Adrien Goetz combine ses connaissances d’historien de l’art avec son imagination. Intrigue à Giverny propose une aventure mystérieuse qui se déroule notamment sur le territoire monégasque. Personnage principal d’une série d’énigmes, Pénélope est confrontée, cette fois-ci, aux secrets de l’impressionniste Claude Monet.
Propos recueillis par Julie Wagner.
Monaco Hebdo : Votre héroïne récurrente Pénélope, conservatrice de musée, résout crimes et intrigues. Comment un historien de l’art tel que vous bascule dans le polar ? Quelles sont vos références dans le genre ?
Adrien Goetz : Pénélope est historienne de l’art, devant un tableau, elle a appris à formuler très vite des hypothèses, à réunir des indices. La méthode qu’elle a apprise à l’école du Louvre l’a très bien préparée à devenir une enquêtrice, c’est ce qui m’amuse. Elle a déjà des méthodes d’investigations ! Mes références sont nombreuses, beaucoup de romans s’inspirent des peintres, des musées… J’aime lire et conseiller, par exemple, les romans de Ian Pears, un universitaire britannique très ingénieux.
M.H. : Comment définissez-vous votre style littéraire ? Une plongée dans le crime et l’Histoire à la façon d’un Dan Brown ? Écrivez-vous des romans dans le but de dévoiler des éléments de l’Histoire sous une forme plus accessible au travers d’une comédie policière ?
A.G. : Dan Brown aime l’ésotérisme et les sociétés secrètes, ce n’est pas mon cas. Du côté des musées, dans le vrai travail des conservateurs, et j’en connais beaucoup, il y a une part de mystères qui sont sans doute moins sanglants, mais souvent très palpitants ! A travers la comédie policière, j’aime faire entrer le lecteur dans la coulisse, lui faire vivre une histoire de l’art vivante, vue à travers les yeux de ceux qui la font vraiment…
M.H. : Dans « Intrigue à Giverny », Monet a un rôle central. Vous avancez que ce peintre qui se qualifiait d’homme intéressé uniquement par sa peinture, son jardin et ses fleurs, avait en réalité une double vie. Il peignait même pour « couvrir ses vraies activités ». Est-ce purement le fruit de votre imagination ou une vérité historique ?
A.G. : Je me suis glissé dans les failles de la biographie de Monet, ses moments où il part pour des destinations inattendues, les passe-droits dont il bénéficie pendant la guerre pour faire construire son atelier, ses amitiés politiques. Et à partir de tous ces petits faits vrais, j’invente une histoire, j’échafaude mes hypothèses…
M.H. : D’ordinaire, vous partez toujours d’un fait historique. Pour votre dernier roman, était-ce l’amitié entre Georges Clemenceau et Claude Monet, les voyages inattendus de l’artiste ou une autre anecdote ?
A.G. : Je suis parti de cette scène fameuse, qui sert de prologue au roman : la visite de Clemenceau à Giverny la semaine qui suit le 11 novembre 1918. Je me suis dit qu’on n’avait compris cette anecdote que du point de vue artistique, mais qu’un homme aussi occupé que Clemenceau, cette semaine de la Victoire, devait avoir bien d’autres priorités. Peut-il vraiment passer une journée avec Monet, pour parler de fleurs et de peintures ? Ne vient-il pas plutôt lui parler de vive voix de leurs secrets communs, peut-être pour récupérer des documents… La machine romanesque démarre ainsi, à partir de faits réels.
M.H. : L’histoire se déroule en partie à Monaco, durant le mariage princier. Ce n’est pas la première fois que vous évoquez la principauté puisque vous avez écrit Le fantôme de l’Opéra de Monte-Carlo. Quel est votre lien avec la principauté ? Qu’est-ce qui vous amène à Monaco ?
A.G. : J’aime beaucoup la principauté. Tout est romanesque ici ! Un séjour à Monaco est toujours une fête, et pour un historien, c’est passionnant. Je me désole de lire que le merveilleux musée napoléonien, à côté du palais princier, qui sert de décor à un chapitre de mon roman, a été vidé de ses collections et que celles-ci vont être vendues (aux enchères les 15 et 16 novembre 2014 à Fontainebleau). Un ami monégasque, né ici, me disait que c’était une partie de son enfance qu’on assassinait, le lieu où il avait pris le goût de l’histoire. Ce qui me navre, c’est que c’est la collection du prince Louis II, une des passions du prince Rainier III dont on élimine les traces. Je comprends qu’on veuille utiliser cet espace pour un musée lié à des périodes plus récentes, au temps de la princesse Grace par exemple. Mais pourquoi vendre ? Ne pouvait-on imaginer un dépôt dans un haut lieu napoléonien, aux Invalides, à Malmaison, à Fontainebleau, où deux ou trois salles auraient pu prendre le nom de « Salles prince Louis II de Monaco »…
M.H. : Vous révélez également des lieux improbables aux lecteurs comme une salle mystérieuse à l’opéra ou un embarcadère secret glissant le long du rocher, emprunté par Albert Ier. Racontez-nous. Vous êtes-vous rendu plusieurs fois sur place pour analyser les recoins de la ville ? Comment procédez-vous ?
A.G. : Oui, j’y suis allé, au moment où la salle Garnier était en chantier, j’ai pu explorer tout cela avec les architectes restaurateurs, un souvenir inoubliable. Les souterrains du Musée océanographique existent bel et bien, ainsi que l’escalier qui donne accès à la mer. J’ai demandé au directeur de ces lieux magnifiques l’autorisation de visiter, il me l’a accordée de très bonne grâce, en me disant qu’il était important que ce palais de la mer reste un lieu d’inspiration pour des artistes et des créateurs d’aujourd’hui, et qu’il m’accueillait comme il avait accueilli le plasticien Mark Dion. J’étais très fier. Ce musée est un chef-d’œuvre d’architecture, une prouesse qui témoigne de l’intelligence d’Albert Ier, personnage de mon livre, puisque j’imagine ses liens avec Claude Monet.
M.H. : Concernant les ministres, vous écrivez qu’« on leur trouve vite un bureau style Empire fait en 1920 – on leur explique qu’il a été celui de Léon Blum » et ils sont béats. Souvent jugé trop à droite, Manuel Valls a récupéré le bureau de Léon Blum, figure du socialisme, pour s’« inspirer de lui ». Est-il approprié de faire de la communication à partir de ce meuble ?
A.G. : Mais je ne savais pas ! Vous me l’apprenez ! C’est formidable : mon livre est paru le 1er avril, ma date fétiche, Manuel Valls a été nommé Premier ministre le 31 mars, je crois, c’est une coïncidence qui m’amuse beaucoup. Cela prouve que je n’ai peut-être pas mal décrit la psychologie des conservateurs du Mobilier national quand ils voient arriver les ministres… Dans le roman, le fiancé de Pénélope, Wandrille, a un père ministre des affaires étrangères, mais c’est une pure fiction, pas un roman à clefs !
M.H. : Ce roman représente votre quatrième intrigue, à quand la prochaine ?
A.G. : J’ai mis deux ans à écrire cette aventure, mais il y en aura d’autres, je suis déjà en train d’écrire la suite, par superstition, je ne vous dirai pas où…



