jeudi 9 avril 2026
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Crèches monégasques : la pénibilité au cœur de la grève

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Le 13 mars 2026, près d’un auxiliaire de puériculture sur deux a fait grève dans les crèches monégasques. Quelles étaient leurs revendications ? Ont-elles été entendues ? Faut-il craindre un mouvement reconductible ? Réponses. Par Mélicia Poitiers

Le 13 mars 2026, 53 des 106 auxiliaires de puériculture travaillant en Principauté ont fait grève, soit la moitié des effectifs. « Une mobilisation d’une ampleur historique révélatrice d’un mécontentement largement partagé » selon le syndicat des agents de l’État et de la commune (Saec). Ce jour-là, la mairie a réorganisé le service afin d’assurer au maximum l’accueil des enfants. Sur dix établissements, trois ont pu fonctionner normalement. Les sept autres ont adopté des horaires réduits, de 8 h 30 à 16 h 30, en s’appuyant notamment sur le personnel encadrant pour compenser les absences.

Les auxiliaires veulent cinq jour de repos supplémentaire par an

À l’origine de ce mouvement, une revendication : l’octroi de cinq jours de repos supplémentaires dans l’année pour les auxiliaires de puériculture et les assistantes maternelles des trois micro-crèches, afin de compenser la pénibilité de leur métier. Ce syndicat met en avant la réalité physique et psychologique de la profession en citant les chiffres du Syndicat national des professionnels de la petite enfance (SNPPE) français. Au cours d’une carrière, une auxiliaire de puériculture porterait l’équivalent de 5 000 tonnes d’enfants, effectuerait près d’un million d’accroupissements et serait exposée à 56 000 heures de bruit. Le Saec souligne les conséquences de cette réalité sur la qualité d’accueil des enfants : « Un personnel épuisé, exposé à des douleurs chroniques et à une charge mentale importante, ne peut offrir la même disponibilité émotionnelle ».

Le 13 mars 2026, 53 des 106 auxiliaires de puériculture travaillant en Principauté ont fait grève, soit la moitié des effectifs. « Une mobilisation d’une ampleur historique révélatrice d’un mécontentement largement partagé » selon le syndicat des agents de l’État et de la commune (Saec)

Une revendication qui remonte à 2016

Selon le Saec, le malaise date de plusieurs années. Une pétition avait notamment été transmise en 2016, mais c’est dans le cadre d’un changement réglementaire intervenu en 2023 que le désaccord avec la mairie s’est cristallisé. « À l’époque, ces agents travaillaient sur la base de 39 heures par semaine. Lorsque la durée légale a été fixée à 37 h 30, le personnel a émis le souhait de conserver ce rythme et de récupérer les heures supplémentaires sous forme de jours repos », explique le syndicat. Il précise que cette modalité de compensation existe déjà dans d’autres secteurs de la fonction publique monégasque, comme aux parkings publics. Mais la mairie a fait un autre choix : « Elle a imposé un alignement à 37 h 30 en réduisant le temps de travail quotidien de 15 minutes », explique le Saec. Une solution jugée purement comptable par les représentants du personnel. « Cela règle la question arithmétique, mais pas celle de la récupération. Nous regrettons qu’elle ne se soit pas saisie de cette occasion pour nous accorder davantage de jours de repos annuels, alors que nous le demandions depuis des années », insistent-t-ils.

Le cadre légal invoqué par la mairie

Face à l’absence d’avancées, le personnel a décidé en ce début d’année 2026 de formaliser sa demande et de la présenter à la mairie de Monaco, assortie d’une nouvelle pétition interne, qui a recueilli la signature de 90 % du personnel concerné. En retour, ils ont obtenus un refus. « Dans son courrier, qui tient en deux paragraphes, la mairie s’est contentée d’opposer un refus, en invoquant l’absence de cadre juridique permettant de satisfaire nos demandes. Aucune contre-proposition n’a été formulée. C’est un refus sec, qui ne prend même pas la peine de répondre aux signataires de la pétition », déplore le syndicat. A la suite de ces échanges de courrier, une rencontre a eu lieu, le 10 mars entre la mairie et les représentants de la Saec. Lors de cette dernière, Georges Marsan, le maire de Monaco, aurait renvoyé la responsabilité à l’État, seul possible décisionnaire dans ce contexte.

Le nœud juridique : pas de reconnaissance légale de la pénibilité

De son côté, la mairie assure appliquer « la même réglementation du travail que pour l’ensemble de son personnel et des conditions de travail conformes au cadre légal et statutaire » et ne prévoit pas de concessions, à ce stade. « L’octroi de jours supplémentaires vient généralement compenser une activité au-delà des heures légales de travail. Sans justification, cet octroi ne serait pas statutaire », explique la mairie, ajoutant que toutes les heures supplémentaires sont déjà récupérées le mois suivant par les agents. Elle assure, par ailleurs, qu’aucune autre catégorie d’agent ne bénéficie de dispositifs spécifiques liés à la pénibilité de leur métier, et pour cause, « la notion de pénibilité n’est, à ce jour, ni reconnue ni encadrée dans les textes réglementaires monégasques ».

Le processus législatif à l’arrêt

Ce problème a été régulièrement soulevé par les élus du Conseil national ces dernières années. Une proposition de loi avait été déposée par l’ancien élu Éric Elena en 2017 pour la reconnaissance de la pénibilité de certains emplois. Elle avait été transformée en projet de loi en 2018 avant d’être complètement abandonnée. En 2024, le sujet est revenu sur la table mais le texte étant devenu obsolète, les conseillers nationaux avaient conclu que tout était à refaire. Cela ne semble plus d’actualité. Interrogé par Monaco Hebdo, le conseiller national Franck Lobono affirme désormais que le Conseil national « n’a pas été saisi » sur ce sujet, mais que « si la législation devait évoluer, le Conseil national l’étudierait de près, en cherchant les meilleurs équilibres ». De son côté, le Saec conteste l’argument législatif. « Il est d’autant plus difficile à entendre que des dispositions visant à compenser la pénibilité et les exigences de certains métiers existent déjà dans les pratiques applicables à d’autres corps de la fonction publique monégasque. Des mesures concrètes existent déjà pour certaines catégories d’agents exposés à des contraintes particulières. On peut citer, à titre d’exemple, les personnels de la sûreté publique ou les agents urbains », plaide-t-il. Alors que la rédaction de Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 31 mars 2026, nous n’avions pas pu nous faire confirmer cette information.

Une grève reconductible ?

La municipalité confirme avoir relayé les revendications du syndicat au gouvernement monégasque, comme elle s’y était engagée auprès de la Saec. Contacté par Monaco Hebdo, le gouvernement a confirmé avoir été saisi par la mairie et dit ne pas avoir encore statué sur le sujet au vu de l’actualité chargée, avec notamment la venue du pape à Monaco, samedi 28 mars 2026. Dans l’attente de la position du gouvernement, aucune nouvelle réunion n’est prévue entre les deux parties. La mobilisation pourrait-elle se poursuivre ? « Il appartiendra uniquement au personnel de décider si cette action doit rester isolée ou s’inscrire dans la durée », indique le syndicat, qui « n’écarte aucune forme d’action permettant de faire aboutir leur revendication légitime ».

Les familles pénalisées

Si ce mouvement devait être reconduit, le Service Petite Enfance et Familles « mettrait à nouveau tout en œuvre pour assurer un service minimum » assure la mairie . « Mais au-delà de l’administration communale, et malgré les efforts déployés, ce sont les familles qui sont pénalisées par ces mouvements », déplore-t-elle. De son côté, le Saec précise que « les auxiliaires de puériculture n’ont pas choisi la grève par provocation, mais parce qu’elles ont épuisé tous les canaux préalables et que leur détresse n’a pas été entendue. Elles ne font pas grève par plaisir ou par facilité : elles le font par conscience professionnelle. Leur combat n’est pas dirigé contre les familles. Il vise à garantir la qualité de l’accueil de leurs enfants ».

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