lundi 20 avril 2026
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Frédéric Genta : « Le progrès ne s’arrête pas, et d’autres challenges se profilent pour Monaco »

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Nommé en mars 2018, le délégué interministériel au numérique et à l’attractivité, Frédéric Genta, a décidé de quitter ses fonctions. Il explique les raisons de son départ à Monaco Hebdo, tout en présentant son bilan. Interview.

Quelles sont les raisons qui vont ont poussé à quitter vos fonctions de délégué interministériel au numérique et à l’attractivité ?

Cela fait sept ans que j’occupe ces fonctions au sein du gouvernement princier, et, lors des débats budgétaires, en regardant les personnes assises sur le même banc que moi, tout en étant le plus jeune à 43 ans, j’étais également le plus ancien à être resté dans le même poste. Sept ans, c’est un véritable cycle, avec le sentiment du devoir accompli dans les missions qui m’avaient été confiées par le prince souverain, que je tiens à remercier du fond du cœur pour son appui et son soutien. C’est aussi une fierté d’avoir pu, avec et grâce à mes équipes, remettre Monaco à niveau sur les sujets digitaux, tant sur les infrastructures que sur les services numériques, et d’avoir réussi à créer un véritable écosystème public et privé de compétences digitales en principauté. La fierté d’avoir également dynamisé notre approche de l’attractivité, qui est à la base de notre économie, via des actions concrètes depuis 2022. Convaincu par la nécessité de relancer notre économie via l’attractivité, le ministre d’Etat, Didier Guillaume (1959-2025), avec qui j’ai eu la chance et l’honneur de travailler pendant quatre mois, m’a demandé de formaliser une analyse et une stratégie pour la principauté dans les années futures, sous la forme d’un rapport que je lui ai remis courant décembre 2024.

Avez-vous souffert de ralentissements dans vos actions qui ont débouché sur votre départ ?

Après l’émulation créée par le lancement d’Extended Monaco en 2019 par le prince souverain, la pression générée par la crise du Covid et ses conséquences, ainsi que les grands lancements réussis, notamment la 5G, le cloud, l’identité numérique, et le guichet unique, une période plus lente s’est installée, marquée par des coupes budgétaires importantes, ainsi qu’une baisse du sentiment d’urgence dans le besoin de transformation numérique. J’imagine que cet aspect cyclique est normal, surtout avec le sentiment d’avoir rattrapé une grande partie de notre retard. Mais, malheureusement, le progrès ne s’arrête pas, et d’autres challenges se profilent pour la principauté dans un monde numérique. Il me semble très important que le pays travaille dès à présent sur une vision de la principauté dans un monde où l’intelligence artificielle occupera une place centrale, et que Monaco soit prêt à tirer profit de cette technologie, tout en limitant ses risques. L’intelligence artificielle et ses conséquences sur notre modèle économique et social constituent l’un des grands défis qui attendent notre pays dans les années à venir, et dont nos principaux concurrents se sont déjà emparés.

« Sept ans, c’est un véritable cycle, avec le sentiment du devoir accompli dans les missions qui m’avaient été confiées par le prince »

L’audit sur le numérique qui vous a été demandé, a-t-il pesé dans votre décision de partir ?

Non. J’ai évolué dans un monde où la performance est suivie, analysée et auditée. Dans le secteur de la technologie et de la finance à Paris, Londres ou San Francisco, on cherche constamment à s’améliorer, et les audits servent aussi à identifier les axes de progression. En revanche, il est vrai qu’en quelques mois nous avons été audités et inspectés trois fois : sur les données personnelles, puis sur le fonds bleu, et enfin sur notre organisation. Cette accumulation a pu créer, dans l’esprit des équipes concernées, l’impression d’une remise en question des dossiers qu’ils portent. C’est certainement ce qu’ont ressenti mes collaborateurs, alors même que leur compétence et leur implication sont indéniables et reconnues.

Votre fonction était aussi politique : comment avez-vous vécu le fait d’être parfois exposé à des attaques sur ce plan-là ?

Le fait d’évoluer dans des grands groupes internationaux m’a permis de développer une aptitude à naviguer dans des structures complexes et des environnements hautement politiques. J’étais préparé à travailler avec une multitude d’interlocuteurs privés et publics, à Monaco comme à l’international, et à faire aboutir de nombreux projets, malgré des positions souvent divergentes. Je sais que j’ai pu être caricaturé comme l’homme du privé, de l’efficacité, « de Google » et de la communication. Mais ces sept années passées dans l’écosystème public, privé et médiatique monégasque démontrent mon intégration forte dans le monde monégasque, tout en maintenant une volonté de moderniser le pays. Enfin, pour ce qui est des critiques, je pense qu’il y a eu autant de retours positifs que négatifs, souvent intéressants et constructifs, dont j’ai toujours essayé de tirer des enseignements pour améliorer notre action. Il y a eu également des louanges et des reproches excessifs, parfois émis par les mêmes personnes, à quelques mois d’intervalle. J’ai appris à les accueillir avec recul et philosophie.

Frédéric Genta Intelligence artificielle
« Monaco doit adopter une approche à la fois raisonnable, protégeant les individus, et ambitieuse, exploitant pleinement le potentiel de l’intelligence artificielle, pour créer de la valeur économique et sociale. » Frédéric Genta. Délégué interministériel au numérique et à l’attractivité jusqu’au 1er mars 2025. © Photo Frederic Nebinger / Direction de la Communication

Entre le secteur privé et le secteur public, avec une dimension politique donc, où va votre préférence ?

J’ai toujours pensé qu’opposer public et privé n’avait pas de sens. Les synergies entre ces deux mondes sont évidentes. Elles permettent de créer des profils hybrides, qui bénéficient du meilleur des deux. Cette double compétence me semble essentielle pour réussir dans le monde actuel.

Entre votre arrivée, en mars 2018, et votre départ le 1er mars 2025, quel est votre bilan, à la fois sur le plan du numérique et de l’attractivité ?

Sur le plan numérique, le bilan est en ligne avec l’ambition posée en 2019 par le prince souverain sur le programme Extended Monaco. Nous avons réussi à doter la principauté des infrastructures nécessaires, à savoir la 5G, Fibre, le cloud, l’identité numérique et le guichet unique, ce qui nous place en avance sur beaucoup de nos voisins européens. Nous avons également développé des politiques publiques ambitieuses en matière d’éducation, avec l’enseignement du codage et le déploiement de tablettes dans les collèges et les lycées, de smart-city avec YourMonaco et Monapass notamment, de culture avec le lancement du site Internet culture.mc, et enfin de e-administration avec les téléservices et la Maison du numérique. Par ailleurs, nous avons su attirer et fidéliser les talents nécessaires, tant dans le public que dans le privé. De nombreuses lois ont également été adoptées en collaboration avec le Conseil national. Je suis fier de constater que dans un pays parfois perçu comme réfractaire au changement, 85 % des démarches sont désormais réalisées en ligne, lorsque le téléservice existe, et que plus de 90 % des projets du fonds bleu ont été menés par des entreprises monégasques.

« En quelques mois nous avons été audités et inspectés trois fois : sur les données personnelles, puis sur le fonds bleu, et enfin sur notre organisation. Cette accumulation a pu créer, dans l’esprit des équipes concernées, l’impression d’une remise en question des dossiers qu’ils portent »

Il reste encore des chantiers à mener ?

La numérisation de la relation avec les entreprises et la modernisation de certains services sont à finaliser. Les principaux projets en lien avec la direction du développement économique, la direction des services fiscaux, le service des titres et de la circulation et de la direction du travail sont toutefois structurés, et seront livrés dans les deux prochaines années.

Quel est votre bilan concernant l’attractivité de Monaco ?

Concernant l’attractivité, j’ai constaté à mon arrivée une multiplication des acteurs impliqués, motivés, mais dispersés. Notre objectif était de créer une dynamique collective, et de moderniser certaines structures. La transformation du Monaco Private Label est une réussite : elle a permis d’attirer plus de 50 entrepreneurs et investisseurs à haute valeur, et d’accueillir plus de 200 nouveaux membres. Le conseil stratégique pour l’attractivité a poursuivi son développement, avec une feuille de route axée sur les quatre leviers clés de l’attractivité : l’image du pays, les infrastructures, les cadres législatifs et les politiques publiques. Nos déplacements à Londres, Stockholm, Davos, Bruxelles, Athènes et Bahreïn ont illustré notre capacité à agir collectivement sous la bannière « team Monaco » [« équipe de Monaco » — NDLR]. Enfin le rapport sur la nouvelle attractivité, remis à Didier Guillaume, met en lumière les stratégies de nos concurrents et les adaptations nécessaires pour Monaco, face à l’évolution des attentes et des réglementations internationales.

Quels dossiers vous ont apporté le plus de satisfaction ?

Curieusement, sur le numérique, ce sont les crises qui ont illustré notre agilité et notre capacité d’anticipation et d’agilité. L’épisode du Covid est un exemple marquant : nous avons pu déployer le télétravail pour les fonctionnaires et les agents grâce à des outils disponibles dès 2019. Nous avons également mis en place, en un temps record, des services numériques essentiels, comme le pass sanitaire européen et la distribution des aides aux entreprises. Moneyval a été un autre défi relevé avec succès : nous avons créé des registres et des outils pour assurer la conformité de Monaco, notamment le registre du commerce et de l’industrie en ligne. Ces moments-clés ont démontré notre résilience et notre capacité à livrer des solutions numériques efficaces dans les délais contraints. Le rapport pour la nouvelle attractivité a également été un moment fort de mon travail auprès de Didier Guillaume, et je suis fier de transmettre au pays une ambition et un plan que le ministre d’Etat souhaitait implémenter.

A l’inverse, quels sujets n’ont pas avancé aussi vite que prévu ?

La e-santé a pris du retard en raison de la nécessité d’intégrer nos solutions avec les systèmes français et italien. La transformation numérique des processus internes de l’administration a également été plus lente que prévu, en raison des changements organisationnels profonds qu’elle implique.

« J’ai pu être caricaturé comme l’homme du privé, de l’efficacité, « de Google » et de la communication. Mais ces sept années passées dans l’écosystème public, privé et médiatique monégasque démontrent mon intégration forte dans le monde monégasque, tout en maintenant une volonté de moderniser le pays »

Sur le plan du numérique, quels sont les grands chantiers que Monaco doit encore mener ces prochaines années ?

L’intelligence artificielle est une révolution majeure, et nous devons nous y préparer dès maintenant. Elle bouleversera notre relation au travail, à l’éducation, à la santé, et à bien d’autres secteurs. Nos concurrents, comme Dubaï, le Luxembourg et Singapour, déploient déjà des stratégies ambitieuses. La délégation interministérielle chargée de la transition numérique propose une approche graduelle, avec des premiers résultats attendus dès 2025, pour optimiser les délais de traitement, faciliter les traductions instantanées, et améliorer l’accompagnement des usagers. L’intelligence artificielle doit être perçue comme un « nouveau collègue » : puissant sur certains aspects, mais limité et risqué sur d’autres. Monaco doit adopter une approche à la fois raisonnable, protégeant les individus, et ambitieuse, exploitant pleinement le potentiel de l’intelligence artificielle, pour créer de la valeur économique et sociale.

Frédéric Genta
« Après l’émulation créée par le lancement d’Extended Monaco en 2019 par le prince souverain, la pression générée par la crise du Covid et ses conséquences, ainsi que les grands lancements réussis, notamment la 5G, le cloud, l’identité numérique, et le guichet unique, une période plus lente s’est installée, marquée par des coupes budgétaires importantes, ainsi qu’une baisse du sentiment d’urgence dans le besoin de transformation numérique. » Frédéric Genta. Délégué interministériel au numérique et à l’attractivité jusqu’au 1er mars 2025. © Photo Philippe Fitte

Concernant l’attractivité à Monaco, quelle est votre vision pour les années à venir ?

Nous sommes confrontés à trois grandes transformations qui nous obligent à une adaptation rapide. Tout d’abord, les besoins et les attentes des résidents, des touristes et des travailleurs évoluent. Plus jeunes et plus diversifiés, ils souhaitent entreprendre depuis leur lieu de résidence, et profiter de politiques publiques de haut niveau. Leur sensibilité aux enjeux environnementaux et numériques est également croissante. Ensuite, la concurrence se renforce. Aux acteurs traditionnels comme la Suisse, les Émirats Arabes Unis et Singapour, s’ajoutent des destinations méditerranéennes, comme l’Italie et la Grèce qui montent en puissance. Enfin, l’encadrement réglementaire se durcit. Les normes internationales, notamment celles du groupe d’action financière (Gafi), illustrent l’impératif pour les États d’être réactifs, afin d’éviter des conséquences négatives sur leur attractivité.

« Je suis convaincu de la richesse des parcours qui alternent entre public et privé. Aujourd’hui, je ne me projette pas sur le long terme, et je préfère ne pas faire de plans préconçus. Si des opportunités se présentent, qu’elles soient privées ou publiques, ma décision sera guidée par un seul critère : la capacité à avoir un impact concret »

Vous cessez vos fonctions le 1er mars 2025 : vous allez faire quoi, désormais ?

Je vais poursuivre ma carrière dans la finance et l’investissement. Je prendrai la direction de plusieurs entités au sein de l’entreprise que je rejoins, dont l’une est basée à Monaco. Mon activité se déploiera ainsi à la fois en principauté et à l’international Je crois fermement en Monaco, en la vision du prince Albert II, ainsi qu’aux atouts et aux forces de notre économie, et je compte continuer à y contribuer activement.

Pourriez-vous faire un retour dans quelques années, et travailler à nouveau pour l’Etat monégasque ?

Vous l’aurez compris, je suis convaincu de la richesse des parcours qui alternent entre public et privé. Aujourd’hui, je ne me projette pas sur le long terme, et je préfère ne pas faire de plans préconçus. Si des opportunités se présentent, qu’elles soient privées ou publiques, ma décision sera guidée par un seul critère : la capacité à avoir un impact concret.

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