Le 12 mai 2025, en fin de journée, le prince Albert II a reçu les médias de la principauté, dont Monaco Hebdo. Rejoint en fin d’interview par la princesse Charlène, Albert II a balayé les sujets d’actualité, du futur ministre d’Etat au logement des Monégasques, en passant par le projet immobilier de l’Annonciade II ou l’avenir du Grand Prix de Monaco.
Monaco-Matin : A propos de la visite d’Etat du président Emmanuel Macron début juin 2025, quels dossiers prioritaires aimeriez-vous voir avancer avec la France ?
Nous avons d’excellentes relations, que je qualifierai même d’amicales, avec le président Macron, et avec la France en général. Après m’avoir reçu plusieurs fois à l’Elysée, Emmanuel Macron voulait effectuer une visite d’Etat à Monaco. Normalement, tous les présidents français viennent en visite en principauté, au moins une fois pendant leur mandat. Cela n’avait pas pu se faire, mais je suis très heureux que cela voit le jour. Emmanuel Macron a fait coïncider cette visite avec le forum sur l’économie et la finance bleue, qui se déroulera les 7 et 8 juin 2025 au Grimaldi Forum, et avant la conférence sur l’océan à Nice, du 9 au 13 juin 2025. Il n’y a pas de dossier absolument prioritaire. Nous allons faire un large tour d’horizon sur l’actualité internationale et sur les grands sujets d’intérêt franco-monégasque. Nous évoquerons notre sortie prochaine, on l’espère, de la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi). Bien sûr, il sera aussi question d’océans et de changement climatique, et d’autre sujets d’actualité.
Radio Monaco : Pourquoi était-il important pour la principauté, et pour vous, de sceller une coopération une collaboration avec l’UNOC, la conférence des Nations Unies sur l’océan de Nice, notamment à travers le Blue Economy and Finance forum au Grimaldi Forum, et qu’attendez-vous de ce double événement ?
C’était une volonté de notre part, mais aussi des organisateurs de l’UNOC et de la France, d’avoir ce volet « économie et finance bleue ». Dans l’agenda cette grande conférence qui aura lieu à Nice, l’idée c’était de faire notre événement la veille. On nous a demandé si on était candidat, et nous avons répondu « oui ». C’est un rendez-vous important. C’est l’occasion d’avoir cette ambition collectivement et de réfléchir à l’avenir de l’océan. Cet avenir peut s’appréhender sans transformer nos économies maritimes. Mais elles doivent devenir durables, inclusives, et respectueuses des écosystèmes marins. C’est tout l’enjeu du Blue Economy and Finance forum. Pendant ces deux journées, il faudra fédérer les acteurs clés : les chefs d’entreprise, les décideurs de la finance et de l’industrie, mais aussi les décideurs politiques, avec la présence de presque une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement, des institutions multilatérales, des acteurs engagés pour l’économie bleue, des philanthropes… Il faut que l’on arrive à mobiliser concrètement les investissements nécessaires pour financer les programmes de conservation marins. Par exemple, à travers les aires marines protégées, mais pas uniquement. Il faut accélérer le développement d’une économie bleue régénérative. A ce jour, on estime que sur les 175 milliards de dollars américains nécessaires chaque année pour soutenir un océan mondial durable, seulement 25 milliards de dollars sont mobilisés. Ce constat souligne l’urgence qu’il y a à intensifier ces financements pour préserver les écosystèmes marins. Une telle évolution ne pourra aboutir qu’avec la coopération de tous les acteurs.

Monaco-Matin : A propos de la nomination d’un nouveau ministre d’Etat, on a entendu quelques rumeurs et on a même vu des candidatures : où en est-on ?
Vous avez même interviewé des candidats [sourire — NDLR]. Tout le monde a été très surpris. C’était des candidatures spontanées. Ce dossier avance bien. J’ai vu plusieurs candidats possibles pour le poste de ministre d’Etat. Il s’agira d’une personne de nationalité française. Il faut que j’en informe le président de la République française, et peut-être même avant son rendez-vous à Monaco. L’annonce du nouveau ministre d’Etat pourrait avoir lieu avant la venue d’Emmanuel Macron en principauté.
Monaco Hebdo : Un nouveau plan national pour le logement des Monégasques doit être lancé au printemps 2025 : quel sera son contenu ?
Comme je l’ai déjà dit, le plan national pour le logement des Monégasques mis en œuvre en 2019 a déjà permis de livrer une quantité importante de logements, et de répondre ainsi aux besoins des Monégasques. Cela a été satisfaisant, mais il faut sans doute le réactualiser. Nous nous sommes appuyés sur les études de l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee) pour voir les besoins futurs de la population monégasque. Le gouvernement travaille activement sur la mise en place de la deuxième phase du plan national du logement. De nouvelles opérations domaniales ont déjà été annoncées pour une capacité de plus de 100 appartements : Les Lucioles, rue Louis Aureglia et avenue Hector Otto. Avec le gouvernement, on travaille aussi à la refonte du processus d’attribution des logements domaniaux. Nous voulons un dispositif un peu plus fluide, un peu plus adapté aux attentes des Monégasques. Tout cela sera dévoilé dans quelques semaines.
Monaco Hebdo : Les élus du Conseil national attendent des avancées concrètes sur le projet immobilier de l’Annonciade II, qui a été lancé en 2009 : où en est ce dossier et à quelle échéance souhaiteriez-vous le voir aboutir ?
La vision de ce dossier a nécessairement changé depuis 2009. Il faut, bien sûr, restructurer ce quartier. Ce qui est désormais possible, grâce au déménagement du collège Charles III. Le collège Charles III va abriter le lycée Albert Ier pendant quelques années, on espère pas trop longtemps, à cause de la réfection du lycée Albert Ier. Le gouvernement travaille activement sur cette programmation urbanistique. Elle porte sur pratiquement 100 000 m2 de surface utile. Il y avait plusieurs problèmes, liés à différentes parcelles privées qu’il faut intégrer ou pas à ce projet immobilier. C’est un processus assez compliqué. Nous n’avons pas la version définitive de ce projet. Mais j’ai bon espoir que l’on puisse présenter ce projet dans les deux ou trois mois à venir.
Monaco Tribune : Quelle est votre vision, et votre stratégie, pour le développement du sport à Monaco ?
Dans l’histoire contemporaine de la principauté, le sport a toujours fait partie de l’identité de notre pays. On a toujours essayé d’être une terre de sport engagée, et pas qu’en termes de manifestations sportives. Nous prônons aussi les valeurs du sport. Au-delà des clubs professionnels, nous sommes attentifs au sport scolaire et au sport associatif. Nous voulons créer une communauté engagée dans le sport, qui est un vecteur de bien-être, de santé et d’épanouissement. Les fers de lance du sport en principauté, c’est le football avec l’AS Monaco, c’est aussi le basket avec la Roca Team, c’est le tournoi de tennis, et c’est le Grand Prix de Monaco. Ce sont aussi les autres épreuves automobiles, c’est le meeting Herculis d’athlétisme, c’est le meeting de natation, l’escrime, le judo, le tir… Je pourrais en citer des dizaines. L’objectif, c’est de démontrer que dans une petite ville-Etat, comme la principauté, il y a beaucoup de gens qui font du sport. Nous avons quelque 190 clubs intégrés, 51 fédérations nationales, presque 10 000 licenciés en comptant les sportifs des communes françaises limitrophes à Monaco… Cela marque le pouvoir drainant de la principauté vis-à-vis de ces communes. Nous avons également de très bons résultats dans le sport professionnel. On attend de voir ce que fera l’ASM Basket à la fin du mois dans le Final Four. Récemment, l’équipe de Nationale 3 de basket a été touchée par un tragique accident [à ce sujet, lire nos pages Essentiels — NDLR], et je réitère toutes mes pensées qui vont à la famille de la victime et à tous ceux qui ont été blessés dans cet accident. Une enquête va être faite. J’espère que d’autres procédés verront le jour pour assurer les déplacements sur de longues distances. De son côté, l’AS Monaco va, encore une fois, disputer la Ligue des Champions l’année prochaine, ce qui est formidable. Par ailleurs, nous avons toujours la volonté de poursuivre la politique de réalisation d’équipements modernes pour favoriser la pratique du sport à l’école. Il faut que les écoles veillent à ce que ces équipements soient de bonne facture et puissent jouer leur rôle. Bien sûr, on continuera d’organiser des grandes épreuves. C’est pour cela que Monaco a été désigné « capitale mondiale du sport ». Au-delà des grands événements, nous avons cette politique volontariste d’aider et d’accompagner les jeunes, que ce soit à l’école, que ce soit en sport scolaire ou en sport associatif. A long terme, le rêve secret, et cela passe par une meilleure détection des jeunes talents, c’est d’obtenir un podium olympique. Je suis sûr que nous aurons un podium olympique un jour. Il n’y a pas de raison. Il y a d’autres petits pays qui ont eu des médailles aux Jeux olympiques (JO). Nous n’avons pas été loin d’un podium, en bobsleigh notamment, dans les Jeux d’hiver. Je suis sûr que des athlètes monégasques seront sur un podium olympique un jour.

Radio Monaco : Le doute planait sur la pérennité du Grand Prix de Monaco, mais, en novembre 2024, un accord a été trouvé avec le détenteur des droits de la Formule 1 (F1), Liberty Media, pour prolonger le Grand Prix de Monaco au moins jusqu’en 2031 : quel a été votre degré d’implication dans les négociations ?
Je n’étais pas autour de la table des négociations entre l’Automobile club de Monaco (ACM) et les différentes parties prenantes, mais j’ai pu parler avec les responsables de Liberty Media. Je peux vous dire maintenant, qu’ils m’on dit en “off” qu’ils ne pouvaient pas envisager une saison de F1 sans le Grand Prix de Monaco. Tout le monde a pensé que les négociations avec Liberty Media portaient sur des questions d’argent, en termes de participation. Ce n’est pas tellement ça. Les discussions ont surtout porté sur des aménagements, non pas du circuit, mais autour du circuit : plus de place pour les sponsors, les invités… Ces personnes-là sont nombreuses. Notre manque de place à Monaco est un problème, mais nous avons su trouver des solutions qui sont très interessantes. Ils ont vu qu’un effort était fait. Nous sommes donc très heureux du résultats. Nous avons une vision à quelques années. Mais je suis sûr que ce contrat pourra être renouvelé bien au-delà de 2031.
L’Observateur de Monaco : Concernant la rénovation du centre commercial de Fontvieille, quelle est votre vision pour ce projet et son contenu ?
Ce projet de redimensionnement du centre commercial de Fontvielle est en cours. Il progresse. Les études avancent de manière assez soutenue. Il y a de nouvelles orientations dont je ne peux pas vous parler, car je n’ai pas de vue sur ce sujet depuis un certain nombre de mois. Il est prévu une réunion spéciale sur ce dossier avant l’été 2025. Tout le monde est très mobilisé. Je sais que ça prend du temps. Je sais que c’est compliqué. Plusieurs éléments n’étaient plus d’actualité, et il fallait donc absolument redimensionner ce projet qui est très attendu par tout le monde. C’est comme un puzzle, ce n’est jamais facile. Il faut repenser la partie hypermarché et le secteur commercial, mais aussi les loisirs et la restauration. Ce projet va d’abord être présenté en interne au gouvernement et au palais princier. Et ensuite, bien sûr, au Conseil national, je l’espère avant l’été.
L’Observateur de Monaco : Depuis l’inscription de la principauté sur la liste grise du Gafi en juin 2024, près d’une année s’est écoulée : à ce stade, quelles ont été les conséquences sur l’économie monégasque et sur l’attractivité, et comment voyez-vous l’avenir jusqu’à la décision du Gafi, en juin 2026 ?
Les inquiétudes suscitées par l’inscription de Monaco sur la liste grise du Gafi étaient légitimes. Mais force est de constater que, pour l’instant, l’impact reste assez limité. Les fondamentaux de notre économie restent stables et durables. Notamment dans les secteurs clés, dans la finance, l’immobilier et le tourisme. Les résultats continuent d’être robustes et résilient. Pour l’instant, notre modèle tient bon. Cela témoigne de l’engagement actif des différents acteurs, qu’ils soient publics ou privés pour préserver et renforcer l’attractivité de la principauté. Bien sûr, nous restons totalement mobilisés pour accompagner cette dynamique et pour mener à bien toutes les actions nécessaires, en vue de la sortie de la liste grise du Gafi, conformément au calendrier établi. Nous avons eu des rapports intermédiaires oraux qui sont plutôt positifs. On nous a dit que nous étions vraiment sur la bonne voie.
La Gazette de Monaco : Au bout de vingt ans de règne, quels événements ou réalisations vous ont le plus marqué ?
Ce dont je suis le plus fier, en premier lieu, c’est mon mariage et mes enfants. C’est le plus important. Pour le reste, la principauté a évolué sur différents plans. Bien sûr physiquement, avec de nouvelles réalisations qui ne sont pas terminées, comme le nouvel hôpital. Ce sont des événements importants. Il y a eu l’extension en mer, Mareterra, et d’autres belles réalisations. Je pense aussi que la création de ma fondation, en juin 2006, a été une étape importante, même si, à travers différentes actions, le gouvernement était déjà dans de l’aide à des projets de développement durable. Cet apport a été plus personnel. Il répondait aussi à des urgences qu’il fallait mettre en œuvre. Je crois que l’on a réussi à moderniser certaines structures à Monaco, à renforcer l’attractivité, et à diversifier l’économie, même si ça n’est pas terminé. Je souhaite d’ailleurs que l’économie de la principauté soit encore plus diversifiée, même si on ne sait pas encore dans quels secteurs. On a fait avancer la transition énergétique et la transition numérique. Nous avons poursuivi l’excellence de notre système de soins, de notre système éducatif et sportif, mais aussi de notre offre culturelle. Toutes ces améliorations, tous ces développements font partie de l’attractivité de Monaco. Il y a aussi la sécurité, bien sûr. Cela a toujours été un point important, mais il faut constamment y veiller. Il faut toujours trouver de nouvelles solutions qui soient les plus adaptées et qui soient le moins pesantes possibles pour notre population de Monégasques et de résidents. Même si les chiffres sont bons, nous devons rester très attentifs à la lutte contre l’insécurité la délinquance, et le blanchiment. On se renforce sur ces sujets, notamment d’un point de vue humain, mais aussi du point de vue des moyens, afin de pouvoir lutter efficacement contre ces fléaux. La boucle thalassothermique que nous avons installé en principauté a permis une amélioration dans l’énergie propre. Cela fait partie de cette transition énergétique qu’il nous faut absolument réaliser pour que l’on soit en mesure de répondre aux objectifs que l’on s’est fixé à l’horizon 2030 et 2050.

La Gazette de Monaco : Dans dix ans, comment voyez-vous l’évolution de la principauté ?
Dans dix ans, cela dépendra du contexte. Dans un contexte déjà difficile à l’international, il faut que la principauté continue de s’adapter aux différents changements. Nous devons continuer avec nos atouts, en ne négligeant aucun possibles développements économiques, mais ils doivent, bien sûr, être en phase avec nos valeurs. Le développement certes, mais pas à n’importe quel prix. Notre développement doit être le plus éco-responsable possible.
Monaco-Matin : Le 19 juillet 2025, vous célèbrerez vos 20 ans de règne : qu’attendez-vous de ce moment de partage avec les Monégasques ?
Je pense que ce sera un moment très convivial avec les Monégasques. Avec ma famille, on a toujours essayé, à intervalles plus ou moins réguliers, d’avoir ces contacts. Et puis, il y a des relations tous les jours avec certaines personnes à Monaco. J’attache beaucoup d’importance à pouvoir rassembler le plus grand nombre de Monégasques sur la place du palais pour des événements importants. Ces moments de partage et de convivialité permettent d’exprimer notre affection et notre amitié envers les Monégasques. Cela permet aussi de les remercier pour ce qu’ils font.

Princesse Charlène : « Le rugby est un bon moyen de transmettre les valeurs du sport »
En fin d’interview avec le prince Albert II, la princesse Charlène s’est présentée devant les journalistes. Interrogée autour des activités liées à sa fondation, elle a indiqué avoir développé un certain nombre de projets : « Nous avons ajouté l’aide et la formation aux premiers secours. Mais notre premier cheval de bataille reste la prévention de la noyade. Nous restons focalisés sur les programmes d’apprentissage de la natation. Cette année, pour la première fois, nous avons incorporé une journée dédiée à la prévention routière [à ce sujet, lire notre article Road Safety Day : un rendez-vous inédit pour la sécurité routière à Monaco, publié dans Monaco Hebdo n° 1369 — NDLR]. Cela s’est déroulé au Larvotto. J’ai estimé que c’était un sujet très important pour les Monégasques, les résidents et les enfants que d’être sensibilisés à la sécurité routière et à la formation aux premiers secours. Ces dernières années, il y a eu plusieurs accidents très graves en principauté. Nous voulions donc dire qu’il faut se respecter les uns et les autres, car lorsqu’on est en voiture, on déteste les vélos, et quand on est sur un vélo, on déteste les voitures. Chacun doit respecter les règles. En tout cas, je suis très fière de ce moment. La présence de la fédération monégasque de rugby (FMR) qui a lancé des programmes à l’école, permet aux enfants d’apprendre les valeurs du sport. Le rugby est un bon moyen pour transmettre ces valeurs. Le tournoi Sainte Dévote 2025 a d’ailleurs été un succès, avec 24 équipes de moins de 12 ans, représentant 21 pays venus du monde entier. Nous continuons donc de grandir et de nous développer. Nous sommes très heureux de cela. »



