lundi 13 avril 2026
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Traitement des déchets – Thomas Brezzo : « Nous ne pouvons plus nous permettre de gaspiller trop de temps ou trop d’argent »

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L’abandon du projet Symbiose, un centre de traitement et de valorisation des déchets estimé à 655 millions d’euros, a été décidé par le gouvernement monégasque le 10 juillet 2025. A la place, une « démolition – reconstruction » de l’usine d’incinération actuelle va être lancée. La réaction du président du Conseil national, Thomas Brezzo.

Le 10 juillet 2025, le gouvernement a annoncé, par un communiqué de presse, l’abandon du projet Symbiose et la construction d’une nouvelle usine sur le site où se trouve l’ancienne : cette décision est-elle la bonne ?

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de faire un bref rappel de la situation. Rappelons ainsi que trois solutions se discutent depuis plusieurs années. Le projet Symbiose, une nouvelle usine sur le site de l’îlot Charles III, la reconstruction d’une usine sur le site de l’usine actuelle, et l’externalisation du traitement des déchets, notamment en France. On parle là uniquement du traitement des ordures ménagères, qui représentent 33 000 tonnes par an, soit 20 % environ des déchets de la principauté en général, puisque les autres déchets, environ 220 000 tonnes, sont déjà traités par la France, notamment les déchets du bâtiment ou les déchets hospitaliers, ou par l’Italie pour le verre.

Comment a été présenté le projet Symbiose ?

Le projet Symbiose avait été présenté par le gouvernement comme la seule solution envisageable. En raison de son coût pharaonique et de multiples autres raisons qui n’ont désormais plus beaucoup d’importance, en dépit de la gabegie financière de ce projet, nous saluons son abandon, même s’il aura fallu beaucoup d’argent, et de temps, pour arriver à cette évidence.

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Quelle était la deuxième solution ?

La deuxième solution, c’est celle qui vient d’être annoncée par le gouvernement : on reconstruit en lieu et place de l’ancienne usine, alors même qu’en son temps, le ministre Pierre Dartout, affirmait que cela était « impossible ». Dès lors, on peut se demander ce qui a bien pu changer entre temps, d’autant que le gouvernement au-delà de cette « décision », n’a fourni aucune étude, et a fortiori aucun planning, ni aucun budget permettant d’apprécier la pertinence de cette solution. Cela est d’autant plus vrai que, si j’en crois la presse, la Société monégasque d’assainissement (SMA) — qui est un acteur émérite de cette activité — n’a même pas été associée à cette décision.

« Le traitement des ordures ménagères représente 33 000 tonnes par an, soit 20 % environ des déchets de la principauté en général, puisque les autres déchets, environ 220 000 tonnes, sont déjà traités par la France, notamment les déchets du bâtiment ou les déchets hospitaliers, ou par l’Italie pour le verre »

Et la troisième solution ?

La troisième solution, qui avait d’ailleurs été étudiée par le ministre d’Etat Didier Guillaume (1959-2025), consiste à explorer la voie de « l’externalisation », c’est-à-dire la possibilité de travailler main dans la main avec les autorités françaises, dans le cadre d’un accord qui bénéficierait aux deux parties, pour leur confier le traitement de nos déchets. Politiquement, nous avons toutes raisons de croire que les français, je pense à la Métropole de Nice, est intéressée. Or, de l’aveu même de Pierre Dartout, les autorités françaises n’ont jamais été contactées, et le gouvernement actuel ne nous a pas donné la preuve du contraire. Techniquement et financièrement, nous pensons que cette option pourrait s’avérer favorable, pour plein de raisons. Reste la question, qui n’est pas accessoire, du cadre juridique.

Il y a des risques juridiques à l’externalisation ?

Depuis plusieurs mois, le gouvernement affirme que l’externalisation « présente des risques juridiques importants » et ne saurait, dès lors, être envisagée. Cette position repose sur différentes études juridiques qui ont été commandées par le gouvernement mais que ce dernier refuse de nous communiquer, malgré nos demandes répétées. Cela est d’autant plus étonnant que ces conclusions n’aboutissent pas au même résultat que les études qui ont été commandées par le Conseil national. Il est dès lors manifeste que le gouvernement ne cherche qu’à valider l’hypothèse qu’il a lui-même préétablie.

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Quel serait le meilleur choix à faire ?

En tout état de cause, je ne dis pas que la solution de l’externalisation est la solution qui doit être retenue, mais il est impératif que toutes les solutions soient étudiées en amont, et que l’ensemble des informations soient communiquées aux élus, pour que nous puissions apprécier si la solution qui sera retenue est réellement celle qui est la plus avantageuse pour la principauté. Il en va de notre responsabilité. Dès lors, et comme nous l’avons indiqué au gouvernement, nous ne voterons pas une loi de budget qui actera la solution qui sera retenue, sans connaître préalablement tous les tenants et les aboutissants. Malheureusement, par le passé, sur le projet Symbiose, comme sur d’autres projets, nous avons été trop confiants, et nous avons vu ce que ça a donné. Nous ne pouvons plus nous permettre de gaspiller trop de temps ou trop d’argent.

Quelle a été votre réaction suite à la publication du communiqué de presse du gouvernement, le 10 juillet 2025, annonçant l’abandon du projet Symbiose et la construction d’une nouvelle usine sur place ?

Sur l’abandon du projet Symbiose, ce n’était pas une surprise, puisque nous en avions été informés officiellement par un courrier de madame la ministre d’Etat par intérim, Isabelle Berro-Amadeï, il y a plusieurs semaines. Une commission plénière d’étude dédiée à ce sujet s’était également tenue le 17 juin 2025, et nous avions, à nouveau, évoqué le sujet lors d’une réunion privée sur le thème des grands travaux, la veille du communiqué. Ainsi, sur l’annonce de la solution retenue de reconstruction sur le site actuel, ma première réaction, partagée par tous les élus présents lors des précédentes réunions, fut la surprise. Je dirais même de la stupéfaction. Qu’on s’entende bien : ce qui est pour le moins incompréhensible, ce n’est pas que le gouvernement prenne une décision, c’est qu’il le fasse et qu’il l’annonce brutalement, sans tenir compte de l’avis du Conseil national, et dans le contexte que je viens de rappeler.

« C’est parfaitement inconvenant. Le nouveau ministre d’Etat va trouver sur son bureau une soi-disant « décision » sans planning, ni budget, ni études convaincantes »

L’annonce de ce choix, qui semble définitif, intervient à seulement quelques jours de la prise de fonction du nouveau ministre d’Etat, Christophe Mirmand, le 21 juillet 2025 : ce “timing” pose-t-il problème ?

Évidemment ! C’est même parfaitement inconvenant. Le nouveau ministre d’Etat va trouver sur son bureau une soi-disant « décision » sans planning, ni budget, ni études convaincantes. D’ailleurs, vous évoquez un « choix qui semble définitif » : je ne serais pas aussi affirmatif. Le gouvernement a pensé pouvoir considérer avec légèreté les élus en communiquant une décision aussi bancale après une réunion privée avec eux pendant laquelle rien n’avait été annoncé. Sachez que lorsque nous nous retrouverons pour les échéances d’octobre 2025 et de fin d’année, j’ai fait savoir au gouvernement que nous ne serons pas en mesure d’adopter les lois de budget qui intègreraient la reconstruction de l’usine, tant que nous ne disposerons pas de l’ensemble des éléments, toutes hypothèses confondues, permettant d’éclairer utilement une décision, quelle qu’elle soit.

Comme le ministre d’Etat, Didier Guillaume, vous étiez favorable à une externalisation des déchets en France, car cela présentait la possibilité de libérer du foncier, pour éventuellement construire des logements pour les Monégasques ?

Nous y reviendrons, mais c’est loin d’être la seule raison qui pourrait faire pencher la balance vers une externalisation. Il y a, bien sûr, les désagréments pour les riverains, habitants et collégiens, liés au traitement des ordures. A ce sujet, je tiens à préciser que, de l’autre côté de la frontière, il est interdit de construire une usine de traitement des déchets à moins de 200 mètres de toute habitation. A Monaco, on voudrait nous l’imposer.

Quoi d’autre ?

Ensuite, il y a une logique de mutualisation à l’échelle d’un périmètre important, permettant les meilleures techniques et économies d’échelle, ce qui intéresse évidemment les collectivités françaises. Enfin, il y a, comme vous le dites, un véritable enjeu foncier qui permettrait à l’État de réaliser une très belle opération d’intérêt général, avec du logement domanial, de l’activité économique et de l’investissement privé, avec une contrepartie conséquente pour les deniers de l’État. Mais, encore une fois, nous ne pourrons confirmer que l’externalisation est la meilleure solution à envisager, uniquement lorsque toutes les pistes auront été explorées, et que nous disposerons de toutes les informations nécessaires pour qu’une décision soit prise sur ce projet.

« J’ai fait savoir au gouvernement que nous ne serons pas en mesure d’adopter les lois de budget qui intègreraient la reconstruction de l’usine, tant que nous ne disposerons pas de l’ensemble des éléments, toutes hypothèses confondues, permettant d’éclairer utilement une décision, quelle qu’elle soit »

Est-ce que l’externalisation des déchets en France se heurte de manière insoluble à la convention de Bâle, concernant la gestion des déchets dits « dangereux » ?

On agite cette convention comme un épouvantail pour refuser toute ouverture vers l’extérieur. L’avez-vous lue en détail ? Apparemment, le gouvernement n’a pas pris tout le temps nécessaire. Nos juristes, y compris les spécialistes indépendants que nous avons consultés, arrivent aux conclusions inverses. Mais nous sommes prêts à lire avec attention celles du gouvernement qu’il refuse toujours de nous communiquer. On nous parle « d’insécurité juridique », dans le cadre d’une convention internationale signée avec la France. Ce n’est pas très élégant vis-à-vis de nos voisins. Mais, si on veut bien aller plus loin, comment expliquer que nous traitons actuellement 220 000 tonnes de déchets par an, hors de Monaco, dans un cadre purement contractuel, sans convention binationale et sans risque apparent « d’insécurité juridique » ?

Le projet abandonné, Symbiose, était annoncé à 304 millions d’euros en décembre 2021, puis à 655 millions d’euros en décembre 2023 : un nouveau projet, nécessairement moins cher, risque-t-il aussi d’être moins performant ?

Je mets de côté la position, toujours responsable, de la SMA dans ce dossier. La seule performance qu’a déjà réalisé le projet Symbiose, c’est celle de nous réserver, depuis le début, de nombreuses surprises. Sur le plan technologique, je n’ai pas d’avis, n’étant pas un expert du sujet. De ce qui nous a été dit, c’est qu’il s’agissait d’une solution « inédite », jamais expérimentée ailleurs dans la configuration qui été prévue à Monaco. Je vous laisse juger. Pour le reste, hormis les surenchères budgétaires annuelles, nous avons découvert qu’il fallait, en sous-sol, un « socle » immense et profond, avec pour conséquence, détail appris au détour d’une présentation, le déplacement de plus de 200 caveaux, alors même que les familles n’avaient pas été averties. Vous évoquez la dimension financière. Nous sommes bien conscients, et pour cause, des sommes engagées. Et encore, vous ne prenez pas en compte les frais nécessaires à la construction de ce fameux « socle », qui nous amène, avant même le premier coup de pioche, à une enveloppe qui dépasserait le milliard et demi, sans parler des inévitables dérives prévisibles.

Le projet de construction d’une nouvelle usine de traitement des déchets est évoqué à Monaco depuis le début des années 2000 : à combien estimez-vous les sommes engagées à ce jour ?

Pour être tout à fait transparent, nous ne disposons pas d’une visibilité comptable définitive qui me permettrait de vous répondre car, en fait, il y a plusieurs aspects dans votre question. Pour ce qui touche au projet Symbiose, incluant toutes les études réalisées, il s’agit de plusieurs dizaines de millions d’euros. À ces sommes, il faut ajouter les sommes engagées pour l’îlot Charles III en tant que tel, qui devait abriter le centre de traitement et de valorisation des déchets, mais qui aura d’autres fonctions. Sur ce point, nous en sommes autour de 70 millions d’euros.

Ce gaspillage d’argent public aurait-il pu être évité ?

Est-ce que ce gaspillage d’argent public aurait pu être évité ? Sans aucun doute, mais on ne refait pas l’histoire. Notre devoir est de nous assurer qu’à partir d’aujourd’hui, on reparte sur des bases solides, argumentées, transparentes et consciencieuses sur l’utilisation des deniers publics, au profit de l’intérêt général. D’où la nécessité de choisir, en toute connaissance de cause, la meilleure solution pour le traitement de nos déchets. Nous attendons les détails de l’hypothèse « reconstruction » qui vient d’être annoncée. Mais ne pas étudier concomitamment la solution de l’externalisation, dans toutes ses dimensions, avec toutes les garanties qui s’avéreraient nécessaires, n’est pas compréhensible.

« De l’autre côté de la frontière, il est interdit de construire une usine de traitement des déchets à moins de 200 mètres de toute habitation. A Monaco, on voudrait nous l’imposer »

Quelles informations réclamez-vous au gouvernement, afin de vous prononcer de façon définitive sur ce nouveau projet ?

Nous ne « réclamons » rien. Nous demandons, calmement mais avec détermination, la communication, en toute sincérité et transparence, de tous les éléments pour la prise de décision la plus éclairée possible, sur ce dossier comme sur tous ceux qui engagent l’avenir de la principauté. En l’occurrence, la communication complète et impartiale des études juridiques concernant une éventuelle externalisation, sachant que, de notre côté, nous avons bien entendu transmis au gouvernement les études commandées par le Conseil national. Parallèlement, la simple annonce d’une reconstruction sur site ne peut suffire sans un budget prévisionnel, un calendrier et les solutions envisagées, nécessairement extérieures, pendant la période de travaux.

Dans votre communiqué de presse publié le 10 juillet 2025, vous parlez d’une « provocation inutile » qui fragilise le « partenariat qui doit être de mise entre le gouvernement et le Conseil national » : quelles conséquences politiques en tirez-vous ?

Nous sommes responsables. Nous attendons avec la meilleure des volontés l’arrivée du nouveau ministre d’État, le 21 juillet 2025. Comme je l’évoquais récemment en évoquant sa venue, nous avons besoin d’équilibre et d’un développement harmonieux de notre partenariat institutionnel pour conduire nos missions, avec pragmatisme et transparence, au bénéfice des Monégasques, des résidents, et de tous les acteurs de notre prospérité. Dans ce contexte, le dernier communiqué du gouvernement est, de toute évidence, un coup de canif dans ce partenariat. Cela renforcera notre vigilance lors de la présentation de nouveaux dossiers, quitte à prendre nos responsabilités lors du vote des prochains budgets. Pour le reste, cela ne nous détournera pas de nos objectifs au service du pays et des Monégasques, autour du prince Albert II, dont nous saluerons avec enthousiasme les vingt ans de règne, samedi 19 juillet 2025, sur la place du palais.

Pour revenir au début de notre dossier consacré au traitement des déchets à Monaco et à l’usine d’incinération, cliquez ici.

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