Le 9 mars le documentaire de Jérôme Ségur La Gueule du Loup est sorti au cinéma. Un film qui évoque le dossier toujours très chaud du loup dans les Alpes du Sud et dans les Alpes-Maritimes. Interview.
Votre parcours ?
J’ai 52 ans et j’ai créé Zoo Ethnological Documentaries (ZED) en 1996 avec deux autres associés. Mais j’étais réalisateur avant. Je m’intéressais à l’image et aux films. Une série de rencontres m’a amené à me questionner autour des relations entre l’homme et l’animal sauvage. Ce qui m’a donné envie de faire des films documentaires autour de ça.

Votre premier documentaire est sorti quand ?
C’est un film qui s’appelle L’Aileron de requin. Ce film parlait de pêche au requin en Indonésie, dans le détroit de la Sonde. Quelles que soient les conditions météo, des hommes partaient chasser sur des coquilles de noix, pour parfois ramener des requins aussi gros que leurs bateaux. Ce film est sorti en 1992 et a été diffusé à la télévision, dans Thalassa.
L’origine de ce documentaire sur le loup qui sort le 9 mars au cinéma ?
1992 c’est mon premier film et c’est aussi la date à laquelle le loup est revenu en France. Mais, à l’époque, je ne voyais pas d’histoire à raconter autour. Et puis, je me suis rendu compte que ce retour avait ravivé l’éternel conflit entre l’homme et le loup. Et qu’il y avait en plus, un conflit entre les hommes à propos du loup. Tout ça m’a interpellé.

Vous avez travaillé combien de temps sur ce film ?
Le travail s’est étalé entre fin 2012 et début 2014, car j’ai fait d’autres documentaires en même temps. J’ai mis mes pas dans ceux du loup. J’ai rencontré les hommes et les femmes désespérés par le retour du loup et celles et ceux qui s’en félicitent.
Vous avez travaillé autour de Monaco ?
Je suis allé dans le Mercantour, pas très loin de Monaco. Mais aussi dans l’Aube, donc à moins de 200 km de Paris. Sans oublier la Haute-Loire et la Lozère.
La querelle entre le loup et l’homme remonte à quand ?
A la nuit des temps. Tout simplement parce que l’homme et le loup ont chassé les mêmes proies sur le même territoire. Une rivalité s’est donc installée. Quand l’homme est devenu éleveur, cette concurrence est devenue frontale.
Pourquoi ?
Parce que le loup est venu se servir dans les élevages. Or, quand le loup s’attaquait à des animaux de trait, le paysan ne pouvait plus labourer son champ. Ce qui était très grave à l’époque.

Et ça ne s’est pas arrangé par la suite ?
Dès le XIVème siècle, un ordre de la louveterie a été créé pour chasser le loup. Mais un organisme proche de l’Office National des Forêts (ONF) existait déjà. Cet organisme a très mal vu l’arrivée de l’ordre de louveterie car c’était eux qui organisaient les battues contre les loups. Ce qui a réveillé et exacerbé de nouvelles concurrences et oppositions autour du loup. C’est d’ailleurs un peu la magie du loup : il sème la zizanie partout où il passe.
Le loup a une utilité dans la biodiversité ?
Bien sûr. Je ne pense pas que la nature ait produit des animaux inutiles. Chaque animal trouve sa place et a un rôle. Pour sa part, le loup a un rôle de grand prédateur et de régulateur.
C’est vrai qu’il y aurait 80 à 100 loups dans les Alpes-Maritimes et une vingtaine dans le Var ?
Ce qui est extraordinaire avec le loup, c’est que personne n’est jamais d’accord sur rien. Et ce, quel que soit l’organisme consulté. Quand on fait appel à l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), ils précisent que leurs chiffres ne sont que des estimations. Des estimations contestées par les éleveurs qui souffrent face au loup.
Est-il exact que les attaques de loups ont progressé de 22 % en 2015 ?
C’est encore un chiffre difficile à vérifier. Car si on parle avec les associations de défense du loup, ils estiment que ces attaques ne sont pas toutes imputables au loup, qu’il y a aussi des chiens errants comptabilisés dans ces chiffres…
Comment travailler sur ce sujet dans ces conditions-là ?
Comme aucun chiffre ne fait consensus, je n’en cite aucun dans mon film. Et puis, faire un film rempli de statistiques revient à faire un film qui sera de toute façon faux le jour de sa sortie.
Dans quel état d’esprit sont les éleveurs dans les Alpes-maritimes et dans le Var ?
J’ai vu beaucoup de souffrance chez eux. Certains estiment que le loup leur gâche la vie, pendant que d’autres estiment que le loup a bon dos et qu’on lui fait assumer des dégâts qu’il n’a pas forcément causé. Mais les petits éleveurs que j’ai pu rencontrer étaient quand même assez désespérés par cette situation.


Un exemple ?
Dans mon film, un couple installé à Beuil, dans les Alpes-Maritimes, Jean-Loup et Vivianne, m’a beaucoup touché. Jean-Loup, le bien nommé, était contre le loup. Alors que sa femme Vivianne, qui avait son propre troupeau et souffrait aussi, ne voulait pourtant pas que l’on éradique le loup.
Les éleveurs ovins azuréens parlent de près de 4 000 bêtes tuées ?
C’est un chiffre réaliste. Il faut dire que les Alpes-Maritimes ont la particularité d’avoir une concentration en troupeaux et en loups importante. C’est d’ailleurs dans ce département que le loup est installé depuis le plus longtemps. C’est aussi de ce territoire que le loup essaime vers les autres régions de France.
C’est parce que le loup a été réintroduit en France depuis l’Italie ?
Les éleveurs accréditent cette thèse. Mais les pro-loups estiment que cet animal est revenu naturellement d’Italie. En tout cas, le loup que l’on voit en France est de souche italienne.
Le loup vient d’où ?
Des Abruzzes, au centre de l’Italie. Peu à peu, le loup à recolonisé les montagnes italiennes, jusque dans le Piémont. Avant de passer la frontière pour arriver en France au début des années 90.
Revenu naturellement ou pas, quelle importance puisque le loup est là, désormais ?
C’est très important au contraire. Car, selon les conventions internationales de protection du loup et la directive habitat européenne, les animaux qui reviennent naturellement sont protégés. Contrairement à ceux qui ont été réintroduits. Donc si quelqu’un parvenait à démontrer que le loup a été réintroduit de façon artificielle, la protection de cet animal ne tiendrait plus juridiquement.
La brigade loups lancée par Ségolène Royal est efficace ?
Je ne l’ai pas vue fonctionner. Mais avec Ségolène Royal, les quotas de loups à tuer ont été augmentés. Et la volonté d’atteindre les quotas fixés est plus forte. Alors qu’avant, ces quotas n’étaient très souvent pas atteints.
L’Etat a autorisé 36 prélèvements entre juillet 2015 et juillet 2016, mais fin décembre, on était à 34 et cette autorisation a été suspendue ?
On n’avait jamais atteint un tel nombre de loups tués. Avant, lorsque les quotas fixaient le nombre de loups à tuer à 20, on en tuait au final souvent à peine 10.
Qui sont les militants pro-loups ?
C’est un milieu assez vaste. Avec des gens qui se contentent de cotiser pour soutenir une ou des associations. Alors que d’autres sont beaucoup plus engagés. Ceux-là voyagent, vont à Paris, font notamment partie du comité national loup pour défendre cet animal. Il y a d’ailleurs des associations de grande taille, comme par exemple Ferus, France Nature Environnement (FNE) ou l’Association de Sauvegarde et de Protection des Animaux (Aspa), qui sont très en pointes.
Il existe aussi de plus petites associations pro-loups ?
Bien sûr. Notamment Alliance avec les loups. J’ai d’ailleurs pu filmer et interroger le président de cette association. C’est un personnage sincère et engagé, qui met sa vie au service de cette cause, même s’il n’en retire pas que des avantages… Qu’il fasse froid ou qu’il neige, il est sur le terrain, pas au chaud dans un bureau.
Le dossier du loup est aussi un dossier politique ?
Absolument. Depuis toujours, le loup est un animal politique. Parce que le loup remet en cause l’ordre social. Partout là où il passe, il provoque des réactions de la société. Le monde agricole se révolte contre les citadins qui défendent le loup. Car les défenseurs du loup sont souvent des citadins. Même s’ils sont parfois installés à la campagne, ils ne vivent pas de la terre ou de l’élevage. Du coup, le loup entraîne une jacquerie de la campagne contre la ville.
La conséquence ?
Le dossier du loup est remonté au niveau politique, avec en France des débats à l’Assemblée nationale ou au Sénat.

Entre les éleveurs et les pro-loups, la situation pourrait dégénérer ?
Il y a des tensions et on n’est jamais à l’abri de rien, notamment pas d’un geste malheureux. Dans certaines manifestations, c’est parfois assez électrique. Mais tout ça reste finalement assez « gaulois » dans la façon de manifester.
Qu’avez-vous cherché à démontrer avec votre film ?
J’ai voulu poser des questions. Et qu’au fil du film, le spectateur s’interroge. Quel monde voulons-nous ? Car le retour du loup pose cette question-là. Est-ce que le monde qui est en train de s’installer correspond à celui que nous voulons ? Faut-il codifier le monde sauvage et bannir tout ce qui pourrait échapper au contrôle de l’homme pour favoriser une agriculture de marché ?

Mais il y a aussi des éleveurs qui souffrent !
Le loup pose aussi des problèmes à des éleveurs qui sont eux-mêmes très proches de la nature et très écolo. On est donc dans un paradoxe. Voilà pourquoi j’ai fait un film de questions et de réflexion, pas un film de réponses.
A quelles conclusions personnelles êtes-vous arrivé ?
Je suis balancé entre le cœur et la raison. Ma raison me dit que le loup symbolise la nature, le sauvage et qu’on ne peut pas être contre ça. Et mon cœur est avec la souffrance des éleveurs.
Impossible de choisir ?
Non. Je suis comme un funambule qui a tendu son fil entre le gouffre qui sépare les pro-loups des anti-loups. Mon film développe d’ailleurs un point de vue de funambule.
Qu’attendez-vous de la sortie de ce film en salles ?
Je ne me suis pas fixé de chiffres précis en termes de nombre de spectateurs, même si j’espère bien sûr que le public sera au rendez-vous. J’espère seulement que les gens qui verront mon film réfléchiront après l’avoir vu. Car c’est avant tout la réflexion que j’ai cherché à susciter.



