mercredi 29 avril 2026
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De la maison d’arrêt à un bureau de tabac, l’histoire entrepreneuriale de deux amis Monégasques

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Le Khedive, véritable institution du port Hercule, a été repris en septembre 2024 par Florian Sultan et Kevin Costa, deux amis Monégasques. Anciens salariés de la maison d’arrêt de Monaco, ils ont décidé de quitter la fonction publique pour l’entrepreneuriat.

Sur le port Hercule, il existe un bureau de tabac qui reste ancré dans le paysage et ce, malgré le temps qui défile. En 87 ans, le Khedive s’est transformé en une véritable institution au cœur du quartier de la Condamine. Et la relève semble assurée, puisqu’en ce mois de décembre 2024, il y a derrière le comptoir, deux visages que les locaux connaissent très bien : « Bonjour les gars, vous allez bien ? » L’ambiance dans ses murs est amicale, bon enfant. Sourire aux lèvres, Florian Sultan et Kevin Costa se sentent à l’aise : « Eh bonjour, comme d’habitude c’est ça ? » A 33 ans, les deux meilleurs amis viennent de reprendre ce commerce : « Le Khedive c’est plus qu’un simple bureau de tabac, ici on sent tout l’aspect humain, explique Florian, une tasse de café encore fumante dans les mains. Les gens viennent pour nous parler, nous raconter leur quotidien. On sent ce lien qui anime un véritable quartier. C’est comme un bureau de tabac de village », enchaîne Kevin. Pour eux, il est essentiel d’avoir des Monégasques à la tête de ce commerce : « On est des enfants de Monaco. Nos clients sont des parents d’amis ou bien des connaissances de nos familles et forcément ça créer un enthousiasme. »

« Les anciens propriétaires nous ont formés, parce qu’on n’est pas de ce monde. Tout ce qui est tabac, on ne connaissait pas du tout »

Florian Sultan

La maison d’arrêt comme catalyseur

En apparence si tranquille, les deux amis ne sont pourtant pas du métier. L’un comme l’autre, après des expériences en restauration, se sont lancés dans la fonction publique. D’abord Florian, qui dès 2011, fait le choix d’entrer en tant que cuisinier à la maison d’arrêt de Monaco : « J’avais 20 ans et ce travail m’a fait grandir et prendre en maturité. Il y a tout un fantasme autour du monde carcéral et ça m’a permis de distinguer le vrai du faux. » C’est d’ailleurs lui, Florian, qui a fait rentrer quelques années plus tard, son ami, Kevin : « Il y a eu un poste qui s’est libéré à la maison d’arrêt, et je lui en ai parlé, il a été pris. » Kevin a arrêté l’école dès ses 18 ans : « L’école m’a toujours couru après, et ne m’a jamais rattrapé », rigole-t-il, avant d’enchaîner : « J’étais plus école du terrain, personnellement. » Après un passage dans les boulangeries Costa tenues par sa famille, il travaille en restauration : « Le rythme était soutenu, avec des périodes où c’était du sept jours sur sept, 14 heures par jour. » A la rencontre de son premier amour, il décide de se laisser plus de temps, et il quitte la restauration en 2014 pour un court passage dans l’hôtellerie, avant d’entrer en juin 2016, à la maison d’arrêt de Monaco, en tant que responsable économat. « Je m’occupais du réapprovisionnement des stocks de la maison d’arrêt. C’est notamment pour cette raison que j’allais au Khedive tous les matins, pour acheter du tabac aux détenus. »

Le Khedive Florian Sultan Kevin Costa Bureau de Tabac Monaco
© Photo Amaury Caillault / Monaco Hebdo

« C’est le bonheur. Malgré les horaires qui s’étalent de 5 heures à 20 heures, ça change radicalement la vie »

Florian Sultan

« On s’est dit qu’il fallait foncer »

Entre les deux hommes, leur travail commun à la maison d’arrêt ne fait que renforcer une amitié déjà forte : « En bossant ensemble, on a su qu’on pourrait monter une affaire sérieuse tous les deux. Il fallait juste attendre le bon moment. On a eu des opportunités avant, mais pour plusieurs raisons, ça n’a jamais abouti », détaille Florian. Un kiosque au marché, un restaurant typique, un restaurant japonais… Les deux amis ont hésité sur plusieurs affaires : « Il fallait être solidement assis financièrement, mais aussi mentalement, et on manquait de maturité. Puis, on a eu tous les deux des enfants sur cette période, donc on a attendu un peu. » Après avoir mis de côté ce projet, c’est en juin 2024 qu’une nouvelle occasion se présente. Kevin revient d’une tournée d’achat au bureau de tabac le Khedive : « Quand il m’a dit que les propriétaires cherchaient à revendre, on s’est regardé et on a su… Honnêtement, on en a discuté trois jours, et puis on s’est dit qu’il fallait foncer. » Les deux amis posent un an d’indisponibilité à la fonction publique, et, le 31 juillet 2024, ils quittent la maison d’arrêt. S’ils n’y étaient pas en tant que détenus, les deux copains semblent pourtant ressentir une libération à leur sortie : « C’est étrange, mais j’ai senti comme une nouvelle vague d’énergie, un nouveau challenge. Et ça fait du bien », explique Kevin.

Dès le lendemain, le 1er août 2024, c’est en tant que futurs patrons que les deux amis se retrouvent : « Les anciens propriétaires nous ont formés, parce qu’on n’est pas de ce monde. Tout ce qui est tabac, on ne connaissait pas du tout. » Et c’est finalement le 13 septembre 2024 qu’enfin, les deux amis deviennent patron. « Depuis, c’est le bonheur. Malgré les horaires qui s’étalent de 5 heures à 20 heures, ça change radicalement la vie », lance Florian, rapidement suivit dans ses propos par son ami : « Quand on a un souci avec les enfants, ce n’est pas grave on s’arrange. On vient plus tard ou on part plus tôt. Cette souplesse, c’est agréable. » Pour les accompagner dans cette aventure humaine et amicale, les deux anciens fonctionnaires ont souhaité garder les trois salariées : « Elles connaissent mieux le métier que nous, et on est à l’écoute de leurs conseils. Il était hors de question de changer l’équipe. »

« La qualité de vie est très différente. Par exemple, Florian peut retourner chez lui a 7 heures du matin, passer du temps avec sa fille et l’emmener à la crèche. Ça n’aurait pas été possible à la maison d’arrêt »

Kevin Costa

« Pièges à l’entrepreneuriat »

Après quelques mois d’activité, Florian et Kevin ne regrettent pas leur choix : « Je pense qu’on avait fait le tour de ce qui était possible à la maison d’arrêt », raconte Florian. « C’est vrai qu’on avait des avantages en tant que fonctionnaires, et on aurait pu les conserver. Mais quand on veut entreprendre il faut parfois sortir de sa zone de confort », complète Kevin. Le 13ème mois, les tickets-restaurants, la couverture médicale à 100 %, les primes pour les enfants, les primes de Noël, les primes de rentrée scolaire, les primes de vacances scolaires… Les deux amis ont fait une croix dessus. « Tous ces avantages peuvent être des pièges à l’entrepreneuriat, car on peut se dire : « Houlala, si un jour je travaille pour moi, je n’aurai plus les primes pour les enfants, et surtout je n’aurai plus la même retraite »», souffle Kevin. Avant de reprendre : « Mais à côté de ça, la qualité de vie est très différente. Par exemple, Florian peut retourner chez lui a 7 heures du matin, passer du temps avec sa fille et l’emmener à la crèche. Ça n’aurait pas été possible à la maison d’arrêt. » En quelques mois de nouvelle gérance, le Khedive semble continuer d’attirer sa clientèle habituelle, et ce sont désormais de nouveaux fonctionnaires qui viennent acheter les cigarettes des détenus chez Florian et Kevin. Les deux amis ont décidé d’entreprendre des travaux dès janvier 2025, pour rénover ce commerce. Ils perpétueront ainsi l’héritage de ce simple bureau de tabac qui, en traversant les décennies, s’impose comme le cœur vibrant du quartier.

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