jeudi 19 mai 2022
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Daniel Pennac : « La vie des livres est une vie affective »

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L’écrivain français Daniel Pennac (1), ancien « cancre » devenu professeur de lettres, avant de se consacrer entièrement à sa carrière d’auteur, était reçu à Monaco par la fondation prince Pierre, pour une conférence sur le thème du « rêve en littérature », lundi 28 février 2022, au théâtre des Variétés. Interview.

Vous vous présentez comme un « ancien cancre » : écrire, c’est mentir comme un cancre ?

Vous voulez dire : imaginer ? Si vous moralisez l’imagination, on peut appeler ça le mensonge. Si vous ne la moralisez pas, elle est évidemment le carburant même du roman. L’imagination, c’est le rêve maîtrisé. Nos rêves ne se maîtrisent pas, notre inconscient nous bombarde d’images extravagantes qui provoquent des sensations très envahissantes, mais dès que vous vous mettez à raconter un rêve, c’est l’imagination qui prend le relais. Le récit d’un rêve, c’est toujours la reconstruction de ce rêve, de manière qu’il soit compréhensible. Et ça, c’est de l’imagination.

L’ennui est-il nécessaire pour créer ?

C’est très intéressant. L’ennui est une vraie valeur pédagogique, dans une modernité où les parents les plus avisés s’appliquent à faire faire incessamment des choses à leurs enfants. Une fois l’école passée, c’est le judo, ou le piano, ou la danse… L’obsession adulte de devoir occuper en permanence les enfants milite contre les vertus de l’ennui. Qu’on fiche de temps en temps la paix aux enfants, et qu’ils apprennent à s’ennuyer un peu, et à voir à comment résister à l’ennui. C’est dans cet effort qu’ils deviennent vraiment créatifs.

Pour écrire, est-il nécessaire de s’extraire de tout réel et de toute logique ?

Pensez donc ! Je fais la vaisselle, la cuisine, je cire mes chaussures, je fais le lit conjugal, je suis immergé dans l’hyper-réel du matin au soir (rire). Cela dit, il y a des moments où je m’assieds derrière un bureau, et où je n’y suis plus que pour le travail et l’écriture. Et là, c’est autre chose. Il ne faut pas songer au livre. Là, on entre en écriture. C’est complètement autre chose. C’est le rapport personnel, intime, quelques fois très angoissé, très brutal, que nous entretenons avec notre langue.

Daniel Pennac portrait
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Si vous moralisez l’imagination, on peut appeler ça le mensonge. Si vous ne la moralisez pas, elle est évidemment le carburant même du roman. L’imagination, c’est le rêve maîtrisé »

Pour quelles raisons ?

À partir du moment où vous vous posez à votre table avec le souci d’écrire, et pas seulement de raconter des histoires, vous vous immergez. Vous êtes une baleine, vous vous immergez dans une espèce de milieu naturel, l’eau pour la baleine, la langue pour moi. Et là, vous ouvrez grand votre gueule de baleine, et vous faites entrer le plancton, qui représente les différents états du langage, du son, des rythmes du sens de la musique. Vous savez que les baleines sont des fins gourmets. Elles ne gardent que 10 % du plancton. Moi, c’est pareil en sortant de cette immersion. Car le réel me rappelle avec la vaisselle, la cuisine, les chaussures à cirer, les lits à faire… Quand la journée n’est pas trop mauvaise, j’ai écrit une dizaine de lignes. Ou rien du tout. Tout est alors à jeter au panier. Ou, quelquefois, dans des moments qui s’apparentent à la folie, je fais trois ou quatre pages. Mais c’est très rare.

Quels sont les livres que vous n’avez jamais osé écrire ?

À vrai dire, je n’ai pas beaucoup d’idées. J’ai des désirs de narration qui ne s’apparente pas nécessairement à des idées. Quand j’ai des idées, j’écris un essai. Mais c’est très rare, car je suis un « raconteur » d’histoires. Alors, quand je suis seul avec moi-même dans le travail, à l’intérieur de la langue, il ne s’agit pas d’inhibition. C’est une bataille. Et quand ça ne sort pas, c’est de l’ordre de la constipation mentale. Ça ne sort pas, et vous êtes désespéré. Vous essayez de ne pas casser les pieds de votre entourage… Non, l’inhibition, elle vient plutôt avec les questionnements des autres. L’inhibition a affaire avec les tentatives d’évaluations que les gens s’infligent les uns aux autres. La scolarité inhibe constamment les élèves, car nous appliquons une scolarité extrêmement évaluatrice. Ce qui n’est pas le cas dans tous les pays, notamment aux États-Unis, ou dans les pays du Grand Nord. Dès qu’on passe sur le mode examen, je commence à être inhibé. Et pour ne pas l’être absolument, il m’arrive de réagir violemment (rires).

Vous écrivez pour vous ou pour les autres ?

On écrit nécessairement pour être lu, mais par quel lecteur ? Nous n’en savons rien. Lorsque vous rencontrez un lecteur dans la rue, qui me remercie, et qui me dit que je l’ai beaucoup distrait, ou au contraire donné à penser… Là, vous voyez physiquement que vous écrivez pour quelqu’un. Quelqu’un qui vit, qui subit tout de la vie, et pour qui votre travail peut, parfois, être de l’ordre de la consolation. J’ai reçu beaucoup de lettres de personnes hospitalisées, et là vous savez que quelqu’un vous lit. Mais, quand vous êtes en immersion linguistique, quand vous êtes plongé dans votre langue, même si finalement quelqu’un vous lira, à supposer que vous soyez édité, vous écrivez non pas pour vous-même, mais pour mettre la langue en forme. Ça s’apparente à de la sculpture. Surtout si vous vous représentez la chose physiquement.

« J’ai très vite rompu avec ce système de transmission des lettres, c’est-à-dire avec l’éducation nationale, pour passer à l’admiration. L’admiration ne transite pas nécessairement par de la compréhension. Je peux tout à fait admirer des auteurs, sans tout à fait les comprendre »

La solitude devient alors nécessaire pour écrire ?

La plupart du temps, j’écris dans le massif du Vercors, en Isère, où ma femme a construit une petite cabane en bois, avec un tout petit toit. Je m’en moquais beaucoup, je l’appelais le château d’eau. Et puis finalement, je lui ai fauché, et c’est maintenant mon bureau à la montagne. Il n’y a absolument personne autour de ce bureau. L’écriture devient alors physiquement un acte de solitude absolu, surtout quand nous ne sommes que tous les deux, car la maison est souvent remplie d’amis. Mais, dans cette cabane, il n’y a plus que la langue et moi, c’est une belle solitude. Et l’émerveillement est une situation comme celle de ce soir [lundi 28 février 2022, lors de la conférence « Rêver en littérature », organisée par la fondation Prince Pierre — NDLR], à se retrouver dans une salle où quantité de gens vous ont lu. Que s’est-il passé entre ces longs moments de solitude dans la cabane, et la présence des gens qui vous ont lu ? Il s’est passé beaucoup de choses. D’abord l’industrie de l’édition, de la distribution. Ensuite la vie affective, les gens se sont passé le bouquin, parce qu’ils aimaient bien, parce qu’ils ont voulu faire plaisir à l’autre…

L’écriture isole, mais le livre rassemble ?

Les véritables vecteurs en littérature, c’est l’amitié, l’amour, le rapport entre parents et enfants, la séduction quelquefois. Beaucoup plus que la critique littéraire, la télévision et les journaux. La vie des livres, dans le chemin qu’ils font dans la société, est une vie affective. C’est ça qui nous fait lire.

Il vous est nécessaire de lire pour écrire ?

Oui, l’écriture ne me prive pas de lecture, d’autant plus lorsqu’il m’arrive de lire quelqu’un que j’admire infiniment, autrement dit beaucoup plus intéressant que moi. Il y a des tas de gens pour qui ça fait tomber la plume des mains. On se dit : « Franchement, non, je viens de lire Madame Bovary (1857), je ne peux pas me permettre d’écrire une ligne après l’avoir lu ». Ou Tolstoï (1828-1910), ou Julien Grac (1910-2007), ou Gabriel García Márquez (1927-2014)… Il y en a des milliers. Chez moi, ça enclenche de l’admiration. Et cette admiration me dope, elle me donne plutôt envie d’écrire.

Daniel Pennac conférence
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« L’obsession adulte de devoir occuper en permanence les enfants milite contre les vertus de l’ennui. Qu’on fiche de temps en temps la paix aux enfants, et qu’ils apprennent à s’ennuyer un peu »

Cette admiration ne vous inhibe pas ?

Elle ne m’inhibe pas, parce que ce n’est pas une admiration qui m’a été imposée par un diktat scolaire. Tout petit, dès qu’on est contraint à comprendre le texte, c’est là que commencent les inhibitions, les rétractations, la peur de ne pas comprendre, le marasme de ne pas savoir lire… J’ai très vite rompu avec ce système de transmission des lettres. C’est-à-dire avec l’Éducation nationale, pour passer à l’admiration. L’admiration ne transite pas nécessairement par de la compréhension. Je peux tout à fait admirer des auteurs, sans tout à fait les comprendre.

Que lisez-vous en ce moment ?

Le dernier roman que j’ai lu, et que je vous conseille, c’est Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin (2). J’ai aussi été bouleversé par un roman de Jean-Marie Laclavetine, qui s’intitule Une amie de la famille (2019, Gallimard). C’est absolument extraordinaire, le genre de livre qu’on rencontre une fois de temps en temps et qui vous laisse stupéfait. J’ai été pris par le désir de lire à peu près tous les romans d’Aharon Appelfeld. Et puis Silvia Avalone, qui a sorti Une amitié (2022, Liana Lévi), cette fille a commencé à 22 ans par un chef-d’œuvre absolu, d’Acier (2010, Liana Lévi), comme la petite Émily Brontë (1818-1848) avait en son temps écrit Les Hauts de Hurlevent [publié pour la première fois en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell — NDLR]. On se demande d’où cette gamine tire cette puissance narrative incroyable, qui vous fait penser à la vie et au destin de Vassili Grossman (1905-1964).

1) Son dernier livre : La loi du rêveur de Daniel Pennac (Gallimard), 172 pages, 6,49 euros (format numérique), 17 euros (format « papier »).

2) Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin (éditions de l’Observatoire), 361 pages, 14,99 euros (format numérique), 20 euros (format « papier »).

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Monaco Hebdo