vendredi 17 avril 2026
AccueilActualitésInternationalWilliam Genieys — Etats-Unis : « La guerre économique autour des barrières douanières va...

William Genieys — Etats-Unis : « La guerre économique autour des barrières douanières va être sans concession »

Publié le

Avec 75,1 millions de voix en sa faveur et 71,8 millions pour Kamala Harris, Donald Trump a remporté l’élection américaine du 5 novembre 2024. Pour Monaco Hebdo, William Genieys, directeur de recherche au CNRS à Sciences Po Paris, politologue et sociologue spécialiste de la société américaine, analyse cette victoire et ses conséquences. Interview.

Comment expliquer la nette victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine du 5 novembre 2024 ?

Tout d’abord, et cela doit être mis en avant au regard du contexte tendu de l’élection présidentielle, le vote c’est déroulé dans le respect de règles de la démocratie électorale. Paradoxe : cela a joué en faveur d’un candidat, Donald Trump, battu sans jamais le reconnaître officiellement en 2020, et qui a axé toute sa campagne sur la thématique de la « revanche ». La mobilisation électorale est restée forte, autour 140 millions de votants contre 159 millions en 2020 qui fut le taux participation les plus élevé de l’histoire des Etats-Unis à une élection présidentielle depuis 1900. Il est fort probable que cette baisse de la mobilisation électorale s’est faite au détriment de Kamala Harris, la candidate démocrate, pourtant choisie comme une alternative au candidat Joe Biden, vieillissant et impopulaire en fin de mandat. Le pari Harris ne s’est pas traduit en termes de popularité et de votes comme les démocrates l’ont un temps envisagé, après son investissement à la convention de Chicago en août 2024.

La large victoire de Donald Trump a surpris ?

Il est certain que très peu d’analystes des instituts d’études d’opinion avaient prévu une victoire d’une telle ampleur. Tout d’abord, pour l’élection présidentielle elle-même, où le candidat républicain Donald Trump a raflé les « grands électeurs » dans la plupart des États clefs, notamment la Pennsylvanie avec 50, 6 % des voix, et une avance de près de cinq millions de voix sur l’ensemble du pays. A cela s’ajoute la victoire au Sénat et celle à la Chambre de représentants. De surcroît, Donald Trump peut s’appuyer sur une Cour suprême ou déjà six membres sont républicains sur neuf. De plus, il aura la possibilité pendant son mandat de nommer de nouveaux juges affidés à sa politique. Donc, le résultat clair tient dans le fait que Donald Trump aura tous les pouvoirs en main, durant les deux premières années de son mandat, pour mettre en œuvre son programme. Le fameux équilibre des pouvoir dit “check and balances” entre l’exécutif et le législatif ne fonctionnera pas.

William Genieys
« Le protectionnisme du marché intérieur sera exacerbé, avec une forte augmentation des taxes douanières à l’encontre des produits importés, notamment ceux venant de la Chine. Et enfin, il y aura certainement une mise en scène de la politique de lutte contre l’émigration clandestine, grand cheval de bataille de la campagne électorale de Donald Trump. » William Genieys. Directeur de recherche au CNRS à Sciences Po Paris, politologue et sociologue spécialiste de la société américaine. © Photo A.Leconte

Quels sont les ressorts du triomphe de Trump ?

On a l’impression que les mêmes mécanismes de campagnes que celles de 2016 contre Hilary Clinton se sont reproduits, notamment pour le vote dans les États clefs. Il est certain, et cela contre les attentes du parti démocrate, que les républicains ont gagné des voix dans auprès de minorité électorale latinos et noire en zone péri-urbaines qui, en 2020, s’étaient portées sur Joe Biden, et cela malgré des propos de campagnes souvent xénophobes et racistes. On pense à « Porto Rico, cette île remplis d’ordures » ou encore aux « Haïtiens qui mangent les chats », etc. Ces polémiques outrancières n’ont pas empêché les hommes de privilégier le vote pour un autre homme, et non pour une candidate femme, comme Kamala Harris. Il y a des simplifications sociologiquement évidentes, même si elles sont contestables en terme de valeurs. La question du genre a été un enjeu en défaveur des démocrates. Bien entendu, avec le recul, nous trouverons d’autres variables plus fines, expliquant la défaite des démocrates. Toutefois, l’opposition entre une Amérique urbaine et une Amérique rurale, mis en avant en 2016 pour analyser la défaite d’Hilary Clinton, semble encore pertinente.

« Donald Trump aura tous les pouvoirs en main, durant les deux premières années de son mandat, pour mettre en œuvre son programme. Le fameux équilibre des pouvoir dit “check and balances” entre l’exécutif et le législatif ne fonctionnera pas »

Mais il y aussi les effets de la campagne électorale ?

Là encore, c’est assez surprenant. Les démocrates avaient pourtant le plus gros budget de campagne, largement supérieur à celui des républicains, et pourtant, à la fin, on connaît le résultat. Bien sûr, on pourrait épiloguer sur les erreurs de stratégie dans le ciblage des populations dans les campagnes de porte-à-porte, outre outils de marketing électoral. De mon côté, je trouve que la comparaison avec un “remake” de la campagne de 2016 est assez éclairant pour comprendre ce qu’il c’est passé. En 2016, Donald Trump a joué à fond la carte du réseau social Twitter, avec une production journalière énorme. Ses “tweets” étaient ensuite repris en boucle sur la chaîne d’information Fox News. En 2024, la logique a été identique, mais avec d’autres outils encore plus performants : l’intelligence artificielle générative permettant de produire à moindre coût des clips des images de type “fakes news ” [« fausse information » – NDLR], qui ensuite sont diffusés sur le réseau social de Trump, Truth Social, pour « enflamer la toile », comme on dit, et ensuite sur X, l’ex-réseau Twitter, pour entretenir la flamme. Plus légère à mettre en place, cette stratégie a permis de gagner la bataille en plaçant les “fake news” au-dessus des faits avérées. Dans ce contexte-là, le milliardaire Elon Musk a apporté un soutien clefs à Donald Trump, en mettant X à son service, même si, du point de vue de l’expression du pluralisme, son rôle s’approche plus d’un Citizen Kane (1941) à la Orson Welles (1915-1985), voire de celui du personnage du Joker de Gotham City dans Batman (1989).

« Sur le terrain économique, on va rentrer dans une ère de dérégulation du marché intérieur, une forte baisse des impôts et une réduction de la dépense publique dans ses investissements comme dans ses personnels. Au fond, c’est un politique conservatrice républicaine très classique, et éprouvé pour le meilleur et pour le pire, depuis Ronald Reagan (1911-2004) »

Donald Trump est donc le 47ème président des Etats-Unis : à quels changements dans les politiques du pays faut-il s’attendre et pourra-t-il vraiment appliquer son programme ?

D’abord, jusqu’à la passation de pouvoir, Donald Trump va mettre en place une administration dite de « transition » pendant laquelle tous les ministres vont être choisis, avant d’être confirmés par le Sénat. Cette période risque d’introduire des changements par rapport aux transitions précédentes, si Donald Trump applique le préconisation du rapport de l’Heritage Foundation, un “think tank ” [un groupe de réflexion — NDLR] conservateur, qui, sur la base de 883 pages, indique la démarche à suivre. Pour simplifier, il s’agit de mettre au pas l’administration gouvernementale washingtonienne, en exigeant que les bureaucrates de carrières affirment leur loyauté politique au nouveau président, peu importe leurs compétences. Donc, en dessous des personnels politiques nommés, l’équivalent des membres des cabinets ministériels français, tous les hauts fonctionnaires devront faire allégeance. Là, on sort du registre classique du système des dépouilles, le “spoil system ”, pour passer vers quelque chose non connu dans les démocraties pluralistes. Bien entendu, la justification est que cela facilitera, et surtout accélèrera la mise en œuvre du programme de changement de politique des républicains.

En ce qui concerne la politique intérieure, quels changements pourraient intervenir ?

Sur le terrain économique, on va rentrer dans une ère de dérégulation du marché intérieur, une forte baisse des impôts et une réduction de la dépense publique dans ses investissements comme dans ses personnels. Au fond, c’est une politique conservatrice républicaine très classique, et éprouvé pour le meilleur et pour le pire, depuis Ronald Reagan (1911-2004). Bien sûr, les industries pétrolières et gazières issues de la fracturation hydraulique auront le vent en poupe tant que le nouveau président tient à l’indépendance énergétique de sa « grande Amérique ». Le protectionnisme du marché intérieur sera exacerbé, avec une forte augmentation des taxes douanières à l’encontre des produits importés, notamment ceux venant de la Chine. Et enfin, il y aura certainement une mise en scène de la politique de lutte contre l’émigration clandestine, grand cheval de bataille de la campagne électorale de Donald Trump. Notons que cela aura certainement des effets sur l’économie américaine, tant ces migrants jouent un rôle de variable d’ajustement dans les secteurs d’activités qui manquent de main d’œuvre non-qualifiée.

Quelle réaction aura l’Union européenne (UE) après la victoire de Donald Trump ?

Face au “Make America Great Again ” (Maga) [« rendre sa grandeur à l’Amérique » — NDLR] Trumpien, on peut toujours rêver d’un Mega, un “Make Europe Great Again” [« rendre sa grandeur à l’Europe » — NDLR]. Mais bon, l’Europe n’est pas comme les États-Unis, une nation : c’est une mosaïque de nations-États et de Cités-États, plus ou moins unifiées. De plus, elle n’a pas un président qui exerce son leadership sur la scène internationale. Dans la tête de Donald Trump, l’Europe n’est pas incarnée par de forts leaders politiques. Ceux qui ont sa préférence, ce sont évidemment les dirigeants populistes Victor Orban ou encore Georgia Meloni. D’un côté, la guerre économique entre les deux grandes puissances occidentales autour des barrières douanières va être sans concession. De l’autre, l’Europe devra se doter d’une politique de défense beaucoup plus autonome vis-à-vis des américains qu’aujourd’hui. Le spatial et les réseaux de communication constituent aussi un vrai enjeu : est-il souhaitable de rester sous la dépendance américaine, de surcroît celle de Starlink et de Space X d’Elon Musk ? Evidement, non.

« Face à l’absence d’une opposition établie au sein des institutions politiques, il est fort probable que l’expression du pluralisme politique, fondement de la démocratie, soit dévoyée »

Pour le futur, faut-il s’inquiéter de la démocratie en Amérique ?

Sur cette question, il faut rester mesuré, car, souvent, on entend n’importe quoi. Les exemples les plus frappants : la montée du fascisme, le développement d’une « démocratie illibérale », beaucoup de mots-concepts à fortes connotations négatives, mais qui ne correspondent en rien à la réalité politique américaine. Ces mots sont valables uniquement pour qualifier certains pays européens qui ont connu la démocratie tardivement, comme l’Italie et en Europe centrale. Avec Alexis de Tocqueville (1805-1859), on sait que la démocratie américaine est un modèle du genre. Établie en 1776, elle n’a jamais connu d’interruption, n’en déplaise aux contempteurs de tous bords. En revanche, depuis la première présidence de Donald Trump et les évènements du 6 janvier 2021 avec l’attaque du Congrès par les partisans de ce dernier, et certainement avec la seconde présidence qui va s’ouvrir avec tous les pouvoirs aux mains d’un dirigeant qui a poussé à la cantonade qu’il serait, en cas de réélection, « dictateur pour un jour », on est en droit de s’interroger sur le possible affaiblissement de la démocratie américaine. Face à l’absence d’une opposition établie au sein des institutions politiques, il est fort probable que l’expression du pluralisme politique, fondement de la démocratie, soit dévoyée.

1) A Government of Insiders. The People Who Made the Affordable Care Act Possible de William Genieys (Jon Hopkins University Press), 334 pages, 38,95 euros.

Pour lire la suite de notre dossier « Trump président : quelles conséquences ? », cliquez ici.

Newsletter

Une sélection quotidienne d'informations directement dans votre boite Mail