Le général Jean-Louis Georgelin, ancien chef d’état-major des armées et responsable de la restauration de Notre-Dame, est mort le 18 août 2023, à l’âge de 74 ans (1). Monaco Hebdo l’avait interviewé le 12 juin 2023, à l’occasion d’une conférence organisée en principauté par la Monaco Méditerranée Foundation.
Vous avez tenu une conférence à Monaco au sujet de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris : l’intérêt pour ce monument dépasse les frontières ?
Je suis très honoré qu’on ait voulu m’inviter à Monaco pour parler de l’incendie de Notre-Dame et du chantier de sa restauration. Cela montre que l’écho de cet incendie est universel. Cela montre aussi toute la force symbolique de Notre-Dame de Paris.
De quoi était-il question ?
Lors de cette conférence, j’explique ce que fut cet incendie, et comment la France s’est organisée pour restaurer cette cathédrale. Mais aussi pourquoi le président de la République a choisi une structure tout à fait particulière, à savoir un établissement public sous la tutelle du ministère de la culture, et un représentant spécial, en ma personne.
Vous expliquez également comment est financé ce chantier ? Ce record de la philanthropie est une preuve que la chrétienté n’est pas en déclin ?
Je pense que cela va bien au-delà, car tous ceux qui ont donné ne sont pas des catholiques, en tout cas pas des catholiques pratiquants. À Monaco, le catholicisme est religion d’État, ce qui n’est pas le cas en France où il y existe une stricte séparation entre l’Église et l’État. Celui-ci est donc propriétaire de la cathédrale, tandis que l’archevêque de Paris en est l’affectataire. Cela signifie que l’État peut financer cette restauration grâce à cette souscription. L’aménagement intérieur et liturgique est, quant à lui, financé par le diocèse de Paris.
Pourquoi Notre-Dame a-t-elle provoqué un tel élan de dons, si ce n’est pas en rapport avec la foi ?
On avait senti, dès la nuit du 15 au 16 avril 2019, que cet incendie avait fait pleurer le monde entier. On craignait de voir la cathédrale s’effondrer. Car Notre-Dame de Paris, c’est l’âme de la France et le centre de son his- toire. Symboliquement, tous les kilométrages de France partent du parvis de Notre-Dame. Quand vous voyez inscrit « Paris 650 kilomètres » quelque part, cela signi- fie que vous vous trouvez à 650 kilomètres du parvis de Notre-Dame. C’est significatif.
« Ce chantier est financé par une souscription internationale qui a rapporté 846 millions d’euros, ce qui est le record absolu de la philanthropie en France et en Europe »
Quelle est la résonance historique de Notre-Dame de Paris ?
Tous les grands événements de notre histoire française ont eu une résonance avec Notre-Dame. On cite souvent le sacre de Napoléon Ier le 2 décembre 1804, qui a rouvert cette cathédrale après la Révolution. Mais, bien avant également, il y a eu plus de 650 Te Deum pour les victoires des rois. Les rois, en revenant de Reims, s’ar- rêtaient à Notre-Dame. C’est à la fois le centre spirituel de la France, mais aussi un monument de l’histoire de France comme l’est Westminster pour les Britanniques.

Comment avez-vous été nommé par le président de la République, Emmanuel Macron ?
D’abord, il fallait trouver quelqu’un [rire]. Évidemment, cela a été une grande surprise, d’autant que j’ai été nommé le 16 avril 2019, le jour même de l’incendie, à 18 heures. Il faudrait poser la question au président, mais je sais, parce qu’il me l’a dit, qu’il voulait un catholique, ce qui est mon cas. Et je pense que c’est important, car on ne restaure pas un monument gothique. On restaure une cathédrale catholique. Et ce, même si c’est l’un des monuments, si ce n’est le monument, le plus vi- sité d’Europe, et forcément pas que par des catholiques. Ensuite, le président voulait quelqu’un qui ait déjà travaillé au plus haut niveau de l’État. C’est très important.
Pourquoi ?
Car, l’administration, il faut parfois la fouetter, la mettre, et la maintenir dans l’axe. Il fallait quelqu’un qui soit ha- bitué à travailler avec tous les organismes de contrôle, avec tous les secteurs de l’administration et de l’État. L’établissement que je préside est de loin l’établisse- ment le plus contrôlé de l’histoire de la cinquième Répu- blique. Il fallait donc quelqu’un qui ait réputation d’auto- rité et le président a sans doute pensé qu’un général est probablement quelqu’un qui en avait.
« L’administration, il faut parfois la fouetter, la mettre et la maintenir dans l’axe. il fallait quelqu’un qui soit habitué à travailler avec tous les organismes de contrôle, avec tous les secteurs de l’administration et de l’État »
Cette reconstruction de Notre-Dame ne devrait pas durer plus de cinq ans, comme demandé par le président Emmanuel Macron : comment êtes-vous allé aussi vite, quand on sait qu’il a fallu vingt ans pour reconstruire celle de Reims ?
Quand le président m’a reçu le 16 avril 2019 à 18 heures, le jour même de l’incendie qui a continué pendant la nuit, il m’a demandé si j’avais des questions. Je n’en avais pas, si ce n’est sur la durée de la reconstruction. Depuis la veille au soir, j’entendais dire qu’elle allait durer quinze ans, voire vingt ans… Tout cela me paraissait excessif. Le président m’a alors fixé cet objectif : cinq ans.
Pourquoi cinq ans ?
Certains disent que c’est au doigt mouillé, mais je pense que, dans la vie, il faut de l’audace. Il faut proposer aux gens des objectifs ambitieux. D’autant que j’ai reçu cette mission avec un financement, ce qui est un atout considérable. Et le fait de se fixer cette durée a aussi été un atout, car cela a permis à tout le monde de se mobiliser. Cela a été un catalyseur extraordinaire.
Concernant l’origine de cet incendie, la piste criminelle est-elle toujours étudiée ?
Il y a une enquête judiciaire et les équipes du ministère de la justice continuent à travailler avec trois juges d’ins- truction sur les causes de cet incendie. La cause parfois mise en avant par les milieux notamment catholiques a été clairement écartée (2) et les experts ont même déterminé l’endroit exact où l’incendie s’est déclaré, en analysant les coulées de plomb. Il faut donc écarter toute volonté d’acte criminel et d’acte hostile contre Notre-Dame de Paris.
Cet incendie survient toutefois à l’heure où la religion chrétienne est la religion la plus attaquée en france (3) : faut-il y voir un symbole ?
Cela se situe dans une crise des civilisations qui ne touche pas seulement la France. L’Europe est dans une phase difficile de son histoire. Il y a indiscutablement une crise de notre civilisation, avec des phénomènes liés dans tous les secteurs : sociétaux, économiques, financiers… Dans des pays européens, et en France, le catholicisme est en net recul. La fréquentation des offices est extrêmement faible. Seulement 3,5 % des bap- tisés assistent régulièrement aux offices le dimanche. L’Église catholique n’est pas en forme, mais elle en a vu beaucoup d’autres dans son histoire. Ce n’est pas la pire époque de son historie, même si elle est difficile. Les vocations se font rares, et des événements comme celui-là sont aussi des occasions de réfléchir, de se remettre en cause. Mais, quand on a la foi, on ne perd pas espoir. On saura se redresser.

Vous êtes confiant ?
J’en veux pour preuve cet attentat commis par un jeune syrien contre des enfants, dans un square d’Annecy le 8 juin 2023 : c’est un jeune de 21 ans, qui s’est dit catholique, qui a arrêté l’agresseur en se dressant contre lui, à l’aide de son sac, pour éviter la mort de ces enfants. Comme récompense, il a demandé au président de la République d’être invité à l’inauguration de Notre-Dame. D’un côté, il y a des signes comme cet incendie qui n’a rien de criminel, et toutes ces agressions et profanations commises contre les églises. Et, de l’autre, nous avons un jeune de 21 ans qui veut pouvoir assister à la réouverture de Notre-Dame pour récompense. Il y a bien de l’espoir.
« Cet incendie est survenu dans une crise des civilisations qui ne touche pas seulement la France. L’Europe est dans une phase difficile de son histoire. Il y a indiscutablement une crise de notre civilisation, avec des phénomènes liés dans tous les secteurs »
Cette reconstruction est-aussi un symbole ?
Oui c’est un symbole. Et, ce qui est frappant, c’est d’être invité à Monaco pour parler de cette reconstruction. C’est un signe fort, et je peux vous dire que l’intérêt pour cette reconstruction et sa réouverture en 2024 ne faiblit pas du tout, bien au contraire.
Des Monégasques et des résidents de Monaco ont participé aux efforts de reconstruction ?
Il y en a sûrement. Avec 840 millions collectés pour cette reconstruction, 70 millions proviennent de donateurs étrangers. Ces dons passent par des fondations comme la fondation de France, la fondation du patri- moine et la fondation Notre-Dame. Nous n’identifions pas les donateurs mais, évidemment, il y a des Monégasques. Et il n’y a pas de grands, et de moins grands, donateurs. C’est à l’image de l’Évangile.
Quel est votre lien avec la principauté ?
J’avais été invité en 2011 en tant que grand chancelier de la Légion d’honneur pour la fête nationale. Depuis, je suis réinvité chaque année au Grand Prix. C’est toujours un bonheur de venir à Monaco.
Avez-vous une date précise à communiquer pour la réouverture de Notre-Dame ?
Actuellement, l’archevêque de Paris souhaiterait rouvrir Notre-Dame le 8 décembre 2024, qui est une fête mariale. Ce serait tout à fait pertinent, car la cathédrale est consacrée à la Vierge Marie. Nous sommes donc bien partis pour rouvrir en 2024, comme cela nous a été fixé par le président. Mais il peut toujours se produire des événements qu’on ne peut ni prévoir, ni anticiper.
1) Le corps de Jean-Louis Georgelin a été retrouvé le 18 août 2023 par le peloton de gendarmerie de haute montagne sur le mont Valier, dans les Pyrénées. La thèse d’un accident lors d’une randonnée semble la plus probable pour les enquêteurs.
2) Quatre ans aprés, les investigations se poursuivent pour déterminer la cause de cet incendie survenu les 15 et 16 avril 2019, et qui a duré près de 15 heures. Cet édifice vieux de plus de 850 ans a vu sa flèche, sa toiture, son horloge et une partie de sa voûte détruits par cet incendie. Le 13 avril 2023, de nouvelles expertises ont été ordonnées, afin «d’affiner la zone et l’instant du départ des flammes » et de « déterminer les causes matérielles de l’incendie ». Une fois l’enquête préliminaire terminée, le procureur de Paris de l’époque, Rémy Heitz, avait indiqué que la piste accidentelle était la plus probable. Un problème électrique ou un mégot mal éteint, par exemple. Depuis, aucun élément nouveau n’est venu alimenter l’hypothèse d’une piste criminelle.
3) Selon les chiffres du renseignement territorial publiés en 2021 par une mission parlementaire, 857 faits anti-chrétiens ont été recensés, sur 1659 actes antireligieux. Suivi de 589 faits antisémites et de 213 anti-musulmans.



