Le multi-entrepreneur Alexandre Mars, également philanthrope et auteur, était invité en principauté par le Monaco Economic Board (MEB), le 4 avril 2025. À cette occasion, il a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Interview.
Votre dernier livre s’intitule Pause, pour une vie alignée(1) : ce que vous décrivez, c’est un décalage croissant entre l’image que l’on projette et ce que l’on vit vraiment ?
Oui, complètement. On vit aujourd’hui dans une ère du « marketing personnel », où l’on est sans cesse poussé à être « la meilleure version de soi-même ». C’est ce que certains profils sur Instagram incarnent très bien : des existences lisses, parfaites en apparence, auxquelles on sait pertinemment qu’on ne peut pas totalement croire… Mais auxquelles on a quand même envie d’adhérer. Cette mise en scène n’est pas nouvelle — elle est une forme de romantisation de la vie — mais elle a pris une ampleur délirante. Et ça a finit par créer une forme de tension intérieure, un malaise. Mon livre parle de ça. Il parle aussi de vulnérabilité, cette dimension inverse d’Instagram, qui implique d’être plus vrai, plus authentique.
Dans l’entrepreneuriat, l’échec est souvent présenté comme une étape normale, et pourtant, dans la société, on continue à valoriser uniquement les signes extérieurs de la réussite : comment concilier les deux ?
Il faut apprendre à ouvrir les portes, malgré cette pression. Aux États-Unis, on a une culture de l’échec beaucoup plus décomplexée. Personne ne va venir vous reparler de votre échec d’il y a 25 ans. En Europe, c’est différent : l’échec reste une tache. Moi, j’en parle depuis toujours. Je me suis construit avec cette phrase, qu’on attribue à Mandela : « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends. » Ce n’est pas juste un slogan. Derrière chaque réussite, il y a des dizaines de doutes, d’hésitations, de mauvaises décisions. C’est pour ça que la parole est essentielle. C’est dans le récit qu’on apprend. Le podcast Pause est un formidable outil pour ça, comme le livre. Il faut dire : « Oui, c’est vrai, c’est dur. » Tous les jours, j’échoue à quelque chose. Je me confronte à des gens qui ne sont pas en phase avec ce que j’espérais. Il faut être résilient, apprendre à parler, à comprendre. J’adore quand les gens osent me raconter leurs échecs.
« Tu n’as pas besoin de viser le Nasdaq pour être un entrepreneur. Chacun doit pouvoir décider ce que signifie « réussir » pour lui »
Mais un échec, ça coûte, notamment psychologiquement et financièrement : comment on se relève ?
Il est évident que c’est plus simple de prendre des risques quand on a un petit matelas de sécurité. Mais il faut comprendre que l’échec, ce n’est pas un score binaire : ce n’est pas 0 ou 1. Ce n’est pas tout perdre ou tout gagner. Hier encore, je donnais une conférence. Les gens semblaient inspirés, heureux d’être là. Et puis, une personne est venue me dire que j’aurais pu faire autrement, que j’aurais pu faire mieux. Ce n’est pas grave, mais c’est un petit échec. Je lui ai demandé ce qu’elle en pensait vraiment, pour apprendre. La clé, c’est de rester en mouvement. De se demander « Pourquoi je fais ça ? ». Et de ne pas attendre d’être trop bas pour changer quelque chose. Il faut se fixer des limites. Ne pas assumer ses échecs, c’est entrer dans une spirale de reniement.
Pour vous, l’audace, c’est la clé ?
Oui, mais une audace préparée. J’ai créé sept entreprises, et elles ont fonctionné. Pas parce que j’étais téméraire, mais parce que j’étais préparé. Je regarde tout : le nombre d’étages dans l’immeuble, la vitesse de l’ascenseur, les détails. Je n’ai jamais aimé le risque pour le risque. C’est une question de lucidité : quelles sont tes compétences, quels sont les besoins du marché ? Et, à un moment, il faut y aller. Il faut travailler dur. Et surtout, il faut bien s’entourer. Avoir l’intelligence de reconnaître là où l’on est moins bon, et aller chercher les bonnes personnes.
« On vit aujourd’hui dans une ère du « marketing personnel », où l’on est sans cesse poussé à être « la meilleure version de soi-même ». C’est ce que certains profils sur Instagram incarnent très bien : des existences lisses, parfaites en apparence, auxquelles on sait pertinemment qu’on ne peut pas totalement croire… Mais auxquelles on a quand même envie d’adhérer »
Mais où s’arrête l’audace et où commence l’opportunisme, car on voit aujourd’hui des milliards injectés dans des start-ups et dans l’intelligence artificielle (IA) sans modèle clair : l’audace est-elle en train de devenir une nouvelle injonction ?
C’est vrai qu’il y a une pression forte à devenir entrepreneur aujourd’hui. Si tu n’as pas monté ta boîte avant 30 ans, certains considèrent que tu as raté ta vie. Mais l’entrepreneuriat, c’est protéiforme. Tu peux être restaurateur, artisan, entrepreneur social… Tu n’as pas besoin de viser le Nasdaq pour être un entrepreneur. Chacun doit pouvoir décider ce que signifie « réussir » pour lui. Pour certains, c’est construire une multinationale. Pour d’autres, c’est passer du temps en famille le week-end. Ce qu’il faut refuser, c’est cette injonction à tout prix.
Et vous, quelle est votre définition de la réussite ?
Être au service de ceux qui ont peu. Avoir les moyens de mes ambitions, c’est-à-dire la liberté de choix et d’action. Développer des plateformes à impact avec d’autres personnes, comme blisce/, ou Pause. Selon les moments de ma vie, les projets changent. C’est pour ça que je travaille autant. Parce que je sais exactement pourquoi je le fais.
1) Pause, pour une vie alignée d’Alexandre Mars (Fayard), 216 pages, 13,99 euros (format numérique), 19 euros (format « papier »).



