Le directeur des ballets de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot,
détaille sa saison 2019-2020, et sa nouvelle création, Coppél-i.A., qui sera à découvrir du 27 décembre 2019 au 5 janvier 2020 au Grimaldi Forum (1). Intelligence artificielle, algorithmes, Danny Elfman, #MeToo, F(ê)aites de la Danse 2020… Jean-Christophe Maillot a répondu aux questions de Monaco Hebdo.
Qu’est-ce qui a guidé vos choix pour imaginer le programme de cette nouvelle saison 2019-2020 ?
Le point essentiel de cette saison, c’est la création du mois de décembre, puisque cela fait 4 ou 5 ans que je n’avais pas une grande soirée narrative comme celle-ci. Quatre ou 5 ans, c’est le temps qu’il a fallu pour restructurer la compagnie suite au départ des principaux cadres. J’ai ressenti un petit vide, non pas que je n’avais pas de bons danseurs, mais l’absence de ceux qui n’étaient plus là était plus forte que tout.
Qui vous a quitté ?
Bernice Coppieters, Gaëtan Morlotti et Chris Roelandt ont été les trois départs emblématiques d’une époque révolue, à laquelle nous avons dû faire face. J’avais un peu trop privilégié la dimension contemporaine, ce qui a entraîné une déperdition partielle de la qualité purement académique de la compagnie. Or, suite à ce que j’ai vécu au Bolchoï, je me suis rendu compte qu’il y avait un besoin de retrouver cette capacité technique qui était propre à la compagnie, et qui, par choix, avait un peu disparu.
Vraiment ?
Cette nouvelle création, Coppél-i.A., est un nouveau départ. Je ne réfute pas la dimension contemporaine des choses, mais il ne faut pas oublier que cette compagnie est une compagnie de formation classique. Donc la qualité technique ne doit jamais disparaître.
Du coup, de 2015 à 2019, vous avez restructuré votre équipe ?
Ces quatre années m’ont en effet permis de renouveler en grande partie mon équipe artistique. Même s’il y a encore des cadres très importants, comme les deux frères Alexis et George Oliveira, Mimoza Koike ou April Ball, qui restent des gens emblématiques et importants. Quand on a repris La Mégère Apprivoisée l’an dernier, ou encore quand on a refait un George Balanchine (1904-1983), on est revenu sur cette dimension technique. Coppél-i.A. me permet de mettre en scène de nouveaux danseurs assez peu vus, et que l’on va découvrir pour la première fois dans des rôles importants.
Comme qui, par exemple ?
On peut citer Simone Tribuna, qui a d’ailleurs été formé chez nous, à l’académie princesse Grace. Mais aussi l’Italien Francesco Mariottini, Alessandra Tognolini qui est arrivée il y a deux ou trois ans, la Française Lou Beyne, Matèj Urban et Anna Blackwell. Il y a aussi un danseur coréen, Jaeyong An, qui a une histoire assez étonnante.
C’est-à-dire ?
Jaeyong An a vu notre compagnie en Corée lorsqu’il avait 14 ans. On dansait Roméo et Juliette à l’époque, et il est tombé amoureux du spectacle. Il a décidé de se mettre à la danse. Pendant 5 ans, il a travaillé comme un fou, et, à l’âge de 20 ans, une fois qu’il s’est senti prêt, il est venu auditionner ici. C’est la seule audition qu’il ait fait. Je l’ai pris. Et c’est aujourd’hui l’un de nos danseurs principaux.
Quelle est la grosse satisfaction de cette saison 2019-2020 ?
Je suis à Monaco depuis 1992, et je n’avais jamais réussi à faire venir le danseur et chorégraphe suédois Mats Ek pour faire un spectacle avec nous. Il sera présent au Grimaldi Forum, du 23 au 26 avril 2020, avec ce ballet qui s’appelle Casi Casa. Nous proposerons aussi Les Quatre Tempéraments (1946) de Balanchine, et une de mes chorégraphies, Altro Canto.
Pour votre nouvelle création, Coppél-i.A., pourquoi avoir sollicité votre frère, le compositeur Bertrand Maillot ?
Ça fait 5 ans que j’ai Coppél-i.A. dans la tête. J’ai beaucoup exploré la musique classique et contemporaine. Une dimension de musique m’intéressait, que j’ai découvert avec La Mégère Apprivoisée : c’est la musique de films.
Mais les musiques de films relèvent souvent de la culture populaire ?
Je n’aime pas le complexe de cette culture plus populaire, et l’arrogance de cette culture dite « élitiste ». C’est un combat de toute ma vie d’avoir cette ambition de considérer que l’un et l’autre ne sont pas inconciliables et que l’on peut très bien prendre en compte la réalité d’un public, sans pour autant vendre son âme au diable. Or, la musique de films est dans cet esprit-là.
Avec qui avez-vous travaillé, au départ ?
Pendant deux ans et demi, j’ai travaillé avec le compositeur américain Danny Elfman, qui collabore souvent avec le réalisateur Tim Burton. Je l’ai rencontré à l’occasion d’une pièce que j’avais créée pour la danseuse étoile russe Diana Vichneva. Mais je me suis rendu compte que collaborer avec un compositeur qui travaille à Hollywood, comme Danny Elfman, est assez incompatible avec la réalité de notre monde.

« Pendant deux ans et demi, j’ai travaillé avec le compositeur américain Danny Elfman, qui collabore souvent avec le réalisateur Tim Burton […]. Mais je me suis rendu compte que collaborer avec un compositeur qui travaille à Hollywood, comme Danny Elfman, est assez incompatible avec la réalité de notre monde »
Qu’est-ce qui n’a pas marché avec Danny Elfman ?
On a arrêté en juillet 2018, alors qu’on devait présenter cette musique en décembre 2018. Danny Elfman tournait un peu autour du pot. Et je pense qu’il a eu un peu la trouille d’écrire une partition pour 90 musiciens en temps et en heure. Il m’a expliqué que pour répondre à ma demande, il devait se mettre pendant 5 mois dessus, et donc, pendant ce temps, refuser des films à gros budgets. J’ai bien compris le message. Et moi, je n’allais pas lui proposer un million de dollars pour cette prestation. Ça n’avançait pas, donc j’ai fini par dire stop.
Votre réaction ?
Mon frère, qui est un compositeur de musique de scènes, qui écrit beaucoup pour le théâtre et pour la danse, a toujours été dans cette catégorie peu respectée de « compositeurs au service de ». Or, il est l’essence même de ce qu’est l’art chorégraphique. D’ailleurs, je trouve que l’art chorégraphique meurt de ces chorégraphes qui se voudraient plasticiens ou écrivains. On est des chorégraphes, et le travail d’un chorégraphe, c’est de réunir autour de lui une équipe artistique et de partager avec eux. Il faut avoir l’humilité de reconnaître que notre travail n’existe qu’au travers des autres.
C’est difficile de travailler avec votre frère, Bertrand Maillot ?
J’ai toujours eu une retenue, que je trouvais légitime, à travailler avec quelqu’un de ma famille. Même si Augustin a fait mes costumes et que ça s’est très bien passé. D’ailleurs, il travaille désormais chez Chanel, donc ça justifie un peu mon choix… Mais on se méfie toujours des « fils de » ou des « frères de ». Bertrand a déjà travaillé avec moi, même si c’était de façon partielle. Mais je savais qu’il avait le talent de tenir une soirée entière. Et qu’il suffisait de lui en donner l’occasion de le faire.
Quel était le cahier des charges pour la musique de Coppél-i.A. ?
J’avais besoin de quelqu’un qui soit à l’écoute. Je voulais une musique de film capable de créer des émotions qui sont liées à ce que les gens vivent sur la scène, au moment dit. Et pas une musique dans laquelle je suis obligé de me glisser. J’ai donc pu avoir un contrôle temporel et émotionnel complet sur ce qu’on a fait. Bertrand a eu l’idée de reprendre la musique originale de Coppélia, écrite par le compositeur Léo Delibes (1836-1891). Puis, il l’a complètement réorchestrée, retravaillée, et même altérée au niveau sonore et temporel. Au final, il y a environ 60 % de musique de Delibes retravaillée, et 40 % de musique originale de Bertrand. Comme j’étais très respectueux de la musique, je n’avais jamais fait ça auparavant. Du coup, cela m’ouvre un formidable horizon.
Cette musique est donc totalement électronique ?
Absolument. Toute la partition a été réinjectée dans l’ordinateur de Bertrand. Il y a peut-être 3 minutes de musique pure, telle que Delibes l’a écrite. Tout le reste est altéré, de manière parfois très subtile, très violente d’autres fois… Il y a des passages totalement accélérés ou complètement distordus. Bertrand a parfois rajouté des voix ou des instruments supplémentaires. Des fois, j’ai l’impression d’entendre la musique d’Henri Dutilleux (1916-2013)… Il y a des trucs absolument hallucinants qui se passent. Bref, je n’avais jamais vu une telle façon de constituer une partition.
Du coup, il n’y aura pas d’orchestre pour votre Coppél-i.A. ?
Non. D’ailleurs, la problématique de l’intelligence artificielle commence là. En effet, aujourd’hui, même sans avoir appris le solfège, on a les outils qui permettent de faire de la musique. Après, je ne dis pas que tout ce qui sort grâce à ces outils est bon, loin de là. Mais je me dis que si Tchaïkovski (1840-1893) avait eu ça, à l’époque…

« Raconter La Mégère Apprivoisée comme Shakespeare l’a écrite est aujourd’hui impossible : il y a un côté misogyne qui est indéfendable. Mais il ne faut pas tomber non plus dans ce piège communautariste ou féministe »
Comment avez-vous actualisé Coppélia, inspiré du Conte d’Hoffmann L’Homme au sable, et présenté pour la première fois à l’opéra de Paris en 1870 ?
Aujourd’hui, l’équivalent d’un automate, comme ceux que l’on trouve dans le Coppélia original, ce serait un robot dont on a remplacé le carbone par de la silicone pour arriver à avoir une articulation proche du réel. Sous le contrôle de l’homme, l’intelligence artificielle permet de faire des choses extraordinaires. C’est le sujet de ce spectacle qui parle en fait de cette ambition séculaire de l’homme, de fabriquer un être à son image, idyllique. C’est Frankenstein (1818) de Mary Shelley (1797-1851), c’est l’Eve future (1886) d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889), c’est Faust… C’est cette problématique qui consiste à se demander comment on peut dépasser Dieu. Moi qui suis athée, ça m’amuse.
Qui d’autre a travaillé sur votre Coppél-i.A. ?
La scénographie et les costumes sont d’Aimée Moreni. C’est elle qui avait fait ma dernière création, Abstract Life, qui était un truc complètement barré que j’avais fait au Grimaldi Forum, avec une musique de Bruno Mantovani. Aimée Moreni n’a qu’une trentaine d’années, elle sort des Arts et métiers. Elle a un talent remarquable. C’est très rafraîchissant d’avoir quelqu’un comme elle, qui n’a peur de rien. Au fond, ce qui est important, c’est de s’entourer de gens qui n’ont pas les résistances que je peux avoir moi, par expérience. Au bout d’un moment, c’est dangereux l’expérience. L’expérience, ça vous gèle, ça vous tétanise. Là, je casse un peu les codes.
Depuis octobre 2017 et l’explosion du mouvement #MeToo, qu’est-ce qui a changé ?
Quand on reprend des pièces de Shakespeare (1564-1616), quand on reprend La Mégère Apprivoisée (1594), il y a quand même cette relation abominable dans ces ballets avec l’objet que représente la femme. Fabriquer une femme idéale, ça a quelque chose qui est inacceptable aujourd’hui, et à juste titre. Sauf si on imagine qu’à la fin, cette femme prenne sa liberté et le pouvoir. On ne peut plus raconter ces histoires-là de la même manière. Raconter La Mégère Apprivoisée comme Shakespeare l’a écrite est aujourd’hui impossible : il y a un côté misogyne qui est indéfendable. Mais il ne faut pas tomber non plus dans ce piège communautariste ou féministe.
Cela impacte aussi la composition de votre compagnie ?
Notre compagnie présente une parité femmes-hommes totale au niveau des danseurs. Leur salaire est exactement le même. En plus, on multiplie les nationalités, les couleurs de peau, les religions et les sexualités. Donc, s’il y a un exemple d’idéal de société, c’est une compagnie de ballet.
Et dans votre manière de travailler avec les danseurs, #MeToo a changé quoi ?
Je ne vais pas me changer complètement. Je suis quelqu’un de tactile. On fait un métier où on est en relation avec les corps, dans un espace extrêmement confiné. La seule règle, qui pour moi est fondamentale, c’est le respect de l’autre et l’accord de l’autre. Mais c’est vrai que j’ai une ou deux danseuses américaines, avec qui je sens qu’il faut faire attention à des choses auxquelles on ne faisait pas attention avant. Parce que la lecture que l’on peut en avoir peut immédiatement être mal interprétée. Il faut donc reformater son disque dur. Et comprendre que cette génération qui débarque ici, n’a pas ta culture, n’a pas ton histoire, n’a pas ta mémoire. Et il faut donc y être très attentif.
Certains trouvent que #MeToo va trop loin, et évoquent une « police de la pensée » ?
Je le pense. Mais c’est très délicat. J’ai donné une interview au Times, à Londres, autour de la problématique des ballets dits « racistes », comme Petrouchka (1911) par exemple. Peut-on encore mettre un danseur noir dans ce ballet ? Tout ça est très anxiogène, et c’est en permanence sujet à une très forte irritabilité de tout le monde. Mais cela va, en partie, dans le bon sens. Car je me souviens que mon professeur de danse me mettait une cigarette sous la jambe, pour qu’elle monte plus haut. On a été élevé à la dure. Je ne suis pas traumatisé, mais c’est totalement inimaginable aujourd’hui. De grands chorégraphes, qu’on ne nommera pas, seraient très mal en point dans le fonctionnement actuel.
Est-ce que vous estimez que cela vous limite dans votre travail, aujourd’hui ?
J’y fais attention. Je me pose des questions. Je suis d’une génération qui n’a pas dû faire face à ce problème, et qui doit aujourd’hui modifier son disque dur. Tous les autres chorégraphes qui arrivent maintenant sont nés dans cette compréhension-là, et cette problématique est donc partie intégrante de leur ADN. Car, au fond, tout ça est un problème d’ADN entre des gens plus âgés et des gens plus jeunes. C’est essentiellement un problème de génération.

« Cette première édition de la F(ê)aites de la Danse a attiré 28 000 personnes sur la place du casino, sur la soirée entière du 1er juillet 2017. Par conséquent, pour cette deuxième édition, je ne changerai pas grand-chose »
L’impact sur votre travail est donc acceptable ?
Il est acceptable. Mais c’est moins drôle qu’avant. Avant, il y avait une euphorie et un enthousiasme qui étaient extraordinaires, et qui, aujourd’hui, sont beaucoup plus modérés. On est beaucoup plus dans la raison. On fait attention à tout. Ça amène quelque chose de plus propret. Il y a moins de folie.
C’est trop aseptisé ?
En ce moment, il n’y a pas grand-chose comme proposition artistique démente, et ce quel que soit le domaine. On est plus dans le propos que dans le contenu. Ça fait un petit moment que ça dure… Mais là, ça devient sévère. En revanche, ce qui marche toujours, c’est de dénoncer. En 2018, il y a eu 7 ballets sur les migrants. Qu’est-ce que la danse va nous raconter sur les migrants ? Laissez faire les philosophes, les politiques…
Mais, depuis octobre 2017, la société et le monde ont changé ?
Je suis condamné à faire face à la réalité du monde, car je travaille avec des gamins de 20 ans. Le jour où il y aura un décalage trop grand entre leurs attentes et ce que je saurais faire, il faudra que je m’en aille. Et comme tous ceux qui partent, je partirai en regrettant que ce ne soit plus tout à fait comme avant.
Coppél-i.A. évoque aussi la problématique de l’intelligence artificielle et les risques de dérapages qui l’accompagnent ?
La machine est en route, on ne reviendra pas en arrière. Le plus important aujourd’hui, c’est d’y faire attention pour éviter que cette évolution ne déborde pas. L’accès à la connais-
sance est désormais phénoménal, et on ne peut que s’en réjouir. En revanche, quand je vois Facebook, je suis affligé.
Pourquoi ?
Parce qu’il y a un côté indécent dans la mise en scène des individus. Je ne supporte plus les « joyeux anniversaires », avec les gens qui disent « j’ai les amis les plus merveilleux du monde ». C’est un mensonge grotesque. Tout cela révèle la médiocrité partielle de l’individu, en règle générale. Car nous sommes une bande de narcissiques rêvant d’ambition, de réussite, et de reconnaissance. Ceux qui ne fonctionnent pas comme ça sont une part très minoritaire de l’humanité. Je suis très heureux qu’Instagram et Facebook n’aient pas existé quand j’avais 18 ans. Car aujourd’hui, sortir du lot n’est plus un objectif.
Quel est l’objectif, désormais ?
Désormais, le principe, c’est qu’on soit tous végans, que tout soit bien propre, qu’on ferme sa gueule… Tout ça ne peut que fabriquer des monstres. Où seront les échappatoires ?
Un jour, on pourra remplacer un chorégraphe par une intelligence artificielle ?
Oui. D’ailleurs, c’est déjà en cours. Mais il faut se rappeler que le danseur et chorégraphe américain Merce Cunningham (1919-2009) composait des œuvres chorégraphiques à partir d’un jet de dés. En fonction du numéro qui sortait, il utilisait telle ou telle phrase chorégraphique. En fait, ce qui est effrayant, ce sont les algorithmes et cette capacité que l’on a à dicter ce que l’on est censé aimer. Du coup, j’ai arrêté de regarder Netflix, car ils ne me proposent que des séries que j’ai déjà vues. Or, c’est le contraire de ce que je leur demande. Car je veux connaître ce que je ne connais pas. C’est aussi le principe de Facebook et de ses algorithmes : on se rassure entre soi, on se conforte avec des gens qui pensent comme vous. Et on crée un microcosme qui s’autocongratule.
C’est dangereux ?
Tout ça va générer une uniformisation monstrueuse de la pensée, de l’esthétique, du politique… On risque d’arriver à une puissance mondiale qui fera que tout sera régi par une pensée unique. Il y a d’ailleurs pas mal de films de science-fiction qui nous prédisent ça. Et aujourd’hui, je pense que ce n’est pas impossible.
Même le monde de la danse est trop formaté ?
Le danseur de ballet ukrainien Sergei Polounine, qui a multiplié les déclarations scandaleuses et qui s’est fait tatouer « Poutine » sur le ventre, a été fracassé : plus personne ne le fait danser. De mon côté, il y a quelque temps, on m’a demandé comment je pouvais présenter un ballet aussi machiste que La mégère apprivoisée.
Que faire ?
Brûlons Shakespeare, brûlons Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), brûlons Herbert von Karajan (1908-1989) qui a adhéré au parti nazi… Depuis quand l’homme est propre, pur et parfait ? Ça n’existe pas. Moi je m’intéresse à l’œuvre. D’ailleurs, je suis allé voir J’accuse (2019), le dernier film de Roman Polanski.
On dirait qu’il est difficile de séparer l’œuvre de l’homme : Bertrand Cantat, l’ancien chanteur de Noir Désir, condamné en 2004 pour l’homicide de sa compagne, Marie Trintignant, a dû finir par interrompre sa tournée de retour, en juin 2018 ?
Bertrand Cantat ne devrait pas s’interdire de faire des disques. Mais faire des concerts, c’est plus délicat. Pourtant, je défendais cette idée qu’il devait pouvoir faire ses concerts. En tout cas, j’ai été sidéré par l’affaire Polanski. Car qui a pris la défense de Polanski ? Nadine Trintignant, la mère de Marie Trintignant.
En tout cas, neuf représentations de Coppél-i.A. du 27 décembre 2019 au 5 janvier 2020 au Grimaldi Forum, ça se présente comme un gros challenge ?
On a fait 7 spectacles à Gènes de La mégère apprivoisée. Aujourd’hui, ma compagnie est vraiment très belle. Il y a moins de personnalités qui écrasent les autres. Du coup, ces 7 spectacles étaient très bons. J’aurai donc du mal à dire s’il y en a un que je trouve plus extraordinaire que les autres. Pour Coppél-i.A., j’aurai deux distributions dont je suis aussi content. C’est assez nouveau.
C’est positif ou négatif ?
C’est positif. Après, je ne peux pas dire que je ne rêve pas d’une personnalité extraordinaire. Mais je sais aussi que lorsqu’on a ce genre de talent, comme c’était le cas avec Bernice Coppieters pendant 10 ans, cela interdit sans doute à d’autres très belles danseuses de venir. Parce qu’on sait que passer derrière elle, c’est soit pas facile ou soit peu probable.
Sinon, quoi de prévu pour la deuxième édition de la F(ê)aites de la Danse, le 4 juillet 2020 ?
La première édition de la F(ê)aites de la Danse, en juillet 2017, a été l’une des premières fois dans ma vie où j’ai pensé un projet, et où il s’est réalisé à 90 %. En revanche, je n’aurais pas imaginé qu’il y aurait autant de monde, et que les gens seraient aussi heureux. Cette première édition de la F(ê)aites de la Danse a attiré 28 000 personnes sur la place du Casino, sur la soirée entière du 1er juillet 2017. Par conséquent, pour cette deuxième édition, je ne changerai pas grand-chose.
Vraiment ?
On va développer cet événement et l’amener vers d’autres horizons. Il y aura une boîte silencieuse plus grande, avec trois DJ’s, et quelque chose d’un peu impressionnant à la fin. On fera aussi venir le compositeur des films d’Emir Kusturica, Goran Bregovic. Aujourd’hui, le programme de cette deuxième édition de la F(ê)aites de la Danse est bouclé à plus de 70 %.
Cette deuxième édition de la F(ê)aites de la Danse va durer plus longtemps ?
Cette fois, on commencera le samedi 4 juillet vers 17 heures, et on ira jusqu’au dimanche 5 juillet 14 heures, car je veux faire une matinée détox. J’ai réalisé que dans le public, il y avait des populations différentes, des jeunes, des gens plus âgés… Certains rentrent plus tôt, d’autres arrivent plus tard. Donc le dimanche, de 9 heures à 13 heures, on proposera un brunch, avec du yoga, du taï-chi… On veut inclure cette notion de bien-être dans la F(ê)aites de la Danse 2020.
« Il est important qu’ils soient acteurs sur le moment, mais aussi visionnaires », nous a dit la directrice des affaires culturelles, Françoise Gamerdinger (2) : quelle serait votre vision, en tant que directeur des ballets de Monte-Carlo ?
Je trouve qu’il manque un théâtre lié au spectacle vivant à Monaco, et uniquement à ça. La salle Garnier est formidable, mais elle appartient à la Société des Bains de Mer (SBM), et elle est donc à partager. Même chose pour le Grimaldi Forum. Il faudrait construire en principauté un théâtre de 500 ou 600 places, avec une belle scène. On pourrait aussi y installer un restaurant, un bar où on pourrait accueillir les Rencontres philosophiques, une salle de cinéma d’art et d’essais… Bref, ce serait un lieu de culture, clairement identifiable.
Mais 500 ou 600 places, ce n’est pas trop petit ?
Dans le monde, on trouve souvent des salles de 1 800 à 4 000 places, ce qui est une utopie. Car, potentiellement, le spectacle vivant peut attirer 450 à 500 personnes par soir. Or, le théâtre des Variétés est trop petit, le théâtre princesse Grace (TPG) aussi, et en plus, la scène n’est pas adaptée.
Mais Monaco manque de place pour accueillir ce genre de projet ?
Je comprends bien qu’il y a un manque de place en principauté. Mais je trouve dommage qu’on ne trouve pas une idée à ce sujet. Il y aurait un truc formidable à faire dans le cadre du projet du nouveau centre commercial de Fontvieille. Si les ballets de Monte-Carlo dansent aussi peu à Monaco, c’est parce que nous sommes condamnés à faire des tournées. Car il est impossible d’avoir des ballets de qualité si je ne propose pas, au moins, 60 à 70 spectacles à ma compagnie. J’aimerais pouvoir faire 40 ou 50 spectacles par an à Monaco. Or, au maximum, j’en fais 20. Il faut savoir que 80 % des créations que je fais, je les donne 4 fois, et ensuite, je les jette.
1) Coppél-i.A. est à voir au Grimaldi Forum, les 27 et 28 décembre 2019 à 20 heures, le 29 décembre à 16 heures, les 30 et 31 décembre, 2, 3 et 4 janvier 2020 à 20 heures et le 5 janvier 2020 à 16 heures. Tarifs : de 12 à 36 euros. Réservations sur : www.montecarloticket.com.
2) Lire l’interview de Françoise Gamerdinger, publiée dans Monaco Hebdo n° 1125.




