Suite aux trois accidents mortels déplorés en principauté en 2023, le contrôleur général de la sûreté publique, Richard Marangoni, fait de la sécurité routière l’une des priorités de 2024. Il livre ses intentions à Monaco Hebdo, qui s’intègrent dans une politique générale de protection des populations. Interview.
En 2024, vous mettez l’accent sur la sécurité routière ?
C’est en effet une de nos priorités, cette année. Nous avons déploré trois accidents mortels en 2023, avec malheureusement six personnes décédées. Les statistiques révèlent que les faits de conduite en état d’ivresse sont passés de 101 à 134. C’est une hausse importante. Les cas d’ivresse publique et manifeste sont en augmentation aussi, avec 347 cas contre 283 en 2022. C’est un indicateur important à relever, car une personne en état d’ébriété, même à pied, peut être à l’origine de violences, de bagarres, ou de dégradations.
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Quelles sont vos pistes pour faire reculer ces faits ?
Nous avons plusieurs pistes de réflexion, en collaboration avec la direction des services judiciaires, le parquet général, le gouvernement, et particulièrement le département de l’intérieur. Il faudrait pouvoir réaliser des contrôles préventifs de véhicules. Or, aujourd’hui, il ne nous est permis de faire des contrôles d’ivresse que lorsqu’il y a un accident de la circulation, ou dans les situations où le conducteur présente des signes laissant à penser qu’il est alcoolisé. Les services judiciaires travaillent donc sur un texte de loi pour permettre, à l’avenir, de procéder à ce type de contrôle de manière préventive.

Quelles sont vos autres pistes ?
Nous voulons pouvoir renforcer les contrôles des établissements publics, notamment de nuit. Il faut en effet veiller à ne plus servir les clients qui seraient déjà fortement alcoolisés. L’augmentation du montant de l’amende pour infraction d’ivresse publique et manifeste, pourrait être un facteur supplémentaire de dissuasion. Le procès-verbal est actuellement de 75 euros et de 37,50 euros si vous le payez immédiatement. Pour la sécurité des personnes, il est important que le législateur se penche sur ces questions de manière générale. Il est manifeste qu’il y a désormais un consensus sur ces problématiques.
« Il faudrait pouvoir réaliser des contrôles préventifs de véhicules. Or, aujourd’hui, il ne nous est permis de faire des contrôles d’ivresse que lorsqu’il y a un accident de la circulation, ou dans les situations où le conducteur présente des signes laissant à penser qu’il est alcoolisé »
Serait-il pertinent d’imposer le port de la ceinture de sécurité sur le territoire monégasque, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ?
Il s’agit moins d’une mesure de police que de sécurité de la personne. Des réflexions sont en cours. Il est important de rappeler que nous avons un partenariat avec l’association de prévention contre l’alcool au volant « Be Safe », présidée par madame Camille Gottlieb, que nous allons développer davantage.

Vous prévoyez aussi d’infliger des amendes pour les petites possessions de stupéfiants ?
En accord avec le parquet et le département de l’intérieur, une réflexion est engagée sur une sanction financière significative pour les détentions de faibles quantités de stupéfiants. L’objectif serait d’obtenir des effets plus dissuasifs, rapides et immédiats, pour permettre de diminuer la circulation des produits stupéfiants à Monaco.
« L’augmentation du montant de l’amende pour infraction d’ivresse publique et manifeste, pourrait être un facteur supplémentaire de dissuasion. Le procès-verbal est actuellement de 75 euros et de 37,50 euros si vous le payez immédiatement. Pour la sécurité des personnes, il est important que le législateur se penche sur ces questions de manière générale »
Vous avez enregistré une hausse de 49 % des cas de possession de stupéfiants en 2023 : est-ce le résultat d’une hausse des contrôles de police ?
En effet, ces chiffres révèlent une activité de police toujours plus soutenue. L’action est continue. Nous avons encore renforcé la présence de nos agents sur la voie publique. Nous réalisons plusieurs dizaines de milliers de contrôle d’identité par an, lesquels sont toujours très efficaces et entraînent la détection d’infractions en plus grand nombre, dont la détention de produits stupéfiants.
De quel type de drogues s’agit-il ?
Très majoritairement du cannabis, en petite quantité, entre 0 et 5 grammes. Pour ce qui est de la détention de cocaïne, moins d’une vingtaine de personnes ont été arrêtées en possession d’un gramme environ, donc pour une consommation personnelle. Là encore, les procédures diligentées résultent de l’action pro active de nos services, qu’il s’agisse des contrôles de voie publique ou à l’occasion de la surveillance des établissements de nuit.

L’accent est donc mis sur la prévention ?
Nous nous inscrivons en effet prioritairement dans une politique préventive. Il est essentiel d’intervenir avant que l’infraction ne soit commise, et de faire le maximum pour ne pas la subir. Toute notre réflexion, et tout notre dispositif, consistent à agir en amont. La prévention passe tout d’abord par la présence visible de l’agent de police sur la voie publique. En effet, c’est une alerte pour les délinquants, et un dispositif qui rassure la population.
Cela passe par des contrôles d’identité ?
Notre action se doit d’être proactive, ce qui passe notamment par le contrôle d’identité au cours duquel il est vérifié que la personne ne détient pas d’arme, de stupéfiants ou ne fasse l’objet de recherches. La prévention c’est aussi le régime de l’autorisation préalable, pour travailler et résider en principauté. Une enquête de police déterminera si vous remplissez les conditions nécessaires, et si vous ne représentez pas un risque pour l’ordre public
La prévention passe aussi par la vidéo-surveillance ?
Une autre grande mesure de prévention consiste, en effet, à faire appel à la vidéo-surveillance. C’est un outil largement plébiscité par les résidents, qui parfois se plaignent même de ne pas en disposer dans leur rue. C’est une mesure préventive qui, de plus, aide à l’identification des auteurs d’un crime ou d’un délit.
La reconnaissance faciale pourrait aider ?
C’est un vrai sujet pour nous. Un projet de loi a été déposé, et ce serait évidemment un plus pour notre action de pouvoir recourir à cette technique, et ce dans le respect des libertés individuelles, évidemment.
« Une autre grande mesure de prévention consiste, en effet, à faire appel à la vidéo-surveillance. C’est un outil largement plébiscité par les résidents, qui parfois se plaignent même de ne pas en disposer dans leur rue »
La prévention nécessite d’importants moyens en effectifs : vous recrutez encore en 2024 ?
Nous avons mené deux grands plans : le plan « sûreté publique 2020 » et, aujourd’hui, le plan 2025, que nous terminons cette année 2024. Ces deux plans comportaient tout d’abord une réorganisation des services pour les rendre toujours plus performants, et toujours plus adaptés à l’évolution de la société, aux nouveaux risques, et aux nouvelles menaces. Une augmentation des effectifs a ensuite été nécessaire pour faire face aux nouvelles missions qui nous ont été confiées. Nous recruterons encore cette année. Nous allons notamment mettre en place une brigade cynophile, ce qui portera les effectifs à 619 agents au total.
Vous allez aussi recruter plus de femmes ?
Nous avons 106 éléments féminins et nous continuons de progresser dans ce domaine. Nous avons ainsi deux femmes chefs de division. L’école de police est également dirigée par une femme, ainsi que le laboratoire de police technique et scientifique. Nous souhaitons non seulement recruter des femmes, mais aussi leur confier de vraies responsabilités.
Que retenir des chiffres de la délinquance de l’année 2023 : servent-ils de base pour 2024 ?
Il faut distinguer la délinquance générale et la délinquance de voie publique. En ce qui concerne le premier type, les chiffres sont quasi stables, avec une augmentation de 0,9 % entre 2022 et 2023, mais avec une baisse de 21 % depuis 2016. La délinquance de voie publique, quant à elle, revêt une dimension importante, car elle touche la tranquillité publique, la sécurité du quotidien, et la protection des personnes et des biens. Les résidents sont très sensibles non seulement à la sécurité, mais également au sentiment de sécurité qui en découle.
« Nous bénéficions aujourd’hui de magnifiques locaux, dans lesquels nous allons pouvoir travailler encore plus efficacement. Ce bâtiment va nous permettre, pour la première fois, de centraliser sur sept étages l’ensemble des services, dont notamment l’école de police et le service de simple police qui s’occupe du recouvrement des procès-verbaux »
Monaco devient de plus en plus sûr ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : nous sommes passés de 59 faits en 2022 à 49 faits en 2023, ce qui équivaut à moins d’un fait par semaine, alors qu’en 2016 nous en étions à un fait tous les trois jours. C’est un résultat historique, le plus bas depuis 50 ans, qu’il nous faut maintenant stabiliser.
Quel est le profil des délinquants interpellés à Monaco ?
C’est une délinquance essentiellement de passage. La délinquance intra-muros est très marginale.
Dans le détail, quels sont les faits qui ont diminué ?
Les cambriolages ont été réduits de 15 en 2022 à 11 en 2023, soit moins d’un par mois. Aucun vol à main armée n’a été constaté en 2023, ni de vol par ruse. On dénombre un vol d’automobile contre quatre l’année précédente. Treize véhicules ont été vandalisés, contre 14 en 2023. Et il a été constaté deux dégradations de biens publics, contre trois l’année précédente.
Avez-vous constaté des hausses ?
Nous avons constaté une légère augmentation des vols de deux roues : 11 en 2023, contre 9 en 2022. Il y a eu également deux vols avec violence sans arme, contre un l’an passé. Ces résultats sont malgré tout encourageants, et nous incitent à rester concentrés sur notre tâche, pour essayer de les réduire encore.
L’escroquerie téléphonique augmente aussi ?
Une personne a été arrêtée il y a deux mois pour escroquerie par téléphone, ce qui est notable. De manière générale, il s’agit d’une infraction dont l’auteur est difficile à identifier, car elle part souvent de pays étrangers, et remonter le réseau est une tâche complexe. Les victimes sont très souvent des personnes âgées, plus vulnérables.
Avez-vous recensé des cas de “sim swapping” [fraude à la carte SIM du téléphone – NDLR] ?
Non, il n’y a pas eu de cas recensés de ce type de fraude consistant à récupérer la ligne téléphonique d’une personne en désactivant sa carte SIM auprès de son opérateur. En revanche, et pour revenir sur ce qui était évoqué précédemment, nous avons connu d’autres type d’escroquerie, dont le mode opératoire consiste à se faire passer pour un ami de la famille ou d’un proche dont la situation (accident, incarcération à l’étranger, etc.) aurait nécessité une remise d’argent rapide.
« Nous recruterons encore cette année. Nous allons notamment mettre en place une brigade cynophile, ce qui portera les effectifs à 619 agents au total »
Ces arnaques aboutissent ?
Il y a eu de nombreuses tentatives de ce type, mais très peu ont abouti, fort heureusement. Dès que nous avons connaissance de tels faits, nous communiquons dans la presse, en accord avec le département de l’intérieur, pour qu’un maximum de personnes y soit sensibilisées. Les enquêtes étant longues et complexes, la communication est primordiale pour prévenir ce type de fraudes.
Les techniques d’escroquerie sont de mieux en mieux élaborées ?
Ces tentatives peuvent aussi prendre la forme de mails, présentant un en-tête connu. Récemment, le sigle de la direction de la sûreté publique, ou celui des carabiniers du prince, ont été utilisés avec un lien frauduleux pour soutirer de l’argent aux victimes. Comme évoqué, les auteurs n’ont aucun lien direct avec la principauté, et agissent de la même manière dans de nombreux pays.
Que vont vous apporter vos nouveaux locaux, inaugurés le 26 janvier 2024 ?
Grâce au soutien du prince souverain, du gouvernement princier, particulièrement monsieur Patrice Cellario, conseiller de gouvernement ministre pour l’intérieur, et madame Céline Caron-Dagioni, conseiller-ministre de l’équipement, de l’environnement et de l’urbanisme, mais aussi du Conseil national, nous bénéficions aujourd’hui de magnifiques locaux, dans lesquels nous allons pouvoir travailler encore plus efficacement. Ce bâtiment va nous permettre, pour la première fois, de centraliser sur sept étages l’ensemble des services, dont notamment l’école de police et le service de simple police qui s’occupe du recouvrement des procès-verbaux.
Techniquement, qu’est-ce qui change ?
Avec le concours de bureaux d’études hautement spécialisés, les fonctionnalités en matière technique ont été développées. Le centre de supervision et de commandement opérationnel (CSCO) est désormais doté des dernières technologies, dans un espace ergonomique adapté. Nous avons également modernisé le laboratoire de police technique et scientifique, un outil primordial dans la recherche des preuves. Cette avancée nous permettra d’être encore plus performants sur le plan opérationnel.
Allez-vous encore avoir besoin des services français pour assurer certaines analyses ?
Un certain nombre d’analyses, notamment en ce qui concerne le traitement des empreintes, seront encore transmises aux structures françaises qui ont des capacités supérieures. Mais, nonobstant, nous serons beaucoup plus autonomes qu’avant.



