mardi 28 avril 2026
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À Monaco, le bien-être animal atteint des sommets

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Les animaux de compagnie ne sont plus de simples compagnons. Chats, chiens et autres boules de poils sont devenus, pour beaucoup, des membres à part entière du foyer. Une évolution des mœurs qui s’accompagne de soins vétérinaires de plus en plus pointus. Et de dépenses parfois vertigineuses.

Sont-ils devenus des « enfants de compagnie » ? À l’échelle de la France — à défaut de données monégasques inexistantes — les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, on comptait près de 16,6 millions de chats et 9,9 millions de chiens selon les dernières estimations de la Fédération des fabricants d’aliments pour chiens, chats, oiseaux et autres animaux familiers (FACCO). Une nette augmentation, en un an seulement : il y avait, en 2023, 15,1 millions de chats et 9,3 millions de chiens en France. Soit plus d’animaux de compagnie que d’enfants de moins de 18 ans. Ce basculement symbolique illustre à lui seul la place centrale que prend aujourd’hui l’animal dans les foyers. À Monaco, cette passion pour les animaux s’exprime avec un luxe et un engagement qui n’ont pas grand-chose à envier aux standards humains. Les cliniques vétérinaires de la région multiplient les équipements dernier cri, et certains propriétaires n’hésitent plus à investir plusieurs milliers d’euros pour prolonger la vie de leur animal malade. Un dévouement qui pose aussi la question des limites — médicales, éthiques, et financières.

Les cliniques vétérinaires de la région multiplient les équipements dernier cri, et certains propriétaires n’hésitent plus à investir plusieurs milliers d’euros pour prolonger la vie de leur animal malade. Un dévouement qui pose aussi la question des limites — médicales, éthiques, et financières

Médecine vétérinaire : une sophistication galopante

« On ne peut plus faire de diagnostic en neurologie ou en oncologie sans scanner ou IRM », explique Célia Ossona-Mondon, vétérinaire spécialisée en oncologie [à ce sujet, lire son interview, publiée dans ce numéro de Monaco Hebdo — NDLR]. L’imagerie médicale, autrefois réservée aux humains, est devenue un outil courant dans la pratique vétérinaire. Chirurgie orthopédique de précision, anesthésie calibrée pour les animaux les plus légers, surveillance monitorée et recours à l’intelligence artificielle en radiologie : les vétérinaires disposent aujourd’hui d’un arsenal comparable à celui des hôpitaux humains.

Lire aussi | « Chirurgie, chimiothérapie… L’amélioration des soins permet aux animaux de vivre plus longtemps »

En parallèle, les formations se spécialisent. L’oncologie vétérinaire, autrefois confidentielle, devient un domaine à part entière. À la faveur de l’augmentation de l’espérance de vie des animaux — conséquence directe de la meilleure nutrition et des soins améliorés —, les cancers se multiplient. Et face à ces pathologies, les traitements suivent : chimiothérapie, chirurgie, radiothérapie stéréotaxique, immunothérapie, électrochimiothérapie, sans oublier les médecines complémentaires, comme la phytothérapie. « Le panel est très large, confirme Célia Ossona-Mondon. On peut même fabriquer des vaccins spécifiques contre certains types de cancer. »

Vétérinaire bien être animal
Certains acceptent des chirurgies mutilantes, comme l’ablation d’une partie de la mâchoire, pour sauver leur compagnon. D’autres préfèrent renoncer à des traitements lourds, par peur de faire souffrir un animal qui, lui, ne peut pas exprimer son consentement. © Photo Maria Sbytova / Shutterstock

Des montants à quatre chiffres

Mais cette montée en gamme a un coût. Une chimiothérapie peut coûter entre 3 500 et 6 000 euros. Certains protocoles grimpent à 10 000 euros, sans compter les frais d’imagerie et de surveillance. Une radiothérapie dépasse facilement les 5 000 euros. À cela s’ajoute le suivi : prises de sang, hospitalisations, examens de contrôle, voire changement de traitement, si le protocole en cours s’avère inefficace. « Ce ne sont pas les médicaments qui coûtent cher, mais la surveillance autour », précise la vétérinaire. Un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre, mais auquel de nombreux propriétaires consentent sans sourciller, tant leur attachement est fort. Certains acceptent des chirurgies mutilantes, comme l’ablation d’une partie de la mâchoire, pour sauver leur compagnon. D’autres préfèrent renoncer à des traitements lourds, par peur de faire souffrir un animal qui, lui, ne peut pas exprimer son consentement.

Que faire face à un chien âgé atteint d’un lymphome ? La chimiothérapie peut lui offrir jusqu’à dix-huit mois de répit, parfois de bonne qualité, parfois non. Mais à quel prix ? Fréquence des visites à la clinique, effets secondaires, incompréhension de l’animal face à des manipulations intrusives : autant de facteurs qui pèsent sur la balance

Le dilemme moral

Cette frontière ténue entre soin et acharnement thérapeutique, la profession vétérinaire la connaît intimement. « Il faut trouver où mettre le curseur », reconnaît Célia Ossona-Mondon. Ce curseur, pourtant, n’a rien d’abstrait : il fluctue au fil des histoires singulières, des espoirs tenaces et des fatigues morales. Chaque décision est prise au cas par cas, en concertation avec les propriétaires. Mais ce dialogue, souvent empreint d’émotions, s’apparente parfois à une négociation avec l’inéluctable. Car la médecine vétérinaire n’est pas seulement un art médical, c’est aussi un espace d’arbitrage émotionnel. Que faire, par exemple, face à un chien âgé atteint d’un lymphome ? La chimiothérapie peut lui offrir jusqu’à dix-huit mois de répit, parfois de bonne qualité, parfois non. Mais à quel prix ? Fréquence des visites à la clinique, effets secondaires, incompréhension de l’animal face à des manipulations intrusives : autant de facteurs qui pèsent sur la balance. Le propriétaire, lui, oscille entre l’envie de prolonger la vie et la peur d’imposer des souffrances inutiles. Lara Janowski, vétérinaire également [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce numéro de Monaco Hebdo — NDLR], assume une ligne éthique claire : « J’ai du mal à infliger du stress et des douleurs à des animaux qui ne comprennent pas ce qu’il leur arrive, pour quelques semaines de plus. » Mais cette lucidité professionnelle peut parfois se heurter à la détresse des maîtres, et elle impose au soignant une forme de diplomatie empathique : dire « non » à l’acharnement, sans brutaliser le lien avec l’animal. Refuser un traitement, dans ce contexte, devient un acte de soin lui-même, un choix éminemment moral, dont le vétérinaire endosse la responsabilité.

Cette médicalisation de la fin de vie animale reflète une mutation plus profonde. À mesure que les familles se recomposent, que les naissances ralentissent et que la solitude progresse, les animaux prennent une place affective croissante. Ils sont compagnons, confidents, substituts affectifs, parfois même objets d’un lien quasi parental. Ce glissement, du statut de bête à celui de membre de la famille, entraîne mécaniquement une attente accrue de soins, de confort, de longévité

Une société en mutation

Cette médicalisation de la fin de vie animale reflète une mutation plus profonde. À mesure que les familles se recomposent, que les naissances ralentissent et que la solitude progresse, les animaux prennent une place affective croissante. Ils sont compagnons, confidents, substituts affectifs, parfois même objets d’un lien quasi parental. Ce glissement, du statut de bête à celui de membre de la famille, entraîne mécaniquement une attente accrue de soins, de confort, de longévité. Mais cette nouvelle norme n’est pas exempte de contradictions. À l’Abri de Monaco, principal refuge de la principauté, les abandons restent réguliers : 47 chiens et 62 chats ont été recueillis en 2024, soit une légère hausse par rapport à l’année précédente. Dans le même temps, 109 adoptions ont été enregistrées. Des chiffres qui traduisent un engagement réel, mais aussi une instabilité dans le lien entre humains et animaux. Car accueillir un animal, ce n’est pas seulement ouvrir sa porte : c’est assumer un quotidien fait de soins, d’attention, et de contraintes parfois lourdes. Certains propriétaires découvrent tardivement le coût financier et émotionnel d’un suivi vétérinaire prolongé. D’autres reculent devant des traitements complexes, ou renoncent, en conscience, à prolonger inutilement la vie de leur compagnon. À Monaco comme ailleurs, les animaux vivent plus longtemps qu’autrefois, notamment grâce aux progrès de la médecine vétérinaire. Mais cette longévité accrue ne garantit pas une fin de vie paisible. Entre gestes médicaux sophistiqués, injonction à l’amour inconditionnel et capacités financières inégales, le rapport à la vulnérabilité animale se complexifie. Et avec lui, celui que nous entretenons, en creux, avec la mort.

Pour lire la suite de notre dossier sur le bien-être animal, cliquez ici.

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