Edito n°1393 : Mensonge

Plus que jamais, l’information est une valeur essentielle. A l’heure où l’ingérence informationnelle a pris une ampleur inédite, démultipliée par le développement du numérique et des réseaux sociaux, savoir ce qui est vrai et ce qui est faux est devenu vital. Vital non seulement pour les Etats, mais aussi pour les citoyens et pour les entreprises. « L’estimation basse du coût de la désinformation pour les entreprises est de 79 milliards de dollars par an. Cela correspond aux pertes boursières, aux coûts des mesures de protection que les entreprises doivent prendre… Ces coûts grandissent à mesure que la menace informationnelle se renforce », raconte l’historien et professeur associé à Science Po, spécialiste de la manipulation de masse, David Colon, dans l’interview que nous publions cette semaine. En même temps que Monaco poursuit sa numérisation à marche forcée, la principauté sait aussi qu’elle s’expose à toutes sortes de manipulations et de désinformations, dont la puissance est décuplée par Internet et les réseaux sociaux. Sites Internets malveillants, faux comptes, publication massive de commentaires orientés, manipulation coordonnée des algorithmes de recommandation, influenceurs rémunérés pour produire des vidéos servant des intérêts privés, exposition à des contenus qui jouent sur les caractéristiques psychologiques des internautes… Chaque utilisateur d’Internet, quel que soit son âge, a une plateforme qui lui est destinée. De TikTok pour les plus jeunes, à Facebook pour les plus âgés, chaque génération peut donc être facilement ciblée. « Notre cerveau est devenu directement accessible depuis que nous utilisons massivement des médias sociaux sur des écrans connectés et que le moindre de nos gestes est enregistré et transmis pour une exploitation publicitaire ultérieure. Aujourd’hui, la guerre de l’information est d’abord une guerre mondiale pour la conquête des esprits », ajoute David Colon. L’objectif est de jouer de cette influence pour altérer les mécanismes de compréhension du monde réel et agir, par exemple, sur la prise de décision pour un vote, dans un contexte d’élections. En Roumanie, en décembre 2024, le premier tour de l’élection présidentielle a été annulé pour des soupçons de manipulation des algorithmes en faveur du candidat prorusse, Calin Georgescu. A l’échelle de Monaco, où le nombre d’électeurs inscrits pour les élections nationales de 2023 était, très exactement, de 7 594, l’influence numérique serait, potentiellement, encore plus facile à mettre en œuvre. Si on dézoome, l’objectif de cette « guerre cognitive » peut consister à fragiliser un pays. Depuis février 2022, la Russie mène ainsi une guerre de l’information systématique et coordonnée contre les pays qui apportent leur aide à l’Ukraine, en faisant parfois appel à des officines d’opérations d’ingérence informationnelle. « Les effets toxiques provoqués par les médias sociaux peuvent se traduire par des passages à l’acte violent, et même par des insurrections. L’assaut du Capitole des États-Unis par des partisans de Donald Trump le 6 janvier 2021 a été entièrement coordonné sur Facebook », rappelle David Colon. À l’heure où même les démocraties les plus robustes peinent à contenir la viralité du mensonge, Monaco se voit confronté à un enjeu inédit : préserver son intégrité institutionnelle, dans un monde où l’attaque vient désormais aussi, et surtout, par des flux numériques. Cette menace prend davantage d’épaisseur avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA), qui permet la diffusion de “deep fakes”, c’est-à-dire des images ou des vidéos truquées par IA pour imiter une personne et diffuser de fausses informations. La guerre cognitive ne fait que commencer.