Depuis le 2 mars 2022, sept banques russes sont exclues du système financier international Swift. Gazprom et Serbank ont été épargnés, à cause de la forte dépendance de plusieurs États européens au gaz russe. Reste désormais à évaluer l’efficacité réelle de ces sanctions à l’encontre de la Russie, ainsi que les conséquences économiques et financières pour Monaco. Francesco Grosoli, administrateur délégué de la banque privée CMB Monaco, a répondu aux questions de Monaco Hebdo.
Qu’est-ce que le système Swift ?
Le système Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications (Swift) est à l’origine de la plupart des transferts internationaux d’argent et de titres. Swift est un vaste réseau de messagerie que la plus grande partie des banques et autres institutions financières utilisent pour envoyer et recevoir rapidement, et en toute sécurité, des informations, telles que des instructions de transfert d’argent ou de valeurs mobilières. Depuis sa création en 1973, Swift est devenu une partie fondamentale du commerce mondial. Lorsqu’une banque est membre de Swift, ses messages d’instruction sont immédiatement considérés comme sécurisés, de sorte que les transactions se déroulent rapidement. Plus de 11 000 institutions financières dans le monde l’utilisent et elles envoient environ 42 millions de messages Swift par jour, selon les données de 2021.
Sept banques russes sont désormais coupées du réseau Swift : quelles sont les conséquences pour la Russie ?
L’accès au système Swift est pratiquement indispensable pour faire des affaires à l’étranger. Les banques russes interdites de son utilisation n’auront donc pas accès aux marchés internationaux. Cela signifie que les particuliers et les entreprises utilisant ces banques auront plus de mal à emprunter, ou à investir, de l’argent au-delà des frontières nationales, à recevoir des liquidités pour les exportations, et à payer les importations. La Russie avait constitué des réserves de change importantes pour faire face à une telle éventualité. Elle a réduit sa dépendance à l’égard des devises étrangères. Mais sa banque centrale détenait néanmoins encore plus de 16 % de ses avoirs en dollars à la fin du mois de juin 2021, ce qui demeure conséquent.
Exclure la Russie du réseau Swift implique quelles conséquences pour l’Union européenne (UE) ?
Plusieurs pays de l’UE étaient en désaccord sur la possibilité de mettre en place cette sanction en raison de ses potentielles conséquences. En effet, la crainte principale est que le retrait de la Russie de Swift puisse nuire aux entreprises qui fournissent des biens à la Russie, et achètent auprès d’elle, notamment les entreprises allemandes qui font beaucoup de commerce avec ce pays. La Russie est également un important fournisseur de pétrole et de gaz naturel de l’UE. Il faudra donc trouver d’autres sources d’approvisionnement, ce qui pourra être source de difficultés pour certains pays.
Les cryptomonnaies pourraient jouer un rôle d’alternative pour la Russie ?
En effet, le recours aux cryptomonnaies s’est accru, aussi bien en Ukraine qu’en Russie, depuis le début du conflit. Certains parlent même de « valeur refuge » dans la mesure où elles permettent de ne pas avoir à passer par des intermédiaires bancaires, comme pour les transactions classiques. L’idée n’a rien de nouveau : en 2020, le président vénézuélien Nicolás Maduro avait déjà décrit les cryptomonnaies comme un moyen de contourner les restrictions imposées à son pays. Les transactions sont certes bien plus difficilement traçables par ce biais, mais je tiens néanmoins à nuancer la notion « d’alternative », car la conversion en monnaies fiduciaires posera problème aux utilisateurs russes.
« La place bancaire monégasque a déployé d’importantes initiatives pour être reconnue comme crédible et respectueuse de ses engagements internationaux. Or, d’éventuelles sanctions contre des clients de banques monégasques, qui impliqueraient le gel de leurs avoirs, peuvent nuire à ces efforts »
Pour la principauté, quel impact peut avoir le gel des avoirs de certains ressortissants russes à Monaco ?
L’impact négatif potentiel est avant tout un risque réputationnel. La place bancaire monégasque a déployé d’importantes initiatives pour être reconnue comme crédible et respectueuse de ses engagements internationaux. Or, d’éventuelles sanctions contre des clients de banques monégasques, qui impliqueraient le gel de leurs avoirs, peuvent nuire à ces efforts. L’attractivité de la place doit continuer à être une préoccupation majeure de tout le secteur bancaire, et plus globalement de toute l’économie monégasque.
Plus largement, quelles conséquences peut avoir la guerre en Ukraine pour l’économie monégasque ?
Il ne faut pas penser l’économie monégasque en silo, mais faisant partie d’un tout. Et il est évident que les multiples sanctions décidées contre la Russie impacteront le reste du monde, par le biais de l’augmentation du gaz, du pétrole, et des autres matières premières — notamment alimentaires, l’Ukraine étant un producteur important de blé. La grande incertitude demeure la durée potentielle du conflit. Une guerre courte aurait un impact relativement limité sur l’économie mondiale, et d’un point de vue économique, serait sans réelle conséquence pour nos économies. En revanche une escalade militaire, et économique, pourrait conduire à une situation de stagflation très pénalisante. Il nous faut donc continuer à « monitorer » de très près l’évolution de la situation.
Quelles conséquences peut avoir la guerre en Ukraine pour les 30 banques de Monaco et sa place financière, et donc pour votre banque ?
C’est une situation de crise, et toutes les banques de la place doivent prêter une attention particulière à l’impact d’éventuelles sanctions portant sur des avoirs déposés sur la place, mais aussi en termes de risques AML (Anti-Money Laundering) et de risque réputationnel. Il y a aussi, bien sûr, le risque de crédit, car de nombreuses banques monégasques ont une clientèle russe résidente en Russie qui est dans une situation compliquée, car soumise au contrôle des changes. Une attention particulière se porte sur ce dernier point, le risque de crédit, car le degré d’exposition pour des financements de biens immobiliers — notamment à Monaco, sur la Côte d’Azur et dans les Alpes françaises — est important. Si la situation venait à s’inscrire dans la durée, des répercussions concrètes sur le secteur immobilier pourraient être observées.
Quels sont les autres freins décidés par l’UE ?
En application du règlement (UE) 2022/328 du Conseil du 25 février 2022, modifiant le règlement (UE) no 833/2014 concernant des mesures restrictives eu égard aux actions de la Russie déstabilisant la situation en Ukraine, il est interdit d’accepter des dépôts de ressortissants russes, ou de personnes physiques, résidant en Russie, ou de personnes morales, d’entités ou d’organismes établis en Russie, si la valeur totale des dépôts de la personne physique ou morale, de l’entité ou de l’organisme, dépasse 100 000 euros par établissement de crédit. Cela signifie une mise à l’arrêt de ce marché.
Vous êtes inquiet ?
À ce jour [cette interview a été réalisée le 8 mars 2022 — NDLR], nous n’avons pas observé d’impact négatif véritablement tangible. Il nous faut cependant continuer de suivre la situation de très près. Car l’impact économique d’une interdiction, même partielle mais extensible, de Swift et d’autres mesures, envoient un signal fort, qui peut avoir un coût économique élevé pour la Russie, et présenter des risques pour les pays qui ont imposés ces sanctions, ainsi que pour l’économie mondiale en général.



