dimanche 15 février 2026
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Danseuse aux ballets de Monte-Carlo : le rêve éveillé de Juliette Klein

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D’enfant introvertie aux scènes du monde entier, Juliette Klein s’est métamorphosée grâce à la danse. Danseuse professionnelle depuis cinq ans aux ballets de Monte-Carlo, cette Française née à Monaco revient pour Monaco Hebdo sur son parcours et sur son quotidien hors norme.

Vendredi 24 octobre 2025, 20 heures, salle Garnier de l’opéra de Monte-Carlo. La noirceur se dissipe. Des dizaines de lumières s’allument, toutes pointées vers la scène. Au milieu du parquet, les mouvements gracieux de Juliette Klein envoûtent le public. À 24 ans, elle emporte avec elle les 500 spectateurs. Dans la salle, le silence est total. Seule la musique accompagne la puissance des pas de celle qui « avait une hantise de la scène ». Pendant vingt minutes, elle exécute une chorégraphie en duo. La dernière note résonne et le public, silencieux jusque-là, se lance dans de longues minutes d’applaudissements et de cris. Seule la chute du lourd rideau pourpre interrompt les réactions d’une salle comblée.

Juliette Klein Ballets de Monte-Carlo
© Photo Ballets de Monte-Carlo

« La confiance en moi a toujours été un problème central »

Après vingt minutes offerte au regard de tous, « nue à danser », c’est dans sa loge qu’elle reprend son souffle. Une quinzaine de mètres carrés dans lesquels elle s’isole avant les représentations, pour se préparer à vivre la scène. Il est 20 h 30 et Juliette Klein enlève ses pointes, qu’elle a conçues elle-même : « J’ai cousu le bout avec du fil à viande et les rubans avec du fil dentaire », s’amuse-t-elle. C’est dans cette petite salle, qu’elle est revenue sur ce qui est désormais sa vie : la danse. Japon, Corée du Sud, Espagne, Allemagne, États-Unis, Chine… Celle qui brille aux quatre coins du monde n’était pourtant pas destinée à cette vie faite de lumière : « La confiance en moi a toujours été un problème central dans ma vie. J’ai toujours pensé qu’une personne meilleure que moi méritait ce qui m’arrive, et pendant longtemps je ne me suis pas sentie légitime. Sans mon entourage qui a cru en moi à ma place, c’est certain que je ne serais pas là. » Humble, elle ose à peine sous-entendre qu’elle est une bonne danseuse : « C’est compliqué de me dire que j’ai vraiment du talent, que les gens aiment ce que je fais sur scène. »

« La confiance en moi a toujours été un problème central de ma vie. J’ai toujours pensé qu’une personne meilleure que moi méritait ce qui m’arrive, et pendant longtemps je ne me suis pas sentie légitime »

Juliette Klein. Danseuse aux ballets de Monte-Carlo
Juliette Klein Ballets de Monte-Carlo
© Photo Ballets de Monte-Carlo

« Dès petite, la danse m’a libérée »

Pour comprendre cet état d’esprit, il faut se plonger dans l’histoire de Juliette Klein. Car lorsqu’elle raconte ses aventures, deux choses s’imposent : le besoin de liberté et la volonté de s’exprimer. « Dès petite, la danse m’a libérée. À l’école, ça ne se passait pas très bien. Je me renfermais sur moi-même. La danse me donnait enfin l’occasion de prendre la parole librement, sans jugement. J’étais enfin moi-même. » Cette rencontre magique entre l’enfant introvertie et la danse intervient à 6 ans, lorsqu’elle s’inscrit dans une école de danse à Menton. Rapidement, elle s’attache à « cette discipline qui est un exutoire ». Portée par cet état de plénitude, elle commence à saupoudrer son quotidien de danse : « A l’école, dans ma chambre, pendant les vacances… Je vivais, je mangeais et je rêvais danse. » Cet amour pour la danse va rapidement se tourner vers les ballets. Avec émotion, elle se rappelle le début de cette relation idyllique : « J’étais encore petite. On avait visité les “backstage” [les coulisses — NDLR] des ballets de Monte-Carlo, et je me souviens d’une salle où chaque danseur avait son petit coin, avec ses pointes… Ce jour-là, je suis tombée amoureuse des ballets. »

« Et si je pouvais devenir professionnelle ? »

Le temps défile, la passion de Juliette mûrit, son talent s’aiguise, et sa professeure sent qu’elle peut en faire son métier. Avec le soutien de ses parents, elle intègre à 12 ans le pôle national supérieur de danse Rosella Hightower à Cannes. Pendant deux ans, elle cogite : « Pourquoi pas moi ? Et si je pouvais devenir professionnelle ? », se demande-t-elle. L’idée germe, et son talent est repéré. Elle intègre la prestigieuse Académie princesse Grace de Monaco : « Pendant 5 ans je ne faisais que danser à un rythme fou. » De 2015 à 2020, elle « sacrifie » sa jeunesse au profit de sa future carrière. « Avec le recul, je ne regrette rien. On dit souvent « que jeunesse se fasse » : ma jeunesse à moi, elle est pleine de sacrifices. Je suis consciente de ne pas avoir vécu ce que les autres ont vécu, mais c’est comme ça. C’est aussi pour ces raisons que je vis de ma passion aujourd’hui. » Car, dès sa sortie de l’académie, Juliette signe un contrat avec les ballets de Monte-Carlo : « C’était magique. Quand j’étais petite, je voyais ces professionnels avoir leur propre casier avec leurs chaussons, leurs tenues. Désormais, j’avais mon nom d’inscrit sur l’un d’eux. La sensation que ça m’a procurée était fantastique. » Depuis, cette artiste s’est produite dans une dizaine de pays : « Avant de faire ce métier, je n’étais jamais sortie de France. La première fois que j’ai pris l’avion, c’était pour danser en Espagne. J’étais émerveillée. » Désormais, elle compte à son actif plusieurs centaines de représentations sur les scènes du monde entier. À 24 ans, la petite fille en manque de confiance en elle n’est pourtant jamais très loin : « Je continue à travailler sur cet aspect de ma personnalité. Mais, grâce à toutes ces personnes qui m’ont accompagnée, j’ai appris à être fière de moi. Que ce soit mes parents qui ont toujours cru en moi et qui ont financé mes études, que ce soit ma professeure de Menton qui a vu mon potentiel, ou que ce soit les ballets de Monte-Carlo qui m’ont offert cette opportunité. »

« Dès petite, la danse m’a libérée. À l’école, ça ne se passait pas très bien. Je me renfermais sur moi-même. La danse me donnait enfin l’occasion de prendre la parole librement, sans jugement. J’étais enfin moi-même »

Juliette Klein. Danseuse aux ballets de Monte-Carlo
Juliette Klein Ballets de Monte-Carlo
© Photo Ballets de Monte-Carlo

« Aujourd’hui, je sais que je rends fier mes parents »

Des parents protecteurs qui, dès son enfance, ont développé chez elle un caractère solide : « Ils m’ont appris à aller au bout des choses, à donner le meilleur. Et aujourd’hui, peu importe ma performance sur scène, je sais que je rends fier mes parents. Et ça, c’est le plus important pour moi. » Un doux voyage qui pourtant ne durera pas toute une vie. Selon différentes études réalisées par les ballets eux-mêmes, on remarque, par exemple, que les danseurs du ballet de Berlin arrêtent leur carrière à 26,8 ans, ceux des ballets de l’opéra de Paris à 25 ans, et ceux des ballets tchèques à 26 ans. Consciente de cela, Juliette Klein préfère aborder la vie différemment : « C’est un rêve quotidien, alors je profite de chaque journée, de chaque danse, de chaque instant sur scène. J’ai de la chance de faire ce métier, et je veux en profiter jusqu’au bout. » Une existence construite sur la passion, mais aussi, on l’a dit, sur de nombreux sacrifices : « On peut rapidement oublier de vivre à côté de ce métier, tellement c’est prenant. C’est comme chaque travail-passion. Je garde donc dans un coin de ma tête mon envie de fonder un foyer. » Et aussi de quitter le monde de la danse après sa carrière ? « Je ne pense pas. Ma vie c’est la danse, et je ne vois rien d’autre, pour l’instant. Je pense donc rester dans ce domaine. » Bercée dans son rêve éveillé, la jeune femme n’a qu’une pensée en tête : sa danse du lendemain, sur la scène de la salle Garnier de l’opéra de Monte-Carlo.

Harcèlement dans les ballets : « Si les filles parlent, elles risquent de perdre leur place »

Dans le monde des ballets, les secrets de harcèlements moraux et sexuels tendent à sortir de l’oubli depuis quelques années. Racisme, discrimination suite à la grossesse de danseuses, “burn-out”, pression extrême… Les affaires se multiplient. On peut notamment citer le cas de Chloé Lopes Gomes, une danseuse de ballet française qui a dénoncé le racisme de certains responsables des ballets de Berlin qui l’auraient poussée à démissionner à cause de sa couleur de peau. On peut aussi évoquer les révélations de plusieurs danseuses de l’opéra de Paris, en 2018. Tout en affirmant n’avoir jamais entendu parler de cas de harcèlement aux ballets de Monte-Carlo, Juliette Klein raconte cette chape de plomb qu’ont vécue certaines danseuses de ballet : « C’est un choix qui leur appartient de parler ou non. Mais c’est certain que si les filles parlent, elles risquent de perdre leur place, ou de passer à côté d’opportunités. Alors, certaines préfèrent se taire pour continuer à vivre leur rêve. Pour moi, il est clair et net que j’aime ce que je fais. Mais à quel prix ? Je ne laisserai pas ce genre de choses m’arriver. » La jeune femme dit être « attentive aux personnes » qui l’entourent, pour prévenir tout risque de dérapages.

« Quand j’étais petite, je voyais ces professionnels avoir leur propre casier avec leurs chaussons, leurs tenues. Désormais, j’avais mon nom d’inscrit sur l’un d’eux. La sensation que ça m’a procurée était fantastique »

Juliette Klein. Danseuse aux ballets de Monte-Carlo

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