Interrogés par Monaco Hebdo, les quatre groupes politiques du Conseil national (1) réagissent aux nouvelles pertes annoncées par la Société des bains de mer pour son exercice 2016-2017.
Alors que la Société des bains de mer (SBM) enchaîne les exercices déficitaires depuis 2010-2011, les élus du Conseil national commencent à trouver le temps long. Globalement critiques, les commentaires sont sans concession. Seul le groupe politique Horizon Monaco (HM), et notamment Laurent Nouvion et Christian Barilaro, reste plutôt en retrait sur ce plan-là, préférant faire « confiance » au directeur des jeux, le Monégasque Pascal Camia et à « l’ensemble des collaborateurs qu’il dirige pour faire de Monaco la référence des casinos en Europe à l’échéance de fin 2018. »
« Pharaoniques »
Du côté de la Nouvelle Majorité (NM), Thierry Crovetto et Christophe Robino, membres de la commission mixte SBM, n’ont pas été surpris de voir cette entreprise creuser sa perte au cours de l’exercice 2016-2017, à -36,4 millions d’euros. Une perte « conforme à nos prévisions, oserais-je dire nos craintes. Les déclarations sans convictions, résignées, prédisant l’amélioration pour l’(es) année(s) prochaine(s) sont mises en défaut par les réalités des chiffres, estime Christophe Robino. Les secteurs hôteliers et locatifs vont mieux, mais le cœur de la SBM, lui, est en train de s’arrêter… » Pendant que du côté de Renaissance et de Jean-Michel Rapaire, on pointe du doigt les investissements lancés par l’entreprise pour rénover son parc hôtelier. Des investissements jugés « pharaoniques », que Renaissance estime ne pas produire « encore les effets escomptés », tout en refusant de « diaboliser les résultats, conséquences directes de ces investissements, nouvelles conventions collectives comprises ». Pour Union Monégasque (UM), Bernard Pasquier note que « le “cash flow” est légèrement positif, la perte nette provenant essentiellement des amortissements et des coûts non récurrents de la mise en place de la nouvelle convention collective ». Ce qui n’empêche pas cet élu de « souligner que la décision politique de maintenir quelques chambres de l’hôtel de Paris ouvertes pendant les travaux a coûté environ 15 millions d’euros à la SBM ».
“Rolling”
Comme souvent, ce sont les jeux qui sont au centre de tous les débats. Si le chiffre d’affaires global est de 458,8 millions d’euros, en léger tassement par rapport à 2015-2016 (-0,6 %), celui des jeux a reculé de 6 %, à 201,7 millions, « avec une évolution défavorable des jeux de table, et, dans une moindre mesure, des appareils automatiques », indique la SBM dans un communiqué. Même les appareils automatiques sont dans le rouge, avec une baisse de 3 %. Pour HM, la SBM est « en train de vivre sa mue » et rappelle que depuis 5 ans, l’entreprise a procédé à une série de réformes : conventions collectives, jeux de tables et appareils automatiques et modification des statuts des salariés des hôtels. Pour Laurent Nouvion et Christian Barilaro, aucun doute : « Ces réformes doivent naturellement être poursuivies. Les jeux de table représentent l’ADN de cette entreprise depuis plus d’un siècle. Et les machines à sous sont devenues un secteur à part entière, rentable et porteur. » Si tous les élus appellent bien évidemment l’actionnaire majoritaire, c’est-à-dire l’Etat, à remettre le secteur des jeux au centre de ses attentions, cela n’empêche pas les questionnements. Chez NM, Thierry Crovetto se demande, alors que la « révolution des jeux devait être l’ouverture 24h/24 du Café de Paris, quel en est le bilan aujourd’hui ? ». Pendant que, toujours pour NM, Christophe Robino s’interroge sur la pertinence de certaines décisions. Comme, par exemple, adapter à Monaco des modèles qui fonctionnent en Asie : « Je fais référence au “rolling”, une technique qui consiste à rémunérer les pertes des joueurs. Ce modèle n’est pas forcément adapté à la taille de notre casino et de nos salles de jeux. En effet, pour que cela fonctionne, il faut que l’on incite les joueurs à rester, à jouer et à rejouer longtemps. Sinon, c’est le casino qui est perdant. » Bernard Pasquier juge, quant à lui, la situation du secteur des jeux « préoccupante », tout en soulignant que ce sont ces mêmes jeux qui font « vendre des chambres d’hôtel et qui contribuent positivement à la location d’appartements. Ne l’oublions jamais. »
« Danger »
Alors que les pertes s’accumulent d’années en années, la SBM s’est lancée dans une coûteuse rénovation de ses infrastructures : remise à niveau de l’hôtel de Paris, démolition du Sporting d’Hiver, création à proximité de la place du casino de commerces de luxe, de résidences haut de gamme, de bureaux, d’espaces dédiés aux loisirs… Et la note est salée, puisqu’elle se monte à environ 690 millions d’euros. Si l’entreprise a misé sur une augmentation de capital pour financer ces travaux, elle a aussi dû emprunter aux banques 350 à 400 millions pour boucler l’ensemble de ces opérations. Des investissements colossaux qui poussent Jean-Michel Rapaire et Renaissance à considérer que le groupe SBM sera « plus qu’en danger, si le pari sur l’immobilier s’avère un échec. L’inquiétude provient de la stratégie sociale mise en place depuis 2010 qui est répressive, anxiogène, frustrante, et contre-productive. » Plus confiant, HM semble convaincu que ces « infrastructures seront le produit d’appel de demain, avec un service qui doit être irréprochable. Monaco est la destination de luxe que le monde nous envie. » L’occasion aussi pour HM de critiquer les « donneurs de leçon dans notre beau pays qui ne savent pas lire un compte d’exploitation, encore moins d’une entreprise cotée en bourse, avec les obligations légales que cela représente. »
Flous
À l’heure de faire les comptes, forcément, on cherche à comprendre et à établir les responsabilités. Sans hésiter, Jean-Michel Rapaire et Renaissance se tournent vers « l’équipe dirigeante, le conseil d’administration et l’Etat, qui est l’actionnaire majoritaire. La SBM a une redevance très faible, en contrepartie d’un rôle social important en Principauté. La SBM essaye de se désengager de son rôle social, nous attendons de l’Etat qu’il s’y oppose. L’Etat doit assumer ses responsabilités. » Pour NM, Thierry Crovetto va plus loin encore : « Il est plus que temps que l’actionnaire majoritaire prenne acte de l’échec du management et prenne les décisions qui s’imposent, avant que ce ne soit trop tard. » Les échanges d’informations semblent difficiles et même assez flous entre les élus du Conseil national et la SBM, comme le révèle Christophe Robino : « Il paraît incroyable que le gouvernement ne puisse pas nous répondre sur la communication du business plan de cette entreprise. » Pour UM, Bernard Pasquier analyse cette question sous un autre angle. Après avoir lui aussi constaté que « malgré ses efforts » la SBM « n’a pas réussi à retourner la tendance », cet élu n’hésite pas : « La vraie question que l’on doit se poser est : cette tendance peut-elle être renversée, ou bien doit-on considérer les jeux comme un produit d’appel pour les autres activités du groupe ? »
« Fantômes »
Une certitude, s’il faut faire des économies, Jean-Michel Rapaire et Renaissance ne manquent pas d’idées : « Il faudrait déjà s’assurer que tous les travaux effectués par la SBM correspondent aux prix réels du marché. Car les prestataires extérieurs coûtent des fortunes à la SBM. Il y a aussi les postes fantômes, à fort émolument. La SBM conserve dans des placards dorés bon nombre de personnes débarquées de leur poste, qui continuent de toucher des salaires plus que conséquents, pour rester à leur domicile. » L’élu NM Thierry Crovetto ironise : « Je ne sais pas sur quoi la SBM peut faire des économies, puisque, malgré nos demandes, nous n’avons pas accès à une ventilation analytique des charges… » Plutôt que de faire des économies, Crovetto verrait d’un bon œil une relance de l’activité et du chiffre d’affaires. Sauf que le plan de relance des jeux et la mise en place d’un statut unique pour les salariés de ce secteur ne se traduit pas, pour l’instant, par des résultats économiques concrets. Pour son collègue Christophe Robino, ce n’est pas du côté des secteurs hôteliers et locatifs qu’il faut chercher tant que les travaux ne sont pas terminés. C’est sur les jeux que cet élu NM s’interroge : « Quel est le bilan réel, annoncé à grand renfort de publicité, de l’ouverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 de la salle des jeux du Café de Paris ? Combien a coûté la construction de la terrasse fumeur du Café de Paris ? Pour quels bénéfices et avec quelles conséquences pour les salariés ? »
« Escroquerie »
Alors, le secteur immobilier de la SBM sert-il désormais à payer les croupiers ? C’est ce qu’avait annoncé l’élu UM Bernard Pasquier en séance publique, au Conseil national, en décembre 2016, provoquant des réactions en cascades. Six mois plus tard, il ne varie pas : « Ce n’est pas une hypothèse, mais bien la réalité. Historiquement, les jeux ont fait la richesse de la Principauté et de la SBM. Actuellement, les jeux perdent de l’argent, l’hôtellerie et l’immobilier en gagnent. » Du côté de Jean-Michel Rapaire et de Renaissance, on ne partage évidemment pas cette analyse : « En aucun cas l’immobilier paie le salaire des croupiers. Cet argument relève de l’escroquerie intellectuelle. Les recettes des jeux assument complètement les salaires des croupiers. Dans l’avenir, l’immobilier de la SBM va contribuer à payer l’ensemble des salariés de la SBM, direction générale et postes fantômes compris. » Sur cette question sensible, Thierry Crovetto rappelle que « l’activité immobilière constitue un des trois piliers de l’entreprise, mais ne doit pas remplacer les deux autres, ni masquer les échecs de la stratégie de la direction sur les deux autres pôles ». Il faut que la SBM diversifie ses activités et ne se repose pas uniquement sur « notre pétrole immobilier », insiste pour sa part Christophe Robino : « La redynamisation du secteur des jeux, outre son importance sociale, est aussi un moyen d’assurer le succès des activités hôtelières et des secteurs du luxe. »
Rouge
La nouvelle contre-performance des jeux en ligne avec Betclic, dont la SBM est actionnaire à 50 %, alimente aussi les interrogations chez les élus du Conseil national. « Est-ce que le problème vient des jeux en ligne ou bien de Betclic ? D’autres entreprises du secteur semblent bien “performer”…», avance Thierry Crovetto. Du coup, la SBM a décidé de faire revenir le fondateur de Betclic, Nicolas Béraud, six ans après son départ. Créé à Londres en 2005 par Béraud et basé à Malte, cet opérateur de paris sportifs français était sorti du rouge après six ans de pertes grâce à la Coupe du monde 2014 au Brésil : il avait alors réalisé un modeste bénéfice de 800 000 euros, pour un chiffre d’affaires de 300 millions. Mais Betclic vient de replonger dans le rouge et cela agace les élus. « Avec le recul, la SBM n’aurait jamais dû rentrer dans Betclic, estime Jean-Michel Rapaire et Renaissance. La SBM aurait encore de la trésorerie. Et la vente des actions Wynn Resorts n’aurait pas servi à éponger le désastre Betclic. » Plus nuancé, Christophe Robino estime que si l’ensemble des opérateurs de jeux en ligne connaît les mêmes difficultés, il faudrait songer à « vite arrêter les frais ». UM et Bernard Pasquier jugent, quant à eux, que ce « n’est pas le moment de sortir » de Betclic.
Doutes
Parmi les multiples raisons invoquées par la direction de la SBM pour expliquer ses mauvais résultats, il y a bien sûr les coûts liés aux nouvelles conventions collectives pour les jeux de table et les appareils automatiques. Entre 2014 et 2016, la SBM a versé près de 19 millions d’euros. « Cette convention devait être une bonne chose pour l’entreprise. On a vu ses résultats sur le plan financier et sur le climat social toujours pesant. Le statut unique expliquerait-il aussi la stagnation de l’activité ? », se demande Thierry Crovetto. Pas convaincu par ces nouvelles conventions collectives, son collègue Christope Robino en a listé les conséquences : « Il y a eu beaucoup plus de départs en retraite que prévu, les recrutements n’ont été que partiellement anticipés, freinant les promotions au sein de l’entreprise, obligeant à rappeler des employés sur leur temps de repos et créant des carences au niveau de l’encadrement des jeux. Le malaise social est palpable au sein de l’entreprise : absentéisme, inquiétude pour l’avenir. Tout ça n’est sûrement pas propice à la performance et au dialogue. » Pour Jean-Michel Rapaire et Renaissance, dépenser moins serait une erreur pour la SBM. Le surcoût pour les conventions collectives est taxé d’« épiphénomène », pendant qu’une politique de réduction des coûts est envisagée comme « contre-productive, tant commercialement, car on s’éloigne du grand luxe et du niveau de prestation sur lequel l’entreprise appuie son image et sa réputation, que socialement, avec le rôle social que la SBM doit assumer en échange d’une redevance très faible versée à l’Etat. » Et visiblement, du côté des salariés des jeux, l’ambiance est toujours aussi lourde. Ce ne sont pas les résultats 2016-2017 qui vont lever les doutes. « L’inquiétude provient de la stratégie sociale mise en place depuis 2010 qui est répressive, anxiogène, frustrante, et contre-productive », assure Rapaire. Chroniquement déficitaire et à la recherche de relais de croissance en Asie, notamment au Japon et à Macao, la SBM est désormais au bout de la planche : il faudra vite renouer avec des résultats positifs, sans quoi la contestation pourrait devenir bien plus forte encore.



