir autant de liberté. » Mais c’est l’autre aspect de la rue qu’il fuit : « J’ai plongé dans l’alcool et la drogue dès mes 13 ans. Ça a été très dur de décrocher de ces addictions. Désormais, ça va beaucoup mieux. Mais la tentation n’est jamais très loin. Dans la rue, l’alcool est partout. Et la drogue, c’est pareil. C’est fou. »

« J’ai plongé dans l’alcool et la drogue dès mes 13 ans. Ça a été très dur de décrocher de ces addictions. Désormais, ça va beaucoup mieux. Mais la tentation n’est jamais très loin. Dans la rue, l’alcool est partout. Et la drogue, c’est pareil »
Louis. Sans-abri

« Je ne veux pas que mon chef prenne pitié »
Un logement, il en rêve, mais à Menton, c’est compliqué : « Il faut des garants, trois mois de salaires en CDI, les loyers sont chers… Autant vous dire que je n’ai pas le bon profil pour les agences. » Alors, en attendant, il cache sa situation à son employeur : « Je ne veux pas que mon chef ou mes collègues prennent pitié pour moi. Je n’en ai pas besoin. Aucun d’eux ne sait que, quand ils rentrent dans leur maison, moi je retourne sur ma plage, dans mes sacs de couchage. » Des profils particuliers, des visages abîmés, mais derrière chaque regard se cachent des histoires complexes, souvent synonymes de chute : « La plupart du temps, le déclin commence après une rupture amoureuse, et tout s’enchaîne. C’est un espèce de cercle vicieux qui les emmène vers le fond », explique Arlette. Une détresse qui est visible, partout. Il est 21 h 30, et après quatre heures de maraude, le camion de la fondation s’arrête une dernière fois, devant le parvis du palais de l’Europe de Menton. A quelques mètres, ils sont déjà trois à s’être endormis sous des couvertures, devant la porte de cet établissement. Dans les bacs de nourriture du camion, il ne reste plus rien. Les derniers sans-abris viennent se servir : « Ça fait mal au cœur quand on n’a pas assez… », soupire Arlette. Les trois bénévoles distribuent les dernières viennoiseries, servent les dernières pâtes, et le camion redémarre en direction de Monaco. Le convoi repartira une semaine plus tard, pour une énième maraude. Comme chaque mardi, ils seront tous présents, à attendre ces quelques bénévoles qui essaient, par des plats simples, de réchauffer le quotidien de ceux qui n’ont rien.
« La plupart du temps, le déclin commence après une rupture amoureuse, et tout s’enchaîne. C’est un espèce de cercle vicieux qui les emmène vers le fond », explique Arlette

1) Le prénom a été modifié, par souci d’anonymat.



