Invité en principauté par l’Institut audiovisuel de Monaco (1), le réalisateur irlandais Tomm Moore et le scénariste franco-américain Fabrice Ziolkowski se sont confiés à Monaco Hebdo. Tomm Moore évoque notamment son nouveau film Mythopolis, qui se déroule au XIXème siècle et qui raconte l’amitié entre les Irlandais et la nation indienne Choctaw. Interview à deux voix.
Tomm Moore, c’est votre première visite à Monaco : quel regard portez-vous sur la principauté ?
Tomm Moore : Oui, c’est la première fois que je viens à Monaco, et je trouve que c’est un très joli pays. Je me suis promené avec Jean-Paul Commin [spécialiste du cinéma d’animation, ex-directeur général adjoint de France Télévisions Distribution et résident à Monaco, qui a organisé la venue de Tomm Moore à Monaco — NDLR] dans les rues de la principauté, et j’ai trouvé ça très intéressant. Ma mère est une fan de la famille princière, donc j’ai pris des photos du palais [il sourit — NDLR].
Quels sont les liens qui vous unissent à Monaco et à la France ?
Tomm Moore : Le lien principal avec Monaco, c’est le résident Jean-Paul Commin [à ce sujet, lire l’interview de Jean-Paul Commin : « Kirikou est un ovni », publiée dans Monaco Hebdo n° 1043 — NDLR]. Je fais de la co-production avec la France depuis près de 25 ans, surtout avec Didier Brunner et sa société de production [Didier Brunner a créé Les Armateurs en 1987 avec Gérald Dupeyrot et Michel Dutheil — NDLR] et Folivari [une société de production créée en 2014, notamment par Didier Brunner — NDLR]. On a travaillé ensemble en 2009, pour Brendan et le secret de Kells. Nous avons aussi collaboré avec d’autres studios en France.
Qui est la personne qui vous a fait découvrir et aimer le cinéma d’animation ?
Tomm Moore : Mes souvenirs les plus anciens remontent aux film de Don Bluth, notamment Brisby et le Secret de NIMH (1982). C’était lors d’un anniversaire, j’avais six ans. Je me souviens avoir été totalement absorbé par ce que je voyais sur cette cassette VHS. Je me souviendrai toujours de ce moment, qui a eu un fort impact sur moi.

A quel moment avez-vous compris que vous étiez faits pour le cinéma d’animation ?
Tomm Moore : Quand j’étais à l’école de cinéma d’animation, à Dublin, j’ai rencontré beaucoup de gens qui étaient intéressés par l’animation. J’ai alors compris que je pouvais faire quelque chose de plus excitant avec un groupe de personne passionné, plutôt que tout seul. C’est là que j’ai réalisé que le cinéma d’animation était fait pour moi.
Pourquoi avoir créé le studio d’animation Cartoon Saloon en 1999 ?
Tomm Moore : En 1999, j’avais 22 ans. L’année 1999 correspond au moment où j’étais à l’université. Je ne travaillais plus trop sur l’animation faite à la main. Certains de mes amis sont allés travailler dans le secteur des jeux vidéos. Mais on a tout de même décidé d’essayer de créer un studio d’animation, et de continuer à faire de l’animation dessinée à la main. C’est comme ça qu’on a commencé à travailler sur Brendan et le Secret de Kells (2009).
Les débuts ont été difficiles ?
Tomm Moore : Si on avait su que ça serait aussi difficile, peut-être qu’on ne se serait pas lancé [rires — NDLR]. Nous n’avions pas d’argent. Nous avons parfois travaillé sans être payé. Nous avons fait beaucoup de publicités pour la télévision, mais aussi pour Internet. Nous avons aussi réalisé des travaux d’illustrations pour des manuels scolaires. Nous faisions tout ce qui pouvait nous permettre de payer nos factures.
Pourquoi êtes-vous attiré par le folklore et la mythologie comme sujets des histoires que vous racontez ?
Tomm Moore : Le folklore et la mythologie ont traversé les âges, jusqu’à aujourd’hui. Ils comportent un certain degré de vérité et ils sont universels. C’est comme quand on va faire une chasse au trésor : on cherche à savoir ce que ces vieilles histoires racontent et ce qui explique qu’elles puissent durer aussi longtemps.

Fabrice Ziolkowski, vous êtes le coscénariste du film Brendan et le Secret de Kells, le premier film de Tomm Moore sorti sur les écrans en 2009 : comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
Fabrice Ziolkowski : J’ai été contacté par le producteur du film, Didier Brunner, qui avait déjà produit Kirikou et la Sorcière (1998) et Les Triplettes de Belleville (2003). Il voulait faire une coproduction avec l’Irlande. En tant que producteur français, il cherchait aussi des talents issus de la France. En plus du musicien Bruno Coulais qui est arrivé après, il fallait s’intéresser au scénario. J’ai donc été approché pour revoir ce qui avait été écrit, et retravailler ce qui n’était pas tout à fait satisfaisant, ni pour Tomm, ni pour Didier.
Qu’est-ce qui n’était pas satisfaisant sur le premier jet du scénario de Brendan et le Secret de Kells ?
Fabrice Ziolkowski : Le scénario ne nous semblait pas suffisamment universel. Le challenge était de partir de quelque chose de spécifiquement irlandais pour parvenir à toucher certains points plus universels, qui pourraient trouver un public un peu plus large. Il fallait donc parvenir à trouver un équilibre entre la spécificité de la culture irlandaise et des points narratifs plus universels.
Comment avez-vous travaillé avec Tomm Moore ?
Fabrice Ziolkowski : J’ai rencontré plusieurs fois Tomm. Je suis allé en Irlande à plusieurs reprises. Nous avons mis en place une sorte de ping-pong créatif. Je proposais des choses que l’on retravaillait ensemble. Je me souviens d’une séance qui a duré plusieurs jours. J’avais posé un synopsis, une structure narrative, et nous avons ensuite discuté scène après scène, afin de peaufiner, et de voir comment on allait avancer du point de vue narratif.
Comment avez-vous réussi à rendre universelle une histoire très irlandaise, au départ ?
Fabrice Ziolkowski : A moins qu’il ne soit vraiment très éloigné du monde occidental, dans n’importe quel folklore il existe des points de contact avec d’autres folklores, ou avec la mythologie grecque, par exemple. Nous avons donc cherché à relier ces points-là. Un élément était très cher à Tomm dans Brendan : c’est le rapport entre l’enfant de 12-13 ans et son père adoptif, qui est son oncle. Il est au début de l’adolescence, et il est confronté à des rapports houleux par rapport à ses désirs. Ce sujet était important pour Tomm, et c’est quelque chose qu’il a d’ailleurs exploré dans d’autres films. Nous voulions toucher le public, en faisant appel à des émotions universelles.
Et vous Tomm, comment avez-vous travaillé avec Fabrice ?
Tomm Moore : Fabrice est arrivé sur Brendan pour apporter un regard nouveau sur le scénario déjà écrit. Nous avons réimaginé ce film avec le producteur, Didier Brunner, qui a donc introduit Fabrice dans ce projet. Fabrice est venu en Irlande. Nous lui avons fait visiter le pays, pour qu’il puisse bien comprendre tout ce qui nous avait inspiré. Ça a vraiment été une collaboration très agréable.
Le premier scénario était donc trop centré sur l’Irlande ?
Tomm Moore : Oui, le premier scénario de Brendan était peut-être trop irlandais et catholique pour Didier Brunner [il sourit — NDLR]. Il a effectivement voulu rendre ce scénario plus ouvert, plus universel. C’est ainsi qu’on a aussi travaillé avec Brunos Coulais pour la musique du film. En premier lieu, Didier Brunner a permis à ce film d’exister. Et il a rendu Brendan plus universel, aussi.
Quels sont les principaux thèmes qui reviennent dans vos trois films ?
Tomm Moore : Quand je regarde en arrière, je me rends compte qu’il y a beaucoup de thèmes liés à la parentalité, et à ce que cela signifie d’être parent. Le thème de l’enfance revient aussi, avec ce qui sépare un enfant du monde des adultes. Mes films parlent aussi d’écologie, du spécisme, et des relations entres les humains et les animaux. Tout ces sujets reviennent sans arrêt dans mes films.

Entre 2009 et aujourd’hui, quel est le film que vous avez réalisé et que vous aimez le plus ?
Tomm Moore : C’est toujours difficile d’en choisir un. En général, on choisit le dernier qu’on a fait. Mais je dirais Le Chant de la mer (2015), parce que c’est un film très personnel. Des personnages sont inspirés par ma vie. Notamment en 1987, alors que j’avais dix ans. Tout cela renvoie à mon enfance. Le Chant de la mer est un film vraiment très personnel.
Si vous n’aviez pas fait du cinéma d’animation, vous auriez aimé faire quoi ?
Tomm Moore : Les deux autres « plans B » que j’avais envisagé si le cinéma d’animation n’avait pas marché, c’était auteur de bande dessinée et artiste dans le monde du tatouage.
Quels sont les réalisateurs ou les artistes qui vous inspirent le plus ?
Tomm Moore : J’apprécie le travail de l’auteur de bande dessinée américain Chris Ware, qui a eu une grosse influence sur moi. Je peux aussi citer Jeff Smith, un autre auteur de bande dessinée américain.
Justement, vous avez un projet de bande dessinée ?
Tomm Moore : Oui, je travaille sur deux romans graphiques qui seraient des adaptations de mes films en langue irlandaise. Avant que je ne fasse Brendan et le Secret de Kells, alors que j’étais très jeune, j’ai publié deux romans graphiques en irlandais à propos de Saint Patrick. Actuellement, je travaille sur un roman graphique avec ma femme sur un tigre échappé d’un cirque en 2017, à Paris [le 24 novembre 2017, un tigre de 200 kg s’est échappé d’un cirque dans le sud-ouest de Paris, avant d’être abattu par le personnel du cirque — NDLR].
Que pensez vous des grands studios américains, comme Disney et Pixar, par exemple ?
Tomm Moore : Ces grands studios américains, comme Disney ou Pixar, sont souvent assez neutres, mais ce qui est intéressant, c’est qu’avec des gens comme le directeur artistique de Pixar, Pete Docter (2), ou des productions comme Spider-Man : Across the Spider-Verse (2023), quelque chose d’intéressant finit par sortir de ce système.
Etes-vous indifférent aux recettes du cinéma d’animation commercial américain ?
Tomm Moore : Je ne suis pas indifférent. Des gens comme Pete Docter ont une voix très personnelle. Je reste donc très attentif à ce que font les studios plus « commerciaux ». Peut-être juste pour l’aspect technique, les graphismes… Je suis vraiment fan de The Spider-Verse, et de la façon dont ils utilisent le langage de la bande dessinée. Donc je peux regarder des Disney. J’ai une petite fille, et elle adore La Reine des neiges (2013), donc on regarde ce film plusieurs fois dans l’année.
Face aux films d’animation américains, quels sont les atouts des films européens ?
Tomm Moore : Les films d’animation européens ont de plus petits budgets. On a donc davantage de liberté. On n’a pas à faire 100 millions d’euros de chiffre d’affaires dans des ventes de produits dérivés, comme des jouets, par exemple. Les films d’animation européens peuvent donc être plus personnels, plus imprégnés de la culture européenne. La plupart des films européens ne seraient pas produits aux Etats-Unis. L’Europe offre quelque chose de différent, une alternative aux productions américaines.
Lorsqu’on réalise un film d’animation en Europe, il y a moins de pression qu’aux Etats-Unis ?
Tomm Moore : En Europe, la pression est différente. Il n’y a pas de pression financière. Si vous faites un film avec un budget de 50 ou 100 millions, il faut un retour sur investissement pour les gens qui l’ont produit. Il faut donc faire quelque chose qui touche un public le plus large possible. En Europe, il est possible de faire des films de niches. Je connais beaucoup de réalisateurs américains qui travaillent dans l’animation et qui sont très jaloux du modèle de producteur européen. Ils voudraient pouvoir faire des films comme on les fait en Europe.
Vous pourriez prendre les commandes d’une grosse production américaine ?
Tomm Moore : Je ne sais pas. Jusqu’à présent, je ne l’ai jamais fait. Je ne sais pas si ça serait une bonne chose pour moi. Je pourrais travailler aux Etats-Unis, comme je l’ai fait dans le passé, sur des projets artistiques ou des livres de contes.
Vous pourriez accepter de perdre le contrôle sur votre œuvre ?
Tomm Moore : Il faudrait que je réalise un film d’animation avec une histoire qui n’est pas personnelle, une histoire pour laquelle je serais uniquement embauché à la réalisation.
De quels studios d’animation vous sentez-vous proche aujourd’hui ?
Tomm Moore : Les studios Aardman, créés à Bristol en 1972 par Peter Lord et David Sproxton, sont très similaires à ce que nous faisons avec Cartoon Saloon. Ils sont indépendants depuis plus de cinquante ans. Ils produisent des projets très personnels, très anglais.
Quand vous regardez en arrière, quels sont les grands moments qui ont le plus marqué votre parcours professionnel ?
Tomm Moore : Quand j’avais 14 ans, j’ai rejoint la Young Irish Film Makers à Kilkenny (Irlande). Ça a vraiment été le début de tout pour moi. Ensuite, je suis allé étudier au Ballyfermot College of Further Education, à Dublin. C’est là que j’ai rencontré mes collègues avec qui je dirige aujourd’hui mon studio, Saloon Studio. En 2010, on est allé aux Oscars avec Brendan et le secret de Kells (2010), qui a été nommé dans la catégorie « meilleur film d’animation ». Ça a été un grand moment [Brendan et le secret de Kells a été nommé aux côtés de Coraline (2009) d’Henry Selick, du Fantastic Mr. Fox (2009) de Wes Anderson, et de La Princesse et la Grenouille (2009) de John Muser et Ron Clements. C’est ce dernier qui a remporté l’Oscar — NDLR].
De quoi parlera votre prochain film ?
Tomm Moore : Je suis en train de travailler sur un film qui parle de l’amitié qui unit les Irlandais et la nation indienne Choctaw. Cela se passe en 1847. L’histoire met en scène une petite fille de sept ans, qui est inspirée de la mienne qui a six ans, et un garçon Choctaw de 16 ans. Ils se trouvent tous les deux embarqués dans un voyage qui va les mener de New York à l’Oklahoma. Ce film évoque la grande famine irlandaise de 1847, et l’aide envoyée par le peuple choctaw aux Irlandais.
C’est un film très irlandais ?
Tomm Moore : Si les personnages sont irlandais, toute l’histoire se déroule aux Etats-Unis, c’est donc très différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent. C’est une histoire intéressante non seulement à célébrer, mais aussi à faire davantage connaître, car peu de gens connaissent cette connexion entre l’Irlande et la nation indienne Choctaw. J’ai réalisé une bande annonce pour montrer l’idée derrière ce projet. Pour le moment, le titre de ce film est Mythopolis [« Mythopole » — NDLR]. Au départ, on a aussi pensé appeler ce film Kindered Spirits, car les Choctaw utilisent les mots « esprits bienveillants » pour décrire les Irlandais.
Quel est la date de sortie prévue ?
Tomm Moore : C’est une excellente question [rires — NDLR]. J’espère en 2028 ou en 2029.
Vos trois premiers films forment une trilogie : vous allez lancer une nouvelle trilogie ?
Tomm Moore : J’avais dans l’idée de lancer une nouvelle trilogie. Je pensais travailler sur trois films basés sur la façon la culture irlandaise interagit avec les autres cultures. Le premier film va donc concerner les liens entre les Irlandais et la nation indienne choctaw. Ensuite, je pense qu’une autre histoire verra le jour entre l’Irlande et le Japon, puis entre l’Irlande et l’Australie. Je m’intéresse aux histoires dans lesquelles des personnages irlandais sont confrontés à d’autres cultures, et à ce qui survient après.
Et vous, Fabrice Ziolkowski, vous allez participer au prochain film de Tomm Moore ?
Fabrice Ziolkowski : Je ne participe pas au prochain film de Tomm Moore. J’ai un projet de longue haleine, avec un long métrage d’animation sur le blues, qui s’appelle Hoodoo. Ce film devrait être réalisé par la nigériane Ebele Okoye. Cela parle des rapports de transmission entre les générations, surtout par rapport à la diaspora africaine aux Etats-Unis. Et, bien sûr, il y aura la musique africaine, le blues… Le scénario est prêt. Pour l’instant, nous travaillons sur le financement. Aucune date de sortie n’est encore prévue.
1) Cette soirée s’est déroulée le 26 mars 2025, avec l’appui de Jean-Paul Commin, résident à Monaco et spécialiste du cinéma d’animation.
2) Le réalisateur, scénariste, producteur et acteur américain Pete Docter a notamment écrit les scénarios de plusieurs grands succès du studio Pixar, notamment Toy Story (1995), Monstres et Cie (2001), Wall-E (2008), Là-haut (2009), Vice-Versa (2015) et Soul (2020).
Tomm Moore : quatre films comme réalisateur
2009 : Brendan et le Secret de Kells (The Secret of Kells), coréalisé avec Nora Twomey
2014 : Le Chant de la mer (Song of the Sea)
2014 : Le Prophète (Khalil Gibran’s The Prophet) coréalisé avec Roger Allers, Gaëtan et Paul Brizzi, Joann Sfar, Nina Paley, Bill Plympton, Mohammed Saeed Harib, Michel Socha et Joan C. Gratz
2020 : Le Peuple Loup (Wolfwalkers), coréalisé avec Ross Stewart
Tomm Moore : cinq films comme scénariste ou co-scénariste
2009 : Brendan et le Secret de Kells (The Secret of Kells) : histoire originale
2014 : Le Chant de la mer (Song of the Sea) : histoire originale
2020 : Le Peuple Loup (Wolfwalkers) : histoire originale avec Ross Stewart et Jerrica Cleland
2025 (à confirmer) : La Nuit d’McKenzie (McKenzie and the Moon) : histoire originale
2028 ou 2029 : Mythopole (Mythopolis) : historie originale avec Ross Stewart et Jerrica Cleland



