Fin septembre 2024, quelques heures avant que ne soit retrouvé le corps de Philippine (1), ses proches ont sollicité l’aide de The Sorority pour diffuser un avis de recherche. Cette application repose sur une communauté de femmes et de personnes issues des minorités de genre prêtes à s’entraider à tout moment. Les explications de Priscillia Routier-Trillard, fondatrice de The Sorority.
Pourquoi avoir lancé The Sorority ?
The Sorority a été lancée en 2020. Au départ, l’objectif de cette application était de parvenir à relier de façon rapide et sécurisée, les femmes et les personnes issues des minorités de genres, afin d’assurer leur sécurité dans toute situation d’isolement, de violence ou de harcèlement. Dans la rue, dans les transports en commun, à l’école, au bureau, en soirée, en festival, chez soi… Avec The Sorority, on sait qu’on est jamais seul. Quand on donne l’alerte, en une minute, on touche 10 à 15 personnes, grâce à l’appui d’une communauté hyper engagée.
Et les hommes ?
Nous sommes en train de préparer une version de The Sorority dédiée aux hommes qui subissent des violences.
« The Sorority a été lancée en 2020. Au départ, l’objectif de cette application était de parvenir à relier de façon rapide et sécurisée, les femmes et les personnes issues des minorités de genres, afin d’assurer leur sécurité dans toute situation d’isolement, de violence ou de harcèlement »
Comment se sont passés les débuts ?
Tout a été fait avec rien, sans sponsors, ni mécènes. Nous travaillons de façon bénévole, semaine et week-end. En 2019, j’ai lancé un financement participatif pour avoir l’argent nécessaire, afin de payer les plateformes. En octobre 2019, nous avons réussi à obtenir 11 500 euros, qu’il a fallu diviser par deux, car il s’agissait d’un “crowdfunding” [un financement participatif — NDLR]. En 2020, on en a fait un deuxième. Il a rapporté 18 500 euros, qu’il a encore fallu diviser par deux. J’ai aussi mis de l’argent que j’avais. Avec le financement participatif, le soutien a donc été plus symbolique qu’autre chose, mais cela a permis de lancer le bouche à oreille. Cela a provoqué une énorme attente autour du lancement de cette application.
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Et ensuite ?
En avril 2020, en pleine pandémie de Covid-19, au début du premier confinement, on a lancé le premier bétatest pour notre application, avec l’appui de 1 000 « bétatesteuses » qui se sont inscrites. L’application a été lancée sur les différents “stores”, Apple et Android notamment, en septembre 2020. Dès la première journée, on a eu 5 000 inscriptions. Beaucoup de médias nous ont suivi, et ça n’a jamais arrêté depuis. Nous avons eu 500 000 téléchargements.

Aujourd’hui, plus de quatre ans après le lancement de The Sorority, comment se finance votre application ?
Je ne dors pas beaucoup. J’ai lancé une société par actions simplifiée (SAS) pour réaliser les deux premiers “crowdfundings”. Je me suis toujours battue pour que The Sorority reste gratuite. Cette application ne sera jamais payante. Début 2021, j’ai créé une association loi 1901 reconnue d’intérêt général, The Sorority Foundation. J’ai donc mis sur pied un modèle hybride, où l’association est devenue actionnaire majoritaire de la SAS.
Aujourd’hui, tout est porté par cette association. Heureusement, nous avons eu des mécènes qui se sont vraiment engagés, ce qui nous a permis de survivre pendant les premières années : la fondation Chanel, le fonds de solidarité Oui Care, la fondation roi Baudouin… Nous lançons aussi des appels aux dons en fin d’année. Bref, c’est le système associatif classique.
« Cette application ne sera jamais payante. Début 2021, j’ai créé une association loi 1901 reconnue d’intérêt général, The Sorority Foundation. J’ai donc mis sur pied un modèle hybride, où l’association est devenue actionnaire majoritaire de la SAS. Aujourd’hui, tout est porté par cette association »
Et les financements publics ?
Pour le moment, nous n’avons touché aucun financement public [cette interview a été réalisée le 1er novembre 2024 — NDLR]. Comme il y a trop d’applications et trop de demandes, aujourd’hui le système associatif français est un peu désarmé face à la technologie. Je pense que cela va être amené à changer. Mais il faudra du temps.
Une fois l’alerte lancée par une utilisatrice, que se passe-t-il ?
A partir du moment où vous appuyez deux secondes sur le bouton « alerte », votre position GPS est calculée instantanément, ainsi que la position des 50 premières personnes autour de vous, sans limitation géographique. Ces personnes reçoivent une alerte, qui explique que vous êtes en situation de danger, et qui les invitent à vous contacter au plus vite, sans jamais se mettre en danger. Chaque mois, on fait des entraînements pour développer ces réflexes d’entraide.
Que peuvent faire les personnes situées à proximité de quelqu’un qui est en danger ?
Il est possible d’appeler la personne, si elle a laissé son numéro de téléphone. Il est aussi possible d’envoyer un message sur notre “chat” [forum de discussion — NDLR], de façon discrète. Les personnes peuvent s’écrire, se parler, et même se rejoindre. Dans les cas de violences conjugales ou intrafamiliales, cela permet à la victime de pouvoir échanger et de demander aux personnes qui ont reçu l’alerte de contacter pour elle les autorités. Comme je le disais, en moyenne, en une minute, on a entre 10 et 15 prises de contact.

Avant le lancement de votre application, rien de comparable n’existait ?
Non, et même aujourd’hui, aucune autre application n’est basée sur l’entraide citoyenne, avec des personnes qui font partie d’une communauté, et qui interagissent. Les autres applications fonctionnent avec trois contacts utiles et avec des lieux sûrs.
En septembre 2024, dans le cadre du meurtre de Philippine, les proches de la jeune étudiante (1) ont demandé à l’application The Sorority d’envoyer un avis de recherche : quels ont été les résultats ?
Philippine ne faisait pas partie de notre application, donc elle n’a pas lancé d’alerte. Certains de ses proches m’ont envoyé un message pour savoir si j’étais d’accord pour diffuser un avis de recherche. J’ai accepté. J’ai fait de mon mieux pour que la communauté puisse relayer cette recherche, et se mobiliser, voire même participer à la battue qui a été organisée. Le corps de Philippine a été retrouvé trente minutes après le début de la battue.
Vous avez combien d’utilisatrices aujourd’hui ?
Nous avons plus de 500 000 téléchargements, et 220 000 profils vérifiés et validés. Tous les profils sont vérifiés manuellement. Nous sommes partout, c’est notre force. Nous sommes dans les grandes villes, mais aussi dans les zones rurales, où les situations sont encore plus compliquées, parce que l’isolement est souvent imposé par la personne qui fait subir les violences.
Combien d’alertes avez-vous enregistré en 2023 ?
Avant l’alerte consacrée à Philippine, on était à peu près à 500 alertes par mois, avec 120 000 personnes dans la communauté. Aujourd’hui, on est entre 700 et 800 alertes par mois. Sur ces alertes, environ 70 à 80 % sont des situations de violence dans la rue, dans les transports en commun, et le soir. A peu près 10 % sont des situations de violences conjugales et intrafamiliales.
Enfin, les 10 % restants, mais qui prennent une place de plus en plus importante, sont des situations post-traumatiques, avec des personnes qui ont déjà vécu des situations de violence, et qui vivent une réactivation de ce traumatisme. Cela peut être causé par un environnement insécure, par exemple. Il peut aussi y avoir des pensées suicidaires.
« A partir du moment où vous appuyez deux secondes sur le bouton « alerte », votre position GPS est calculée instantanément, ainsi que la position des 50 premières personnes autour de vous, sans limitation géographique »
Pendant l’automne 2023, le gouvernement monégasque a signé un partenariat avec une autre application, App-Elles : que pensez-vous de cette application ?
App-Elles est une application qui est là depuis longtemps [elle a été lancée en 2015 — NDLR]. Nos façons de faire et d’aborder le sujet sont très différentes. App-Elles fonctionne avec trois contacts utiles. Mais souvent, les « contacts utiles » sont des proches qui connaissent la personne violente.
Cela peut donc se heurter à la barrière du jugement. Ou au fait que ces « contacts utiles » ont déjà prévenu la victime, qui n’a pas écouté parce qu’elle fait son chemin de vie. Et le jour où elle veut de l’aide, on va lui répondre qu’on l’avait prévenue. La personne violente a aussi pu se mettre dans la poche son entourage. Enfin, quand l’alerte est lancée, les contacts ne sont pas forcément à proximité de la personne en danger. Du coup, tout le monde est frustré, tout le monde a peur, car ils ne peuvent pas réagir immédiatement.
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À Monaco, « l’effet village » rend plus difficile la libération de la parole pour les femmes victimes de violence : comment contourner cet obstacle ?
C’est le travail que nous faisons au quotidien. Notre communauté est présente en France et dans le monde entier, dans les grandes villes, et dans les zones rurales. Nous avons une très forte communauté d’expatriés. Nous avons énormément de demandes en Afrique, en Inde… Dans tous les pays du monde. Nous cassons cet isolement créé par des villages hyper resserrés, où on n’ose pas parler, parce que tout le monde se connaît. La peur du jugement est là, aussi.
Pour briser cet « effet village », l’anonymat peut aider ?
Notre application permet de changer son nom, son prénom, et de rester anonyme, ce qui évite toute forme de jugement. The Sorority est un espace à part, où il n’y a pas de lien de hiérarchie, où il n’y a pas tout ce que la société peut empêcher en termes de communication, et, du coup, d’actions. Quoi qu’il arrive, on ne remet pas en cause la parole donnée. La communauté est là pour aider.
A Monaco, il y a aussi des violences économiques ?
Effectivement, il y a aussi les violences administratives et économiques. Les victimes sont dépendantes et n’osent pas en parler. En plus de la communauté à proximité, des associations spécialisées peuvent venir en aide également, pour apporter un soutien économique. Nous travaillons aussi avec Save You, une plateforme téléphonique dédiée aux familles françaises établies hors de France et qui vivent des violences conjugales et/ou intrafamiliales. J’ai monté un pôle de vingt écoutantes réparties dans le monde, qui mettent leur temps à disposition. Ensuite, on dirige les personnes vers des psychologues, des psychiatres, des juristes, des avocats, des associations… Et parfois, vers le ministère des affaires étrangères français, pour pouvoir les soutenir et débloquer leur situation.
Votre application est accessible partout dans le monde, et désormais traduite en 13 langues : êtes-vous en contact avec le gouvernement monégasque ?
The Sorority sera bientôt disponible dans 15 langues. Le polonais et le néerlandais arrivent. Pour le moment, nous ne sommes pas en contact avec le gouvernement monégasque. Avec l’impact et les résultats que nous avons, ce sont davantage les acteurs qui viennent vers nous. Je ne sais pas dans quelle mesure ce que nous sommes en train de faire peut retenir l’attention de Monaco. Mais si c’est le cas, nous discuterons avec grand plaisir avec la principauté.
« Aujourd’hui, on est entre 700 et 800 alertes par mois. Sur ces alertes, environ 70 à 80 % sont des situations de violence dans la rue, dans les transports en commun, et le soir. A peu près 10 % sont des situations de violences conjugales et intrafamiliales »
En mars 2024, vous avez signé un partenariat avec le ministère de l’intérieur français : pourquoi et avec quels objectifs ?
Le 8 mars 2024, nous avons effectivement signé une convention avec le ministère de l’intérieur français. Nos actions sont désormais officiellement reconnues auprès des autorités françaises : gendarmerie nationale, police nationale, préfecture de police… Quand une alerte est lancée, notamment dans le cas de violences conjugales ou intrafamiliales, la victime ne peut pas contacter les autorités, car la personne violente est en face d’elle.
Dans ces cas-là, elle peut lancer discrètement une alerte, interagir avec notre communauté, qui peut proposer de contacter les autorités à sa place. Si elles accepte, une personne de notre communauté va entrer téléphoner au 17, avec toutes les informations en sa possession. Comme The Sorority est désormais reconnu par le ministère de l’intérieur, on ne perdra pas de précieuses minutes pour demander une intervention, avant qu’un drame ne survienne.

Vous pourriez imaginer le même type de partenariat avec le département de l’intérieur monégasque, dirigé par Lionel Beffre ?
Complètement. Ça serait même très simple, car ce partenariat existe déjà en France. Donc si Monaco a de l’intérêt pour ce dispositif, ce serait facile à déployer.
A l’échelle de Monaco, qui est un pays de seulement 2 km2 très urbanisé et avec une sociologie très particulière, que pourrait apporter votre application ?
Notre plus grande force, c’est vraiment cet esprit d’entraide citoyenne. Pour créer quelque chose de cette envergure, dans lequel les gens ont vraiment confiance, c’est un travail quotidien qui est très difficile. Nous pourrions apporter à Monaco cet état d’esprit, cette entraide citoyenne, et l’associer aux autorités et aux acteurs locaux. L’idée c’est de récréer une chaîne.
Quel est le contenu de cette chaîne ?
Cette chaîne est basée sur une entraide citoyenne et sur un réseau d’associations d’aide aux victimes qui est mis en avant dans notre application sur la carte de The Sorority. Nous mettons aussi en évidence les autorités, et également tous les acteurs privés, qui sont en train de se mobiliser. De plus en plus, nous sommes en train d’aller vers de grands groupes qui se rendent compte qu’en interne, leurs salariées demande que l’entreprise s’engage sur ce sujet-là.
L’union de tous ces acteurs permet d’atteindre les personnes qui pourraient être en danger. Elles se rendent compte que tout le monde se mobilise pour assurer leur sécurité. Cela leur fait comprendre qu’elles ne sont pas seules, et qu’on est là s’il se passe quoi que ce soit.
1) Le corps de Philippine, une jeune étudiante de 19 ans, a été retrouvé le 21 septembre 2024, dans le bois de Boulogne, à Paris.



