Mobilité, retraites, smart-city, négociations avec l’Union européenne, vie politique… Le président et la vice-présidente de la Commission des Intérêts Sociaux et des Affaires Diverses (CISAD) du Conseil national, Thierry Poyet et Caroline Rougaignon-Vernin, ont répondu aux questions de Monaco Hebdo.
Quel bilan tirer des plus de 20 heures de débat au Conseil national pour le budget primitif 2017, en décembre dernier ?
Caroline Rougaignon-Vernin : La communication avec le gouvernement semble plus limpide. Le climat était serein et il n’y a pas eu de grandes tensions. En revanche, je regrette vraiment qu’un grand nombre de questions soient restées sans la moindre réponse et que le Conseil national ait été mis devant le fait accompli pour le port de Vintimille.
Il y a tout de même eu des satisfactions ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Je remercie le gouvernement d’avoir enfin décidé d’aborder le sujet relatif à la retraite des fonctionnaires, avec l’objectif de pouvoir les garantir dans le futur et la volonté de réfléchir pendant les années de budget excédentaire à éviter de laisser supporter cette dette viagère à nos enfants.
Et au sujet des négociations entre Monaco et l’Union européenne ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Concernant la négociation de notre accord d’association avec l’Union européenne (UE), le ministre d’Etat, Serge Telle et le conseiller-ministre de gouvernement des affaires extérieures, Gilles Tonelli, ont démontré leur détermination. Ils ont été parfaitement clairs sur les lignes rouges qui ne seraient pas franchies. C’était bien de le dire à nouveau en séance publique.
C’est donc globalement positif ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Nous devons rester lucides, mais réaliser que nous sommes dans une situation privilégiée. Il faut nous réjouir d’avoir un budget excédentaire, des institutions stables avec une vision à long terme de notre souverain. Nous bénéficions d’une qualité de vie remarquable, avec une sécurité exceptionnelle. Même s’il est vrai que la circulation reste un point de plus en plus délicat.
Thierry Poyet : Le bilan est positif, grâce au travail du président du Conseil national, Christophe Steiner, du vice-président, Marc Burini, et de tous les élus de la nouvelle majorité. Sans effet d’annonce, sans dire « vous allez voir ce que vous allez voir » par presse interposée, pour finalement se coucher le lendemain.
Qu’avez-vous obtenu du gouvernement ?
Thierry Poyet : Nous avons obtenu de nouvelles opérations intermédiaires, la reconduction de la prime exceptionnelle pour tous les fonctionnaires et la consécration du 13ème mois.
Quelles zones d’ombre subsistent ?
Thierry Poyet : Nous avons passé aussi beaucoup de temps sur tout et n’importe quoi…
Quel est le gros point noir ?
Thierry Poyet : Le port de Vintimille en particulier. Et puis, ces séances publiques sont interminables. On ne peut pas être efficaces à 1h du matin, après plus de 8 heures de séance, et après une journée professionnelle, pour ceux qui travaillent. Certains se plaisent à occuper l’espace, à utiliser intégralement les 3 minutes réglementaires à plusieurs reprises, pour discuter du même article, sur le même sujet… Et le plus souvent pour ne rien dire.
Comment jugez-vous l’état de la circulation et des déplacements dans Monaco ?
Caroline Rougaignon-Vernin : La circulation dans Monaco s’est sensiblement améliorée depuis l’ouverture du tunnel descendant. Une proportion importante de véhicules accède désormais directement à Fontvieille, sans passer par le centre de Monaco. De plus, les salariés qui rejoignent Monaco du côté ouest gagnent un temps significatif de trajet et semblent majoritairement très satisfaits.
Tout n’est cependant pas parfait ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Il est exact que le nombre de chantiers en cours, qui rappelons le, participent au modèle économique de notre pays, entraîne forcément quelques embouteillages lorsque les camions rallient leur chantier… On ne peut attendre des investissements publics importants sans en assumer les conséquences désagréables. Mais beaucoup reste à faire.
Thierry Poyet : Globalement, ce n’est pas satisfaisant. C’est du moins mon impression, et je sais que je ne suis pas le seul à le penser.
Que faire alors ?
Thierry Poyet : Il est urgent de créer un tableau de bord de la circulation, avec un historique et une possibilité de mener des analyses et de proposer des pistes d’amélioration. On ne gère bien que ce qu’on mesure. Là, on est dans le subjectif : moi je pense que…
Vraiment ?
Thierry Poyet : Oui. Ce qui est vrai à 8h du matin ne l’est plus à 9h et est encore différent dans l’après-midi. Sans oublier les impacts d’une journée de pluie ou d’un match de foot. Et je ne parle pas des journées de grève à la SNCF… Quels sont les points noirs ? Y a-t-il des secteurs à travailler, des ronds-points à élargir, des feux tricolores dont le cycle ne convient pas ? Aucune idée. On ne gère pas, on est victime.
Quelles pistes de réflexion poursuivre afin de rendre Monaco accessible aux plus de 50 000 salariés qui viennent chaque jour ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Il faut réfléchir à toutes les solutions possibles et surtout n’en écarter aucune a priori. Le rythme soutenu de l’augmentation des emplois en Principauté, dont il faut se réjouir, générera inévitablement une augmentation du trafic routier. Il faut donc tout faire pour maintenir un accès à Monaco dans des délais raisonnables. Il faut réfléchir à des solutions innovantes.
Lesquelles ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Par exemple, pourquoi ne pas réfléchir à des bateaux navettes qui viendraient d’Italie ou de Nice ? Des SkyTran, c’est-à-dire des petites cabines suspendues à un rail développées par la NASA, ou des télécabines qui descendraient de La Turbie ? Ces moyens de transport en site propre sont de plus en plus plébiscités par les grandes villes qui ont adopté ces solutions écologiques et efficaces. Les salariés pourraient rejoindre Monaco sans encombrer les routes. Par la même occasion, ce serait une attraction touristique offrant une vue exceptionnelle sur la Principauté.
D’autres idées ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Plus simple à réaliser, il faudrait trouver un moyen de stimuler le co-voiturage. Et aussi continuer à tenter d’augmenter le nombre de rames de train, la fréquence de passage de ces trains et surtout, leur fiabilité.
Thierry Poyet : Depuis l’ouverture du tunnel descendant, la circulation intra-muros s’est bien améliorée, mais cela ne concerne pas ce qui se passe en amont de la Principauté : le tunnel à la sortie de l’autoroute est toujours autant fermé, la queue des pendulaires se rendant sur Monaco est bien présente…
Faut-il continuer à construire de nouveaux parkings, comme le projet envisagé aux Spélugues ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Ce parking a été promis au Conseil national par le gouvernement lors de la loi de désaffectation demandée par la Société des bains de mer (SBM) alors que nous demandions de rajouter pendant le chantier deux niveaux de parkings sous les jardins du casino. Les conditions présentées par le gouvernement à l’époque ont été modifiées récemment : un coût supérieur et un nombre de places moindre.
Que faire pour résorber les 3 500 demandes de parking qui restent en attente pour les résidents et 3 000 pour les non-résidents ?
Caroline Rougaignon-Vernin : L’Etat doit respecter ses engagements, et ces places de parking restent nécessaires. De nombreuses demandes sont non satisfaites et sont sur liste d’attente depuis des années. En revanche, les nouvelles conditions sont à revoir. De même que le moment le plus opportun pour éviter de trop paralyser Monte-Carlo en menant de front plusieurs chantiers dans le même quartier. Le phasage des différents chantiers doit primer.
Pour faire baisser la circulation, faut-il baisser les tarifs des transports en commun ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Les modifications tarifaires, comme le pari de la gratuité, comportent des conséquences. Il faut les étudier sereinement, mais ne pas fuir le débat. Il faut imaginer le potentiel de communication que cela pourrait représenter d’avoir une Principauté avec un Etat précurseur au sujet de la politique de prise en charge totale ou partielle des transports en commun. Mais je le répète, ce qu’il faut, c’est en discuter et prendre des décisions audacieuses sur ce sujet.
La bretelle d’autoroute de Beausoleil
verra le jour à la rentrée 2019 pour 6,1 millions d’euros, payés à 33 % par Monaco : c’est une bonne idée ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Oui, nous le verrons lorsque cette bretelle sera ouverte, mais cela ne peut qu’être une bonne idée. Aujourd’hui les salariés résidant en France et venant en voiture par l’autoroute ont le choix entre deux sorties : Monaco et La Turbie. Ce qui entraîne des bouchons, soit dans le tunnel de Monaco, soit dans la ville de La Turbie, particulièrement lorsque le tunnel de Monaco est saturé et fermé.
Une sortie de plus, ça changera quoi ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Une sortie de plus permettra de mieux répartir le flux des voitures arrivant à Monaco qui se « dispatcheront » sur trois entrées. Cette meilleure répartition ne pourra qu’améliorer la fluidité des entrées au sein de notre Principauté.
À l’extérieur de Monaco, quels sont les autres chantiers à mener auxquels vous souhaiteriez voir la Principauté s’associer ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Nous pourrions par exemple profiter de l’obligation pour les Etats membres de l’UE, comme la France, d’ouvrir à la concurrence les lignes TER entre 2019 et 2023, avec des appels d’offres possibles dès 2017. Il me semble que ce pourrait être une opportunité historique pour Monaco de reconquérir une plus grande indépendance.
Comment ?
Caroline Rougaignon-Vernin : En participant à la création et à la conduite d’une société de transport ferroviaire transnationale. D’autant plus que Christian Estrosi, le président de la région Paca, a déjà initié une étude et un fort lobbying politique afin qu’un nouvel opérateur exploite la ligne Nice – Vintimille. Cette ligne étant extrêmement rentable, ce pourrait être une réelle opportunité de développement pour notre pays.
Il existe d’autres pistes de travail à l’extérieur de Monaco ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Le site de la Cruella et celui de la Brasca devraient servir de parkings de dissuasion aux sorties de l’autoroute associés avec la réalisation de transports en site propre jusqu’à Monaco : télécabines, funiculaires…
Donc vous croyez vraiment dans les parkings
de dissuasion à l’extérieur de Monaco, cou-
plés avec des liaisons mécaniques, sur le modèle de ce que propose le gouvernement ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Oui, bien sûr ! Il fait s’atteler à toutes les pistes permettant une amélioration. Toutes les mesures sont complémentaires et participent à l’amélioration de notre circulation et au-delà de notre qualité de vie. Ces parkings de dissuasion aux entrées est et ouest de Monaco, couplés avec des liaisons mécaniques et j’espère enfin le transport collectif en site propre qui devrait traverser Monaco, seront déterminants et absolument nécessaires.
Thierry Poyet : Je crois aux parkings de dissuasion, en entrée de ville. Mais à condition que cela soit combiné avec des transports en commun rapides et pas chers. Le projet de téléphérique urbain peut être une réponse. Le sujet est intéressant en tout cas.
Que pensez-vous de la fréquence et de la fiabilité des TER de la SNCF, alors que Monaco a financé dans le passé l’achat de rames de TER ?
Caroline Rougaignon-Vernin : C’est indigne de notre dynamisme économique et navrant pour les salariés. Ils subissent des retards et des annulations à répétition. Ils ne peuvent plus compter sur les trains pour arriver à l’heure à leur travail. C’est exténuant. En l’état actuel des choses, on ne peut difficilement compter sur le rail pour participer à la régulation des problèmes de circulation automobile.
La ville intelligente (smart city), vous y croyez vraiment ou ça n’est qu’un phénomène de mode ?
Caroline Rougaignon-Vernin : J’ai assisté à une conférence remarquable de Joeël de Rosnay, le spécialiste de la « société fluide » sur le thème La ville numérique, la ville humaine. J’ai aussi visité le centre névralgique de la Smart city de Nice qui est pionnière dans ce domaine. Et je pense qu’avec un pays de la taille de Monaco, qui est en fait une ville-Etat, nous avons un atout considérable pour en faire le premier « Smart-pays » !
Pourquoi ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Nous disposons d’un nombre considérable de données stockées de toute part sans même le savoir. Nous avons des jeunes monégasques qui souhaitent travailler sur ce sujet et qui ont des projets. Il leur manque juste l’accès aux données pour présenter leur « preuve de concept ».
La Principauté a vraiment une carte à jouer dans ce dossier ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Monaco pourrait devenir un modèle de pays numérique unique et les plus grandes villes du monde pourraient venir tester leur développement chez nous ensuite. Ce serait une nouvelle fois l’occasion de faire connaître notre pays pour sa compétence. Cela vaudrait toutes les campagnes de communication !
L’Union des syndicats de Monaco a lancé une pétition qui a dépassé les 7 000 signatures pour réclamer le maintien des futurs retraités et le rapatriement des retraités actuels dans le giron des caisses sociales monégasques : vous êtes pour ?
Caroline Rougaignon-Vernin : La demande de l’Union des syndicats de Monaco (USM) est une revendication qui semble n’avoir que peu de chance d’aboutir.
Pour quelles raisons ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Il y a des accords internationaux qui gèrent les pensions de retraite. Ces accords stipulent que les retraités dépendent de leur pays de résidence. Et de toute façon, en allant plus loin, les caisses sociales monégasques n’ont absolument pas les moyens d’y subvenir.
Votre réaction suite à la manifestation de l’USM, fin 2016 ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Plus largement, je trouve que les journées de mobilisation ne correspondent pas à notre réalité économique et sociale, ni à notre temps. À Monaco, il n’est pas efficace de vouloir importer des modèles de contestation du pays voisin. Et pour cause : les salariés savent bien pourquoi ils viennent travailler en Principauté.
La loi sur l’accessibilité a été votée : concrètement, que change ce texte ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Cette loi sur l’accessibilité a été étudiée minutieusement, en profondeur. Et tous les acteurs concernés ou impliqués ont été consultés. Les associations de personnes handicapées, les architectes, les promoteurs… Nous avons souhaité avoir une loi qui soit applicable afin qu’elle soit appliquée. C’est une loi réaliste et adaptée à la Principauté qui permettra de simplifier la vie des personnes souffrant de handicap moteur. Elle leur permettra de pouvoir accéder à tous les bâtiments publics.
Quoi d’autre ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Cette loi oblige aussi à prévoir dans toutes les nouvelles constructions, dès l’origine, des parties communes accessibles et une quantité définie d’appartements adaptables et adaptées. Là encore, le gouvernement et les promoteurs monégasques n’avaient pas attendu la promulgation de la loi pour le faire. Il n’y a aucune demande d’appartement adapté non satisfaite. Aucune liste d’attente. Le quota défini par le gouvernement semble donc être suffisant.
Cette loi ne s’applique pas aux bâtiments construits ou achevés avant le 1er septembre 1947 : aurait-il fallu qu’elle s’applique à tous les immeubles de façon uniforme ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Cette loi ne s’applique pas aux bâtiments construits avant 1947, car cela était structurellement impossible, à moins de tout détruire.
L’ensemble des problématiques liées aux déplacements des handicapés à Monaco sont désormais réglées ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Ces deux projets de lois, sur le handicap et sur l’accessibilité, ont permis d’étudier l’ensemble des problématiques liées au handicap. Il est à noter que le gouvernement n’avait pas attendu la loi pour tout mettre en œuvre pour améliorer au maximum la qualité de vie des personnes souffrant d’un handicap.
Un exemple ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Par exemple, les bus étaient déjà utilisables avant notre loi. Et les arrêts de bus adaptés, de même que les passages piétons. Cependant, et c’est très important, il faudra toujours rester à l’écoute de toute amélioration ou suggestion possible. Nous pouvons toujours faire mieux.
Vraiment ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Des petits détails de la vie quotidienne sont très importants. Ce sont ceux-là qui changent la vie… Par exemple, nous avons été alertés sur la nécessité de prévoir des tables adaptées aux fauteuils roulants dans certains lieux publics ou certains restaurants. Nous avons répercuté cette demande et cela a été réalisé.
Serez-vous candidates pour les élections de février 2018 ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Je le serai uniquement si je suis certaine que je peux apporter quelque chose aux Monégasques et à Monaco. Et bien entendu, si les conditions d’un travail serein et constructif sont réunies.
Alors que les élections nationales de 2018 approchent, la pré-campagne risque-t-elle de ralentir le travail du Conseil national ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Malheureusement je le crains. On le voit déjà avec l’occupation du temps de parole en séances publiques. J’espère que le travail en commissions ne sera pas trop affecté et que le rythme législatif pourra se poursuivre au même niveau que celui atteint au second semestre 2016. Certains sont déjà en campagne. Pour ma part, je poursuivrai mon travail de Conseiller national jusqu’au bout. Nous le devons à nos compatriotes.
Comment jugez-vous l’évolution du paysage politique monégasque ?
Caroline Rougaignon-Vernin : Pour expliquer de façon simplifiée : il y a une nouvelle majorité avec des élus qui sont au travail. Pour le moment c’est notre priorité et nous avançons de façon solidaire.
Comment évaluez-vous le nouveau rapport de force entre les différents groupes politiques du Conseil national ?
Caroline Rougaignon-Vernin : D’autres élus sont déjà en campagne, mais heureusement ils sont minoritaires, ce qui évite de bloquer le travail législatif. Enfin il y a la minorité issue des urnes avec laquelle nous travaillons de façon efficace, sans tension et sans considérations électoralistes.



