mercredi 22 avril 2026
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Arméniens du Haut-Karabakh — Tigrane Yégavian : « C’est un nettoyage ethnique, il n’y a pas d’autre mot »

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Tigrane Yégavian, professeur de relations internationales à l’université Schiller, était invité par le diocèse de Monaco le 30 novembre 2023, pour une conférence intitulée « Arménie, peuple en danger de mort ». Pour Monaco Hebdo, il analyse les événements du Haut-Karabakh, où des milliers d’Arméniens sont militairement contraints par l’Azerbaïdjan de quitter leurs foyers.

L’Arménie, première nation chrétienne de l’Histoire, est en proie à un nettoyage ethnique : pourquoi un tel silence des pays occidentaux, et de la Russie ?

Cette guerre n’est pas seulement perdue sur le plan militaire par l’Arménie, elle l’est aussi sur le plan diplomatique, et sur le plan politique, car l’Arménie est extrêmement isolée sur la scène internationale. Elle n’a pas réussi à faire valoir son droit à l’autodétermination des Arméniens du Haut-Karabakh, qui est finalement son droit à la vie. Depuis la guerre en 1992 et en 1994, ils n’avaient jamais réussi à être reconnus sur le plan politique par l’État arménien lui-même. C’est toute la difficulté du sujet, car l’Arménie ne veut pas paraître comme étant un État belligérant. Il ne faut pas être perçu comme un État agresseur vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. Comme en 1974, lorsque la Turquie a envahi Chypre : elle a reconnu avoir créé un État croupion à Chypre Nord, et les Arméniens ne veulent pas répéter un scénario similaire.

Cette guerre dépasse la question des frontières ?

La question du Haut-Karabakh n’est pas une question territoriale. Il est plutôt question du droit d’un peuple d’autochtones à avoir un statut. Les Azéris n’ont jamais voulu négocier la moindre procession. Ils ont juste fait preuve de patience stratégique pour pouvoir prendre le contrôle de la région par la guerre. L’Arménie est très isolée diplomatiquement, car personne n’avait reconnue l’indépendance de l’Artsakh [le Haut-Karabagh — NDLR], et elle a trop fait confiance à la protection de la Russie. Elle a pensé que les Russes seraient là, comme ils ont pu le faire par le passé, en 2016, quand les Azéris ont attaqué pendant quatre jours. Les Arméniens se sentaient protégés par l’accord de coopération bilatéral de défense, en appartenant à l’OCTS, qui est l’Otan russe. Mais ça n’a pas suffi car il y a des mutations géopolitiques dans la région : l’Azerbaïdjan est très forte de son alliance avec la Turquie, et la Turquie est très forte du vide sécuritaire dans le Moyen-Orient. Les occidentaux, quant à eux, ont plus besoin de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, car c’est par là que transite le gaz de la Caspienne, et en moindre mesure le pétrole, qui revient plutôt à Israël. Dans ce contexte, l’Arménie n’a pas grand chose à offrir.

« La question du Haut-Karabakh n’est pas une question territoriale. Il est plutôt question du droit d’un peuple d’autochtones à avoir un statut »

Les pays occidentaux n’ont donc pas intérêt à aider l’Arménie ?

Le Haut-Karabakh n’est pas le Kosovo, car, à l’époque, leur autodétermination arrangeait les occidentaux pour affaiblir la Serbie, qui est pro-russe. Or, les Arméniens du Haut Karabakh étaient soutenus par les Russes, donc on ne pouvait pas aider des gens qui étaient protégés par les ennemis de l’Occident. Les occidentaux n’ont d’ailleurs jamais dit qu’ils allaient secourir les Arméniens du Haut-Karabakh. Quant aux Arméniens d’Arménie, ils sont trop faibles face à l’Azerbaïdjan, depuis qu’ils ont perdu la guerre de 2020 : ils ont sacrifié, c’est le mot, le Haut-Karabakh. Mais le problème, maintenant, c’est que l’État arménien est en danger, car l’Azerbaïdjan veut poursuivre son offensive dans le sud et l’annexer pour faire une jonction avec la Turquie. L’Arménie craint plus que tout ce corridor, car il l’enclaverait complètement.

Tigrane Yégavian Arménie
Manifestation contre l’attaque de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie devant le siège de l’UE à Bruxelles, en Belgique, le 21 septembre 2022. « En septembre 2023, ils étaient 100 000 Arméniens à avoir quitté le Haut-Karabakh. Il y a une politique d’éradication totale de la présence arménienne, de son patrimoine, et de ses églises. Il y a des cas d’exactions et de tortures contre des prisonniers arméniens. Pour eux, c’est la valise ou le cercueil. » Tigrane Yégavian. Professeur de relations internationales à l’université Schiller. © Photo Alexandros Michailidis / Shutterstock

Pourquoi annexer le sud du pays ?

C’est un enjeu mondial, car ce serait un moyen de faire transiter les hydrocarbures de la Caspienne vers les marchés occidentaux, via la plaine de l’Araxe. Ce n’est qu’un tronçon de 44 kilomètres seulement au sud de l’Arménie, mais il empêche encore la jonction entre la Turquie et l’Azerbaïdjan.

Un nouveau jeu d’alliances semble se profiler autour de l’expansion de l’Azerbaïdjan ?

C’est un contexte de vide sécuritaire, car la Russie est affaiblie par le conflit ukrainien et les occidentaux ne sont plus des arbitres qui régulent des conflits. Cela donne lieu à la montée en puissance d’acteurs régionaux comme Israël, l’Iran, et la Turquie et cela se fait au détriment de l’Arménie qui n’a pas d’alliances. D’ailleurs, le problème, c’est que nous évoluons dans un monde qui n’a plus d’alliances. Ce sont plus des « partenariats », qui se caractérisent par leur opportunisme, et cela arrange les Turcs. Les Turcs et les Russes s’échangent des zones d’influence, tout en étant interdépendants. Et cette interdépendance se fait sur le dos des Arméniens.

L’Arménie est devenue une variable d’ajustement ?

L’Arménie est une variable d’ajustement. Et l’Europe ne condamne pas assez l’Azerbaïdjan pour son nettoyage ethnique, pour sa politique belliciste, pour son racisme, ses exactions, et la pour destruction du patrimoine religieux arménien. Pour le comprendre, il faut avoir en tête la carte du gaz, car 3 à 4 % de la consommation européenne en gaz vient d’Azerbaïdjan. La France en a conscience, et elle essaie de faire avancer le dossier. Mais elle peine encore à trouver un convenus européen, car des pays bloquent, comme la Hongrie ou l’Italie, qui achètent du gaz azéri qui transite par l’Albanie. C’est pareil au Conseil de sécurité des Nations Unies : la France et l’Allemagne sont sur la même ligne, mais ils sont isolés. On a du mal à comprendre pourquoi on ne parle pas de sanctions. Il y a un permis de tuer, mais aucune sanction, ni dissuasion.

« C’est par l’Azerbaïdjan que transitent les exportations d’hydrocarbures russes, qui permettent de contourner les sanctions internationales. Les Russes ont donc sacrifié le Haut-Karabakh »

Il n’y a pas, non plus, de réaction de la justice internationale ?

La Cour internationale de justice à La Haye a déjà émis des avis contre l’Azerbaïdjan pour condamner le blocus qui a étouffé le Haut-Karabakh pendant 9 mois. Il a été décidé d’un droit de retour des réfugiés qui avaient fui du Haut-Karabakh. Mais parmi les membres du Conseil de sécurité, personne ne veut appliquer les résolutions de la Cour internationale de justice. On se demande pourquoi les États-Unis n’en font pas plus pour condamner l’Azerbaïdjan, qui a une politique dangereuse et qui a pour ambition de rayer un pays de la carte. Je ne vois pas comment faire pression sur l’Azerbaïdjan sans mécanisme de sanction internationale.

Peut-on parler de nettoyage ethnique ?

Plus que jamais. En septembre 2023, ils étaient 100 000 Arméniens à avoir quitté le Haut-Karabakh. Il y a une politique d’éradication totale de la présence arménienne, de son patrimoine, et de ses églises. Il y a des cas d’exactions et de tortures contre des prisonniers arméniens. Pour eux, c’est la valise ou le cercueil. C’est un peu ce qu’il s’est passé entre les Serbes et les Croates : c’est un nettoyage ethnique, il n’y a pas d’autre mot. Le but est d’annexer ce territoire et il n’est pas opportun de qualifier les Arméniens du Haut-Karabakh de « séparatistes », comme j’ai pu le lire dans la presse, car ils n’ont jamais fait partie de l’Azerbaïdjan.

Tigrane Yégavian Arménie
Manifestation de soutien aux Arméniens à Bruxelles, en Belgique, le 1er octobre 2023. © Photo Alexandros Michailidis / Shutterstock

Aucun corridor humanitaire n’a été mis en place ?

Il n’y en a pas eu, les Russes ne l’ont pas maintenu. Il y a un corridor, mais qui est contrôlé par l’Azerbaïdjan et qui a servi à arrêter des dirigeants arméniens pour les transférer ensuite à Baku. Depuis, nous n’avons aucune nouvelle de ces prisonniers militaires et politiques. Personne ne se mobilise pour obtenir leur libération.

Quelle est la place de l’Iran dans cette guerre ?

L’Iran est historiquement contre l’Azerbaïdjan, car elle estime que ce pays est une imposture historiquement. Rien que le nom, Azerbaïdjan, a été emprunté à une province du nord de l’Iran. Il y a d’ailleurs deux fois plus d’Azéris en Iran qu’en Azerbaïdjan, mais ils ménagent ce pays, car ils ne veulent pas avoir de problèmes avec cette importante communauté sur leur sol. D’un autre côté, le Haut-Karabakh n’est pas leur souci. Ils se concentrent davantage sur la frontière avec l’Arménie. Une fois que le Haut-Karabakh sera anéanti, l’Iran essaiera de mener une guerre de procuration contre l’Azerbaïdjan. Mais c’est très risqué, car l’Iran ne veut pas de conflit direct avec la Turquie. Ils menacent donc sans menacer. La situation est comparable à l’alliance entre l’Azerbaïdjan et Israël, qui se sert de l’Azerbaïdjan comme une arrière-cour contre l’Iran. Mais, contrairement à Israël, l’Iran ne livre pas d’armement. Elle est inquiète, mais elle ne bouge pas.

« La France est pro-Arménienne, car elle est consciente qu’il y va de la stabilité de la région et des dangers du panturquisme, qui s’étend au-delà de la Turquie, aux Balkans, mais aussi au sein de la diaspora turque en Allemagne. C’est une menace »

La guerre en Ukraine, et les sanctions internationales contre la Russie, ont-elles ouvert la brèche à l’invasion du Haut Karabakh ?

Absolument. Il y a vraiment une corrélation, car un vide sécuritaire s’est créé et il a très clairement accentué la dépendance de la Russie vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. Car c’est par l’Azerbaïdjan que transitent les exportations d’hydrocarbures russes, qui permettent de contourner les sanctions internationales. Les Russes ont donc sacrifié le Haut-Karabakh. Officiellement, leurs troupes s’y maintiendront jusqu’en 2025, à l’aide de 2 000 soldats, mais on se demande à quoi ils servent. Comme un enfant gâté, l’Azerbaïdjan nous montre un exemple de ce qu’est la diplomatie du « multi-alignement » : ils sont très bien avec les Turcs, avec les Russes, avec les Anglais, et avec les Américains, et ils arrivent à les faire jouer les uns contre les autres. Alors que les Arméniens n’ont plus beaucoup de cartes à jouer au contraire, si ce n’est un peu avec l’Inde et avec la France.

Pourquoi la France est l’un de seuls pays à se positionner comme soutien à l’Arménie ?

Pour deux raisons. La diaspora arménienne y est un peu pour quelque chose, mais ça n’explique pas tout. La France est surtout mécontente des conclusions de la guerre des 44 jours de 2020 : les Russes et les Turcs se sont mis d’accord pour un partage du Caucase du sud en zone d’influence. Et ils ont écarté les autres membres du groupe de Minsk, ce groupe co-présidé par la France, les États-Unis et la Russie, dans cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour régler politiquement le conflit du Haut-Karabakh. Mais on en n’entend plus parler depuis la guerre des 44 jours de novembre 2020. Les Français ne sont plus dans la partie, et ils se rendent compte que le rapport de force est déséquilibré. D’où l’intérêt d’aider l’Arménie à se défendre, car elle est menacée.

La France n’affichait pas autant son soutien avant ces événements ?

Quand la France était co-présidente du groupe de Minsk, elle était d’une neutralité absolue, malgré le fait que le Haut-Karabakh soit tombé sous les mains de l’Azerbaïdjan. Maintenant, la France est pro-Arménienne, car elle est consciente qu’il y va de la stabilité de la région et des dangers du panturquisme, qui s’étend au-delà de la Turquie, aux Balkans, mais aussi au sein de la diaspora turque en Allemagne. C’est une menace. Il y a aussi une véritable guerre par procuration que l’Azerbaïdjan mène contre la France, en multipliant les attaques diplomatiques de désinformation à propos des Jeux olympiques (JO) et de la sécurité du pays sur les réseaux sociaux par exemple, depuis l’Azerbaïdjan. Ils montent également les nationalismes ultramarins qui veulent l’indépendance en Nouvelle Calédonie, en Guyane française, en Guadeloupe et en Martinique, en organisant des conférences contre la France à Baku. L’Azerbaïdjan le fait avec sa casquette de chef de file du mouvement des non-alignés.

« Le but est d’annexer ce territoire et il n’est pas opportun de qualifier les Arméniens du Haut-Karabakh de « séparatistes », comme j’ai pu le lire dans la presse, car ils n’ont jamais fait partie de l’Azerbaïdjan »

Le positionnement géographique de l’Arménie, ni tout à fait en Orient, ni en Occident, empêche le grand public de s’y intéresser davantage ?

Le contexte est déjà très compliqué à expliquer, d’autant plus que l’Arménie se situe loin de l’Occident, à sa périphérie. Le public n’est pas directement concerné, contrairement à l’Ukraine. Or, l’enjeu dépasse les frontières, car c’est une guerre pour les énergies et pour les droits de passage stratégiques. Ce que peut faire la France, c’est de rétablir cet équilibre. Il faudrait que le territoire arménien soit sanctuarisé.

Comment imaginer l’issue de cette guerre ? [Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 12 décembre 2023 — NDLR]

L’Azerbaïdjan va attaquer et va essayer d’annexer le sud de l’Arménie. Ce sera un test pour nos démocraties : si elle attaque comme en septembre 2022, l’Union européenne (UE) va-t-elle enfin activer un mécanisme de sanctions internationales ? Si elle le fait, ça fera reculer l’Azerbaïdjan, qui ne comprend que le rapport de force. Si elle ne le fait pas, elle abandonnera alors la seule démocratie du Caucase, et elle rendra un énorme service aux courants de national populisme en Europe qui défendent les chrétiens d’Orient et la cause arménienne, avec leur lecture civilisationnelle. Cela rendra la voix de l’Europe inaudible.

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