Pierre Rondeau, économiste chez Football & Stratégie, doctorant en économie et professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, arbitre le match économique entre Arsenal et Monaco. Sportivement, le match aller a lieu à Arsenal le 25 février.
>Le stade et la billetterie
« Arsenal est le club qui réalise le plus de bénéfices grâce à son stade de 60 362 places dont il est propriétaire, contrairement à Monaco. On estime qu’à chaque match joué à l’Emirates Stadium, Arsenal gagne 3,3 millions de livres (4,4 millions d’euros). Il faut dire que l’affluence est toujours située autour de 70 ou 75 % au minimum. Et c’est le stade qui propose les abonnements les plus chers en Europe. Les abonnements annuels vont de 1 200 euros à 2 500 euros. Dans les loges, les abonnements pour les entreprises sont facturés entre 100 000 et 300 000 euros par an.
A Monaco, le stade compte 18 523 places, mais il est rempli à seulement 42 % cette année, contre 48 % la saison précédente. Cette saison, l’ASM attire 7 835 spectateurs en moyenne. Les abonnements vont de 240 euros par an à 1 170 euros. Donc l’abonnement le plus cher en Principauté est moins cher que l’abonnement le moins cher à Arsenal. Pour attirer du monde, les dirigeants monégasques ont imité ce qu’avait fait dans le monde du rugby Max Guazzini au Stade Français à Paris, en proposant des places à 1 euro. Mais ça ne marche pas, puisque l’affluence est encore plus faible cette année que la saison passée.
Le prix moyen dépensé en plus de sa place dans un stade de foot par un spectateur a fait l’objet d’une étude en Europe. Notamment pour les dépenses en boissons ou en merchandising par exemple. En France, un spectateur dépense en moyenne 1 euro. En Angleterre, il dépense 15 euros en plus de son billet d’entrée au stade. »
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>Les revenus commerciaux
« En France, il est très difficile de parvenir à détailler avec précision les sources des revenus des clubs de Ligue 1 (L1). Très peu de clubs acceptent de dévoiler leurs comptes. Alors qu’en Angleterre, la transparence est obligatoire. Les recettes de sponsoring d’Arsenal atteignent 79 millions d’euros par an. A Monaco, on sait que les recettes du sponsor pour leur maillot rapportent 10 millions par an. Le budget 2014-2015 de l’AS Monaco est de 160 millions d’euros, ce qui en fait le deuxième de L1. Arsenal dispose d’un budget de 300 millions. Comme Monaco a récupéré 29 millions d’euros grâce aux droits télé (voir par ailleurs), on peut en déduire que le reste provient pour l’essentiel de recettes liées à du sponsoring. Mais impossible d’être plus précis, car les chiffres ne sont pas dévoilés. Sur Twitter, Arsenal compte 5,3 millions de fans, contre seulement 417 000 pour l’AS Monaco. Si on fait le ratio par rapport aux 35 000 habitants de Monaco, ce n’est pas si mal. Même si l’ASM a évidemment plus de fans en France qu’en Principauté. Mais globalement, les revenus commerciaux d’Arsenal sont beaucoup plus élevés que ceux de l’ASM. »
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>Les droits télé
« Sur ce plan, le match est perdu d’avance par Monaco et par la Ligue 1 (L1). Et ce, à tous les niveaux. La Premier League anglaise de football vient d’annoncer des droits télé d’un montant record de 5,1 milliards de livres (6,9 milliards d’euros) pour la période 2016-2019. Sky Sports et BT Sport conservent dont leurs droits face à beIN Sports et Discovery. Mais c’est surtout le système de reversion des droits télé qui diffère entre la L1 et la Premier League. En effet, en Angleterre, les 20 clubs de la Premier League se partagent presque la même somme. Résultat, le dernier gagne presque autant que le premier. A partir de 2019, le premier touchera 210 millions d’euros et le dernier, 136 millions. En France, la somme touchée par chaque club dépend de son classement, mais aussi de sa notoriété ou du nombre de diffusion à la télévision. En 2016, le dernier du championnat anglais touchera deux fois plus d’argent que le premier du championnat de France. Comme on est dans un marché concurrentiel, on peut donc craindre de voir à ce moment-là les jeunes espoirs français quitter la L1 pour des clubs classés 16ème ou 17ème en Premier League. Tout simplement parce qu’ils pourront facilement doubler leurs salaires en Angleterre. De plus, dans le top 20 ou top 30 des clubs les plus riches du monde, on aura des clubs anglais classés 15ème ou 16ème de leur championnat. Du coup, cela aboutira à une totale inadéquation entre les performances sportives et les performances économiques.
L’abonnement à Sky Sports pourrait alors grimper à 40 euros par mois. Reste à savoir si les gens seront prêts à payer autant ? Est-ce que ce système est viable à long terme ? Car si le nombre d’abonnés à Sky Sports et BT Sport baisse, les chaines proposeront sans doute moins d’argent pour rénégocier les droits télé sur la période 2020-2023. Ce qui crée donc un risque pour la stabilité des budgets des clubs. L’an dernier, Monaco a touché 29 millions d’euros de droits télé. Contre 92 millions pour Arsenal. Avantage Arsenal. »
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>Les primes liées aux résultats sportifs
« Il faut bien comprendre le système des primes mis en place par l’UEFA. Pour une qualification en huitième de finale de Ligue des Champions, l’UEFA verse aux clubs 3 millions d’euros. Pour une qualification en quart de finale, on ajoute 6 millions d’euros. De plus, chaque victoire rapporte 1 million d’euros et 500 000 euros pour un match nul. Ensuite, il faut savoir que les chaines de télé ont racheté à l’UEFA les droits de diffusion des matches. Une partie de cet argent est redistribué aux clubs par l’UEFA, proportionnellement aux performances sportives enregistrées et à la valeur économique de chaque pays. L’an dernier, le Paris-SG a touché ainsi 30 millions d’euros, pendant que l’OM a perçu 20 millions. Donc Monaco peut s’attendre à toucher de l’argent. On peut donc donner le point du match nul aux deux équipes. »
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>La vente de joueurs
« Le business plan originel de l’entraîneur d’Arsenal Arsène Wenger consistait à attirer des joueurs à bas coûts grâce à un système basé sur des statistiques, pour les revendre en faisant une grosse plus-value. Ce système était assez nouveau dans les années 1990 et lui a permis de recruter des joueurs comme Patrick Vieira en 2005 ou Thierry Henry en 2007 pour les revendre assez cher ensuite. Mais depuis quelques années, ça a changé. Désormais Arsenal achète plus de joueurs qu’ils n’en vendent. Ils disposent d’ailleurs cette année d’une enveloppe de plus de 200 millions d’euros pour les transferts.
Aujourd’hui, Monaco suit le système initié par Arsène Wenger dans le milieu des années 1990. Ils misent sur de jeunes joueurs, comme Layvin Kurzawa (22 ans) ou Yannick Ferreira Carrasco (21 ans), qui pourraient être vendus si le club reçoit une offre élevée. L’été dernier, l’ASM a laissé partir 23 joueurs et n’en a fait venir que 6, dont 3 en prêt.
En 2009 et 2010, Arsenal a dépensé 10 millions, puis 50 millions en 2011 et 70 millions en 2014. En 2013-2014, Monaco a dépensé 140 millions d’euros en transferts contre un gain de plus de 100 millions pour cette saison 2014-2015. Sur le plan des recettes, Monaco remporte donc ce match. »
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>Fin du match
« Arsenal remporte assez logiquement ce match économique. Être propriétaire de son stade, assure aux Gunners de confortables revenus, grâce à une base de spectateurs solides et fidèles. De plus, le système de reversion des droits télé, et leur niveau record atteint pour la période 2016-2019, permettent aux clubs anglais de surclasser aisément les clubs de L1 d’un point de vue économique. Seule la pérennité du système anglais reste en suspens. Car rien ne dit que les droits télé vont continuer à augmenter indéfiniment.
L’avenir pourrait donc se matérialiser sous la forme d’une Super Ligue européenne fermée. Cela sera compliqué à mettre en place car chaque pays a ses particularités. Par exemple, en France le championnat est placé sous la tutelle du ministère des Sports. Il faudra donc résoudre des problèmes juridiques mais aussi culturels.
Mais la question se pose. Car quel sera l’intérêt d’un match qui opposera un club avec un budget de 500 millions d’euros et un autre qui possède un budget de championnat de France amateur (CFA) ? Pour la compétitivité et le plaisir des spectateurs, il faudra réfléchir à tout ça.
Cette victoire économique d’Arsenal sur Monaco n’est évidemment pas une surprise. Mais même le Paris-SG n’aurait pas remporté ce match. En termes de gestion et d’optimisation de recettes, les modèles sont Arsenal ou le Bayern de Munich. D’ailleurs, le président de l’Olympique Lyonnais, Jean-Michel Aulas qui vient de réussir à construire son stade des Lumières, cite toujours Arsenal en exemple. Il a raison. Car posséder son stade permet de maximiser les profits. Notamment grâce aux loges VIP qui sont très rentables. C’est pour ça que le Bayern de Munich et Arsenal ont construit autant de loges tout autour du stade. Même si Monaco était propriétaire de son stade, le problème reste la versatilité de ses supporters qui ne lui permet pas de pouvoir se garantir des revenus stables grâce à sa billetterie. Car si l’AS Monaco a une histoire, avec de jolies performances sportives et un beau palmarès, la Principauté n’est pas une terre de football. Si un investisseur étranger voulait investir dans un club français pour gagner de l’argent et de la notoriété, il irait à Lyon, à Marseille ou à Paris. Mais pas à Monaco.
Finalement, le vrai avantage de l’ASM reste sa fiscalité. Libre à Monaco d’inventer un modèle économique qui lui soit propre. Comme ce club dispose d’une base de fans assez large, il pourrait par exemple s’ouvrir à un modèle où les supporters sont co-propriétaires du club. Cela existe déjà en Allemagne ou en Espagne sur des villes de la taille de Monaco. Parce que 200 000 fans qui versent 20 euros chacun, c’est une aide considérable pour le budget du club. »
SCORE FINAL
Arsenal 4
Monaco 2



