Si les actes de violences physiques et sexuels sont de plus en plus répertoriés à Monaco, il existe un type de violence qui reste difficile à chiffrer : les violences économiques. Abondance d’argent, multiples nationalités, postes à hautes responsabilités… Monaco semble être un terrain propice au développement de ce type de violences, encore mal connu.
« Dans un couple, l’argent est encore trop traditionnellement lié aux hommes. » Dans son bureau du Conseil national, l’élue Béatrice Fresko-Rolfo parle avec assurance d’un sujet qui est mal connu, les violences économiques. Dans son rapport sur les violences faites aux femmes à Monaco, l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee) n’a pas publié de chiffres en lien avec ce type de violences. Pour Béatrice Fresko-Rolfo, la raison vient avant tout de l’état d’esprit général : « Il est difficile de détecter les violences économiques, car elles se passent en vase clos, et il y a une sorte de silence complet sur la question de la part des victimes. » Elle fait une pause de quelques secondes puis reprend : « Ces femmes sont souvent dépendantes de l’argent de leur mari, et dénoncer les actes, c’est aussi prendre le risque de perdre ce qu’on a. »
« Prison dorée »
Avec ses 141 nationalités et ses nombreux millionnaires, Monaco accueille un public bien particulier : celui des gens fortunés, dont la plupart sont étrangers. Cette opulence d’argent est un contexte favorable au développement de ces violences, selon la conseillère nationale : « Souvent, la femme a suivi son époux en principauté, et, dans certains cas, elle ne possède pas non plus de travail ici. Elle vit donc seulement avec l’entrée d’argent de son conjoint. C’est sur ce terreau que peut naître la violence économique, puisque la femme est dépendante de son mari. » La barrière de la langue peut aussi être un frein à la libération de la parole, selon elle : « Imaginez : vous êtes dans un pays étranger où vous êtes seule. Vos amis et votre famille sont loin, vous ne parlez pas français. Si vous osez dénoncer ce qu’il se passe, vous allez où, ? Vous faites quoi ? ». Un propos complété par ceux de Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour la promotion et la protection des droits des femmes, qui expliquait dans Monaco Hebdo n° 1362 la difficulté de libérer la parole quant aux violences à Monaco : « La principauté peut parfois se révéler être une prison dorée. Il y a tout un imaginaire qui fait rêver, notamment au niveau de la demande de résidence en principauté… Les femmes peuvent être avec quelqu’un de très influent, qui a une certaine position sociale, et ça va alors être plus compliqué de dénoncer son mari ».
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« Pression »
Corinne, la soixantaine, en est le parfait exemple. Dans une vidéo publiée par l’association d’aide aux victimes d’infractions pénales (Avip), cette dernière témoigne de son expérience. Résidente à Monaco, elle a vécu plusieurs décennies au côté d’un riche compagnon qui lui faisait vivre une « vie de rêve. » Mais cette dernière a décidé de le quitter, après que celui-ci lui ai demandé l’aval pour avoir une relation sexuelle avec la fille de Corine : « On imagine souvent qu’avec une belle voiture et une belle maison, on est à l’abri de la violence. Cependant, dans ces environnements privilégiés, certaines femmes sont financièrement dépendantes de leurs maris, qui peuvent être riches et manipulateurs. Cette dépendance crée une emprise psychologique due à la manipulation. » Après avoir mis fin à cette relation, elle s’est retrouvée seule, et ses anciennes relations lui ont majoritairement tournées le dos : « Elle a reçu l’aide d’un ami qui lui a prêté son appartement, mais elle savait qu’en quittant cet homme, elle renonçait à un certain train de vie. Cette pression est insoutenable », témoigne Valérie Campora-Lucas, directrice de l’Avip.

« Si dans un couple l’homme exerce une pression économique sur sa conjointe, il est probable que cette violence devienne un jour physique »
Béatrice Fresko-Rolfo. Conseillère nationale
Un type de violence méconnu
Bien moins visibles que les violences physiques, ce type d’agression est encore aujourd’hui, très peu documenté. Pour trouver une définition claire, il faut se diriger vers la délégation française aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Suite à un colloque, en novembre 2020, cette délégation a défini les violences économiques comme « le contrôle financier au quotidien, qui peut aller jusque’à la dépossession totale des moyens d’autonomie de la femme ». Cette même notion de violences économiques était déjà citée dans la convention d’Istanbul de 2014, intégrant la violence économique dans la définition des violences conjugales. Si dans le droit monégasque, cette notion de violence économique n’est pas traitée, le droit français s’est adapté tardivement, en décembre 2021 avec la publication de la loi Rixain, du nom de la députée Marie-Pierre Rixain, à l’origine de cette loi. Désormais, en France, les salaires ne peuvent plus être versés directement sur un compte tiers. En effet, ce texte de loi indique que « le paiement du salaire par chèque barré ou virement ne pourra s’opérer que sur un compte bancaire, ou postal, dont le salarié est le titulaire ou le co-titulaire. » Ce texte de loi assure une autonomie financière aux deux parties dans un couple. A Monaco, les textes de loi ne font aucunement mention de ce type de violence, au grand regret de la conseillère nationale Béatrice Fresko-Rolfo, qui y voit le terreau des violences physiques : « Si dans un couple l’homme exerce une pression économique sur sa conjointe, il est probable que cette violence devienne un jour physique. » C’est également le constat que fait le site Internet viepublique.fr, en définissant la violence économique comme la « première manifestation de la violence conjugale. »
« On imagine souvent qu’avec une belle voiture et une belle maison, on est à l’abri de la violence. Cependant, dans ces environnements privilégiés, certaines femmes sont financièrement dépendantes de leurs maris, qui peuvent être riches et manipulateurs »
Corinne, victime de violence économique
Union européenne
« Si vous vous prenez une claque au tout début de la relation, alors vous partez. Mais souvent, ça commence par de la jalousie, des remarques rabaissantes. Puis, il s’installe un climat de tension économique, souvent exacerbé par la différence de salaire entre les sexes. Puis, c’est la violence physique. » Ce schéma, Valérie Camporas-Lucas le connaît bien, puisque, via son association, elle a pu aider 51 victimes à Monaco. « Il faut bien comprendre la tension qu’il règne chez ces femmes qui, parfois, sont venues directement depuis un pays hors de l’Union européenne (UE) jusqu’à Monaco pour suivre leur mari. Si elles se retrouvent seules, elles n’ont pas la possibilité légale de résider dans les communes françaises aux alentours. » En effet, sur le site Internet de l’UE on peut lire qu’en « tant que ressortissant(e) d’un pays hors UE, un pays de l’UE ou de l’espace Schengen peut vous refuser l’entrée si vous ne remplissez pas les conditions d’entrée définies dans le code frontières Schengen. » C’est -à-dire, un document de voyage en cours de validité, un visa ou une justification du motif de séjour dans le pays en question. Et dans le cas où ce séjour est validé, il aura une durée de seulement 90 jours, avant d’être potentiellement renouvelé. « Cela pousse donc les femmes victimes de ces violences à rester avec leur mari. Car, dans le cas contraire, ce sont elles qui entament des démarches administratives folles, pas l’auteur de ces violences », explique Valérie Camporas-Lucas.

« Imaginez : vous êtes dans un pays étranger où vous êtes seule. Vos amis et votre famille sont loin, vous ne parlez pas français. Si vous osez dénoncer ce qu’il se passe, vous allez où ? Vous faites quoi ? »
Béatrice Fresko-Rolfo. Conseillère nationale
Comment combattre cette violence ?
Pour Béatrice Fresko-Rolfo, la violence commence dès la gestion du compte bancaire : « A partir du moment où il y a un compte commun, et que ce n’est que l’homme qui le gère, c’est qu’il y a déjà une violence contre l’autre, car la femme n’est pas décisionnaire de son argent. » Son idée ? Suivre la nouvelle législation française quant au versement des salaires : « Malheureusement je suis consciente de la difficulté d’ouvrir un compte en banque à Monaco. » Elle qui a été en visite d’information en 2023 au Kosovo pour l’adhésion de ce pays au Conseil de l’Europe, elle y a puisé quelques idées, notamment sur l’indépendance financière des femmes Roms : « Le gouvernement n’a pas accès à ces femmes qui sont dans des communautés très fermées. Les politiques ont donc mis en place une action qui oblige le versement des allocations familiales sur le compte en banque de la mère. Ce qui a provoqué une vague d’ouverture de compte de ces femmes-là, leur ouvrant la voie de l’autonomie. » Consciente de la différence de population entre le Kosovo et Monaco, cette conseillère nationale précise : « Je veux dire par là que chaque femme devrait avoir sa propre autonomie financière, au cas où elle se retrouvent seule, un jour. »
« Il faut bien comprendre la tension qu’il règne chez ces femmes qui, parfois, sont venues directement depuis un pays hors de l’Union européenne (UE) jusqu’à Monaco pour suivre leur mari. Si elles se retrouvent seules, elles n’ont pas la possibilité légale de résider dans les communes françaises aux alentours. »
Valérie Campora-Lucas. Directrice de l’association d’aide aux victimes d’infractions pénales (Avip)
Pour elle, il est d’autant plus urgent de traiter dès aujourd’hui ce type de violence, notamment vis-à-vis de l’évolution des mentalités : « J’ai un peu peur, car je constate dans le monde un retour du sexisme, avec notamment une catégorisation de la femme dans son rôle de mère de famille. Je vois des mouvements de jeunes femmes qui reviennent à ces normes, notamment aux Etats-Unis [avec le mouvement “Tradwife”, « épouses traditionnelles » — NDLR], et je me dis : toutes ces femmes qui se sont battues des années pour que les petites filles puissent avoir accès à l’éducation, pour que les jeunes femmes puissent faire le métier qu’elles veulent… Elles sont en train de tout balayer. Mais moi, je ne veux pas revenir en arrière. Je ne veux pas que mes filles dépendent de quelqu’un. Je veux qu’elles puissent avoir la liberté de décider pour elles. » Pour Valérie Campora-Lucas, une autre solution est également envisageable, celle du rapprochement entre personnes de mêmes nationalités : « Etant donnés le nombre d’étrangers qui sont résidents à Monaco, on pourrait imaginer une présence encore plus forte de clubs où seraient présentes les personnes avec les mêmes origines. Cela permettrait notamment de tisser des liens forts entre personnes du même pays, et d’avoir accès à un soutien émotionnel et-ou matériel direct. » Si les chiffres sont très difficiles à obtenir sur ce type de violences, « elles sont bien présentes », assure la directrice de l’Avip, qui espère « une évolution dans le droit monégasque pour protéger ces femmes. »



