mercredi 29 avril 2026
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Cinéma de Monaco – Thierry Tréhet : « Je n’arrive plus à remonter la pente »

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Le directeur du cinéma de Monaco, Thierry Tréhet est inquiet. Depuis son déménagement du Sporting d’hiver au théâtre Princesse Grace en 2014, la fréquentation a dangereusement baissé. Et ses comptes sont plongés dans le rouge.

 

Avant, ils étaient 9. Ils ne sont désormais plus que 5 salariés pour faire fonctionner le cinéma de Monaco, qui est ouvert tous les jours, avec quatre séances par jour, de 13h30 à minuit. A la tête de cette entreprise depuis 1975, Thierry Tréhet, 57 ans. Or, en septembre 2014, ce cinéma a quitté le Sporting d’hiver, qui depuis a été détruit, pour s’installer provisoirement dans deux salles du théâtre Princesse Grace (TPG), avant l’ouverture à Fontvieille d’un nouveau complexe cinématographique. « Mais quand on a réouvert, mi-octobre 2014, il n’y avait plus aucun client », soupire le directeur du cinéma, qui explique avoir du coup englouti une partie de sa trésorerie pour éponger le manque à gagner. Son chiffre d’affaires aurait enregistré une baisse de 60 %. Il faut dire que l’outil de travail n’est plus le même. Alors qu’avant Thierry Tréhet disposait de trois salles de 400, 170 et 130 places, soit 700 fauteuils, il doit désormais se contenter de deux salles, de respectivement 200 et 58 places. Difficile de faire économiquement face avec un nombre de places divisé par presque trois. « La Société des bains de mer (SBM) qui me loue les locaux au TPG, me réclame son loyer qui est indexé sur mon chiffre d’affaires. Sans oublier les charges. C’est vrai que la SBM a fait les travaux pour me permettre de créer les deux salles de projection. Mais c’est moi qui ai financé seul tout le reste : les fauteuils, les écrans, les projecteurs… » Résultat, en cumulé, de fin 2014 à décembre 2015, le déficit se monte à 102 000 euros. Et les six premiers mois de 2016 ne sont pas vraiment meilleurs. « Je ne sais plus comment faire. Depuis 2014, je n’arrive plus à remonter la pente. »

Smartphone

Cette situation a des conséquences très concrètes. « Les distributeurs ne veulent parfois plus me donner des films en première exclusivité, en sortie nationale. Heureusement, j’ai pas mal d’amis dans le milieu du cinéma qui me font confiance. » Ce qui permet aussi d’avoir des films récents pour le cinéma d’été, le Monaco Open Air Cinema. Même si, là encore, le bilan n’est pas vraiment brillant. « Hier soir [28 juin, N.D.L.R.], on a fait 26 entrées. » Pire, même la fête du cinéma, du 26 au 29 juin dernier, n’a pas été une réussite, en dépit de places à seulement 4 euros : « Les gens ne sont pas venus. Ils trouvent que les salles sont trop petites. Malgré des films qui plaisent, comme Le Monde de Dory (2016) dernièrement, je n’ai fait que 130 personnes en quatre séances. » Autre frein, selon le directeur de ce cinéma : l’impossibilité de réserver. Pour rendre cela possible, il faudrait installer des caisses électroniques, afin de pouvoir payer son billet directement sur internet. Sans oublier une application pour smartphone. « Or, acheter une application, c’est environ 40 000 euros. Je négocie actuellement avec deux développeurs. Mais comme j’ai déjà un prêt sur le dos qui court jusqu’en 2020, je ne pourrai certainement pas financer ce genre d’investissement. Bref, aujourd’hui, sans l’aide de l’Etat, impossible de me moderniser. »

Multiplexe

De plus, il faut évidemment faire face à la concurrence, avec des spectateurs monégasques finalement très volatiles, puisque certains n’hésitent plus à aller jusqu’à Nice pour voir un film. « Il y a les 10 salles du cinéma Pathé Lingostière, qui sont à moins de 30 kilomètres par l’autoroute… », souligne Thierry Tréhet, contraint de se débrouiller avec pour seules armes, ses 258 fauteuils. Pour espérer plus, il faudra donc attendre que le projet de multiplexe envisagé dans le cadre de la restructuration du centre commercial de Fontvieille voit le jour. « Je suis dans le flou. Je pense qu’il faudra attendre au moins 2020, voire 2022. Sans aide, je ne pourrai pas tenir encore 6 ans. » Et lorsqu’on demande à Thierry Tréhet sa vision de ce futur cinéma à Fontvieille, il en donne une description assez précise : il espère 8 salles, avec une grande de 500 places, une autre de 300-400 places, une de 250 places, deux de 180 places, deux de 100 places et une de 60 places. Soit 1 770 fauteuils. « Mais attention : ces salles doivent être ultra-confortables. Avec des fauteuils électriques larges et en cuir. Une petite salle de 60 places nous permettrait de diffuser des films plus intimistes, presque art et essai », commente ce professionnel. Sauf que ce multiplexe monégasque n’est pas prêt de voir le jour. Il va falloir patienter et pas qu’un peu. En effet, lors d’une conférence de presse le 30 juin dernier, le ministre d’Etat, Serge Telle, a indiqué que « pour des raisons liées à des opérations tiroirs, les travaux de rénovation du centre commercial de Fontvielle ne pourront pas commencer avant trois ou quatre ans, une fois que les travaux de la darse nord seront finis. » Soit au mieux en 2019.

IMAX

En attendant, les conséquences de cette chute de spectateurs se font sentir. « Certains diffuseurs ne veulent plus me donner de films car ils estiment que mon cinéma est comme celui de la Gaude ou de Beaulieu-sur-Mer. Aujourd’hui, même Menton me passe devant. Alors qu’avant, les Mentonnais venaient au cinéma à Monaco… » C’est de l’histoire ancienne. Alors pour essayer de résister, Thierry Tréhet s’appuie sur son cinéma d’été, le Monaco Open Air Cinema. Un cinéma installé sur le Rocher, qui offre un écran de 18 mètres par 12. Ce cinéma estival reste un véritable « ballon d’oxygène » pour la comptabilité de cette entreprise, assure son directeur. Il pèserait environ 40 % du chiffre d’affaires annuel.

Mais comme dans ce métier l’immobilisme reste le meilleur moyen d’échouer, Thierry Tréhet a des projets plein la tête. Un exemple ? Pour éviter que le vent ne continue à malmener la toile de l’écran de ce cinéma d’été, la solution consisterait à projeter les films sur un mur. « Or, si je parviens à disposer d’un écran sur un mur de 20 mètres par 12, je pourrais alors proposer des films en IMAX et même en IMAX 3D. A Monaco, on a Imagina ou le festival de la télé et on a un cinéma de village. Ce n’est pas très cohérent. » Ce qui ferait de Monaco, selon Tréhet, le premier pays au monde à proposer de l’IMAX et de l’IMAX 3D en plein air. « On serait alors à l’image de la Principauté, à la fois exclusif et précurseur. » En attendant, le Monaco Open Air Cinema reste bien évidemment tributaire de la météo. « A partir d’avril, la météo est souvent plus clémente. En plus, il y a les Masters de tennis de Monte-Carlo, donc les gens ont moins envie de s’enfermer dans un cinéma. Du coup, la fréquentation chute. Et je n’ai pas assez de relais de trésorerie pour faire face. » Mais les mois où le chiffre d’affaires est au plus bas restent mai et juin. « Du coup, j’essaie d’ouvrir le cinéma d’été plus tôt pour remonter la pente. » Pourtant, pas question d’ouvrir dès le mois de mai, car les soirées sont alors souvent trop fraîches encore. Cette année, la fermeture devrait intervenir le 10 septembre.

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Laser

Acculé, Tréhet n’avait plus vraiment le choix. Il s’est donc tourné vers l’Etat monégasque, qui subventionne certaines structures culturelles de la Principauté. « Monaco investit 6 % du budget de l’Etat dans la culture. Si nous ne sommes pas premiers en montant, en pourcentage, nous devons au moins être sur le podium mondial », nous avait indiqué l’élu Horizon Monaco (HM), Daniel Boeri en mars 2015. Après une réunion en avril dernier avec le département des finances du gouvernement monégasque, les choses semblent avancer : « C’est la deuxième réunion que j’ai pu obtenir. On a promis de m’aider. Mais quand et comment, je n’en sais rien… », souffle Thierry Tréhet, qui continue à lorgner vers de nouveaux investissements pour rester attractif. Par exemple, d’ici 2018, la projection laser devrait s’imposer dans les salles obscures pour contrer les télévisions qui proposent de plus en plus des diffusions en haute définition (HD) et bientôt en ultra HD, la 4K. « J’aurais bien aimé être dans ce mouvement et fonctionner moi aussi à Monaco avec des projections laser, raconte le directeur du cinéma de la Principauté. Actuellement, nos projecteurs fonctionnent avec des lampes au xénon. De plus, j’aimerais aussi pouvoir proposer une salle en image maximum (IMAX) pour contrer le téléchargement sur internet qui est autorisé à Monaco. »

Autre souci : lors de leurs sorties, les blu-rays et les DVD ne peuvent en principe être lus que dans l’une des 8 zones géographiques prédéfinie. Or, la Principauté est en zone 1, une zone qui est aussi celle du Canada, des Etats-Unis et des Bermudes. Il est donc légal de visionner à Monaco des blu-rays en zone 1. Ce qui permet de profiter de films américains ou canadiens pas encore disponibles en Europe, qui fait partie de la zone 2. « C’est particulièrement gênant pour les gros films américains, comme Star Wars par exemple. J’ai soulevé ce problème il y a quelques années déjà. En vain. » Une certitude, c’est encore un facteur qui pèse négativement sur la rentabilité du cinéma à Monaco. Et sur le moral de Thierry Tréhet : « Le cinéma, c’est de la culture. Or, je ne comprends pas qu’en Principauté le cinéma soit le parent pauvre. » Alors, pour réagir et parer au plus pressé, une autre solution se profile : une fermeture totale du cinéma le mardi et le jeudi, deux journées où « on ne fait même pas 25 entrées sur nos quatre séances quotidiennes ». Cette solution n’est pas encore d’actualité, mais Thierry Tréhet y pense. C’est donc un signe. Et pas un bon.

 

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