mardi 28 avril 2026
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Pierre-André Chiappori : « L’exposition directe de Monaco aux tarifs douaniers reste limitée »

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En ce début d’année 2025, Pierre-André Chiappori, conseiller-ministre des finances et de l’économie, livre son analyse sur la situation économique de Monaco. Baisse des recettes, tarifs douaniers, fragilisation de l’Europe et coopération fiscale avec la France : il donne son éclairage à Monaco Hebdo. Interview.

Le budget primitif 2025 a montré une diminution des recettes, notamment du fait de la réduction des opérations immobilières : sur quels leviers va reposer la croissance future ?

Devant la perspective de la diminution des recettes exceptionnelles liées au projet d’extension en mer, il s’avère aujourd’hui indispensable de poursuivre les réflexions en cours sur deux axes : identifier de nouvelles sources de revenus, nous permettant de maintenir un équilibre budgétaire, et optimiser les recettes existantes, notamment en veillant à maximiser l’efficience de leur recouvrement.

Il faudra aussi optimiser les ressources existantes ?

La pérennisation d’une situation d’équilibre implique également un emploi raisonné et optimisé de nos ressources. Des mesures de gestion plus strictes des finances publiques doivent donc être mises en œuvre, notamment en priorisant les différents chantiers à venir, et en contenant certaines dépenses non essentielles. Il est aussi nécessaire de diversifier notre tissu économique, en cherchant à développer des activités innovantes ayant un fort potentiel de croissance, génératrices de recettes, mais aussi d’emploi, peu consommatrices d’espace, et participant au rayonnement international de Monaco.

« Les exportations de Monaco vers les États-Unis ne constituent qu’une part marginale de l’activité économique globale et ont représenté moins de 42 millions d’euros en 2023, pour un PIB supérieur à 9 milliards »

Ces activités nouvelles ne doivent pas, non plus, effacer les secteurs clés que sont le tourisme et la finance ?

Cela ne doit pas, en effet, se faire au détriment des secteurs historiques qui ont toujours contribué au dynamisme de l’économie monégasque, comme la finance et le tourisme, et que nous continuerons à soutenir, notamment en renforçant notre politique d’attractivité pour les investisseurs étrangers, ainsi que pour le tourisme haut de gamme et l’organisation d’évènements et de congrès internationaux.

En ce qui concerne le fonds de réserve constitutionnel, sur quels secteurs et quelles classes d’actifs allez-vous concentrer les investissements ?

Le fonds de réserve constitutionnel est géré avec une approche prudente et diversifiée. Ses actifs sont aujourd’hui répartis en quatre segments distincts : titres de placement (portefeuille d’investissement financier classique), pour deux-tiers dans des instruments liquides classiques (actions, obligations), et pour le un tiers dans des « fonds complexes », comme des fonds de capital investissement, des fonds d’infrastructure, ou des fonds de dettes privés. Puis des titres de participation, dont les titres de la Société des bains de mer (SBM), de l’immobilier, et une réserve d’or physique. S’agissant de la partie proprement financière, une réflexion est en cours pour trouver un équilibre optimal entre gestion passive, via des outils indiciels, et gestion active, par des acteurs financiers de la place.

Pierre-André Chiappori Conseiller-ministre Economie et Finance Monaco
« Les produits monégasques concernés par des hausses de tarifs douaniers seraient principalement ceux liés aux secteurs de niche : appareils de mesure et horlogerie, produits cosmétiques et activités artistiques. Ces segments pourraient être moins sensibles aux variations de coûts douaniers, en raison de leur clientèle haut de gamme. » Pierre-André Chiappori. Conseiller-ministre pour les finances et pour l’économie. © Photo Stephane Danna / Direction de la Communication

Considérez-vous que le fonds de réserve constitutionnel de la principauté est un fonds souverain ?

D’après le Fonds monétaire international (FMI), un fonds souverain se définit par trois caractéristiques : être contrôlé par un gouvernement gérer des actifs dans une perspective de long terme, et poursuivre une politique visant des objectifs macro-économiques, notamment le lissage de l’activité, pour répondre à d’éventuels retournements conjoncturels, et la diversification des ressources pour faire face à des changements structurels défavorables. Dans cette perspective, le FRC peut certainement être considéré comme un fonds souverain, et probablement comme le plus ancien fonds souverain existant.

« L’immobilier monégasque, perçu comme un actif de prestige et une valeur refuge, pourrait bénéficier d’une demande accrue, notamment de la part d’investisseurs internationaux cherchant à sécuriser leurs capitaux ou souhaitant bénéficier de rendements locatifs stables »

Avec une spécificité, tout de même ?

Il convient de prendre en compte l’intégration du fonds de réserve constitutionnel dans le cadre constitutionnel monégasque, alors que de nombreux fonds souverains étrangers opèrent avec une plus grande autonomie vis-à-vis des structures institutionnelles.

Les taux directeurs baissent en Europe : cela implique moins de bénéfices pour les banques monégasques, et donc moins de recettes fiscales ?

La baisse des taux directeurs en Europe pourrait effectivement entraîner des conséquences sur les bénéfices des banques monégasques et, par extension, sur les recettes fiscales de la principauté. Notons cependant qu’à moyen terme, l’évolution des taux reste incertaine, notamment en cas de résurgence de tendances inflationnistes.

« Le risque, ici, réside plutôt dans le déclenchement d’une guerre commerciale globale […]. L’histoire montre que de telles situations se traduisent inévitablement par une diminution sensible du commerce international, et, in fine, de la croissance mondiale. Aucune économie n’est alors totalement à l’abri »

Que représente cette baisse à échelle du budget ?

L’ampleur de cet impact à l’échelle du budget de l’État dépendra de la résilience des banques et de leur capacité à compenser partiellement cette perte, notamment en diversifiant leurs sources de revenus. De plus, et bien que le secteur bancaire soit important dans l’économie monégasque, les recettes fiscales proviennent de nombreuses sources, et une baisse de leur contribution pourrait être compensée par d’autres secteurs économiques performants.

Cette baisse des taux directeurs peut-elle avoir un effet positif sur l’immobilier monégasque, malgré la singularité de son marché et de ses prix ?

De manière générale, une baisse des taux directeurs tend à avoir un effet globalement positif sur le marché immobilier : elle se traduit par des conditions de financement plus favorables, qui peuvent encourager certains acheteurs à investir dans ce secteur. Le cas de l’immobilier monégasque est cependant spécifique. D’une part, la sensibilité de la demande aux taux d’intérêt y est probablement plus faible qu’ailleurs. En revanche, dans un environnement de faibles taux d’intérêt, les investisseurs peuvent chercher à obtenir une rémunération supérieure par des placements alternatifs. L’immobilier monégasque, perçu comme un actif de prestige et une valeur refuge, pourrait bénéficier d’une demande accrue, notamment de la part d’investisseurs internationaux cherchant à sécuriser leurs capitaux ou souhaitant bénéficier de rendements locatifs stables.

Face au possible risque de hausse des tarifs douaniers aux États-Unis sur les produits européens, où se situe Monaco ?

Monaco occupe une position singulière dans le contexte d’une éventuelle hausse des tarifs douaniers aux États-Unis sur les produits européens. La principauté ne possède pas de production manufacturière ou industrielle à grande échelle destinée à l’exportation. Par conséquent, l’exposition directe de Monaco aux tarifs douaniers sur les produits exportés reste limitée. Les exportations de Monaco vers les États-Unis ne constituent qu’une part marginale de l’activité économique globale et ont représenté moins de 42 millions d’euros en 2023, pour un PIB supérieur à 9 milliards. De plus, les produits monégasques concernés par des hausses de tarifs douaniers seraient principalement ceux liés aux secteurs de niche : appareils de mesure et horlogerie, produits cosmétiques et activités artistiques. Ces segments pourraient être moins sensibles aux variations de coûts douaniers, en raison de leur clientèle haut de gamme.

« Le compte de partage en matière de TVA est un instrument clé pour la coopération fiscale entre les deux pays et garantit une redistribution équitable des recettes fiscales, contribuant à la stabilité économique et financière de la principauté dans le cadre de ses relations privilégiées avec la France »

Où se situe le risque, dans ce cas ?

Le risque, ici, réside plutôt dans le déclenchement d’une guerre commerciale globale, les autres acteurs majeurs, comme l’Union européenne (UE), la Chine, le Mexique et le Canada, ainsi que le Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud (BRICS), adoptant des mesures de rétorsions. L’histoire montre que de telles situations se traduisent inévitablement par une diminution sensible du commerce international, et, in fine, de la croissance mondiale. Aucune économie n’est alors totalement à l’abri. En tout état de cause, le contexte actuel nécessite une vigilance accrue, voire des stratégies d’adaptation le cas échéant.

La zone euro reste-t-elle solide, malgré le fort endettement des principales puissances européennes, France et Allemagne notamment ?

La solidité de la zone euro repose sur plusieurs facteurs, dont sa taille, sa structure institutionnelle et la résilience économique de ses membres. Le PIB total de la zone euro se situe aux alentours de 15 500 milliards de dollars, légèrement inférieur à celui de la Chine, si l’on se réfère aux statistiques officielles, et proche de la moitié de celui des Etats-Unis. En outre, des mécanismes européens comme le pacte de stabilité et de croissance, adapté en période de crise, ainsi que l’action de la banque centrale européenne, offrent des garde-fous contre une déstabilisation excessive.

Pierre-André Chiappori Conseiller-ministre Economie et Finance Monaco
« La baisse des taux directeurs en Europe pourrait effectivement entraîner des conséquences sur les bénéfices des banques monégasques et, par extension, sur les recettes fiscales de la principauté. Notons cependant qu’à moyen terme, l’évolution des taux reste incertaine, notamment en cas de résurgence de tendances inflationnistes. » Pierre-André Chiappori. Conseiller-ministre pour les finances et pour l’économie. © Photo Stephane Danna / Direction de la Communication

Mais le risque existe ?

Cela étant, l’endettement de certains pays, dont la France, une croissance globale assez poussive et des incertitudes politiques croissantes, constituent de vrais sujets de préoccupation. La zone euro reste aujourd’hui solide, mais la crédibilité de la banque centrale européenne, et surtout la capacité des États membres à maintenir la confiance des marchés, seront déterminantes pour la pérennité de cette situation.

Malgré un fort endettement, la France continue de verser plus de 100 millions d’euros de TVA à Monaco chaque année, et près de 140 millions en 2024 : l’État monégasque a-t-il encore besoin de ce « geste » ?

En fait, le reversement annuel de la TVA au travers du mécanisme de compte de partage ne constitue nullement un « geste ». Il s’agit plus prosaïquement d’un dispositif technique efficace pour assurer le prélèvement de cette taxe sur les transactions ayant lieu en principauté. Le mécanisme de base découle de la convention douanière franco-monégasque de 1963. Une collecte directe et indépendante par Monaco de la TVA afférente aux transactions ayant lieu en principauté, à l’exception des transactions immobilières, poserait des problèmes pratiques difficilement surmontables, du fait de la situation géographique des deux pays.

« La sortie de Monaco de la liste grise du Gafi d’ici mi-2026 est un objectif ambitieux, mais réalisable. Depuis l’adoption du rapport Moneyval de décembre 2022, Monaco a réalisé des progrès significatifs »

Pourquoi ?

En pratique, la TVA collectée sur les biens et services qui y sont consommés est intégrée dans le système français, les recettes collectées en France et en principauté étant ainsi centralisées. Dans un second temps, le compte de partage permet de garantir une juste redistribution des recettes correspondantes entre les deux pays, en fonction d’une clé de répartition. Cette clé est basée sur une estimation des consommations finales à Monaco par rapport à la France, reflétant la réalité économique et le poids du marché monégasque, déterminée sur la base d’évaluations régulières des flux économiques entre les deux pays, notamment pour déterminer la consommation réelle de biens et services en principauté. Ce dispositif permet de simplifier les échanges commerciaux et fiscaux entre Monaco et ses partenaires étrangers.

Ce dispositif est donc indispensable, encore aujourd’hui ?

Le compte de partage en matière de TVA est un instrument clé pour la coopération fiscale entre les deux pays et garantit une redistribution équitable des recettes fiscales, contribuant à la stabilité économique et financière de la principauté dans le cadre de ses relations privilégiées avec la France. Ajoutons enfin que la TVA constitue une source importante de revenus fiscaux pour le budget de l’État monégasque.

En ce qui concerne la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi), êtes-vous confiant quant à une sortie espérée pour la mi-2026 ?

La sortie de Monaco de la liste grise du Gafi d’ici mi-2026 est un objectif ambitieux, mais réalisable. Depuis l’adoption du rapport Moneyval de décembre 2022, Monaco a réalisé des progrès significatifs auxquels les instances internationales se sont montrées sensibles – comme en témoigne le rapport très positif rédigé récemment par Moneyval. Nous avons encore du chemin à parcourir, mais les avancées réalisées sont déjà considérables. La principauté est déterminée à mettre en place les dernières recommandations attendues par le Gafi, conformément aux échéances prévues. Si Monaco suit un calendrier clair pour combler les lacunes identifiées et fournit des preuves tangibles de conformité, une sortie d’ici mi-2026 semble réaliste. Pour ce faire, nous maintenons une communication ouverte avec le Gafi, pour clarifier les progrès réalisés et anticiper leurs éventuelles attentes, afin d’éviter tout retard.

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