samedi 3 décembre 2022
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Économie bleue et hydrogène vert : des investissements stratégiques ?

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En septembre 2022, au Yacht-Club, à l’occasion de la dernière conférence d’investissement de la banque Richelieu Monaco, Marie-Hélène Royet, directrice des investissements, et Nicolas Rajner, CIO adjoint de cet établissement, ont livré leur expertise sur les investissements en eau et en hydrogène vert. Ils en parlent avec Monaco Hebdo.

L’économie bleue est encore méconnue, malgré une place grandissante dans les stratégies de développement durable des institutions : aujourd’hui, est-elle suffisamment accessible aux particuliers ?

Marie-Hélène Royet : L’eau, que l’on surnomme souvent « l’or bleu », est une thématique d’investissement incontournable. L’idée n’est évidemment pas de spéculer sur sa pénurie, mais plutôt d’investir dans les entreprises qui gravitent autour de cet enjeu, c’est-à-dire des entreprises qui savent gérer et préserver ce bien, qui sera de plus en plus précieux. Tous les défis qui touchent le domaine de l’eau sont autant d’opportunités de croissance structurelle, et donc d’investissement. Alors que la Terre est recouverte de plus des deux tiers d’eau, 96,5 % est salée. Seulement 2,5, % est de l’eau de source ; enfin seulement 0,3, % est de l’eau accessible.

Comment mesurer la fiabilité des entreprises qui s’engagent dans l’économie bleue ?

Marie-Hélène Royet : Les rapports extra-financiers servent à l’entreprise à communiquer sur les implications environnementales de ses activités. Ils constituent un fondement important de la politique de responsabilité sociétale des entreprises vis-à-vis de ses parties prenantes, des citoyens et de l’État.

Cet investissement “bleu” passe-t-il nécessairement par l’achat d’“exchange traded funds” (ETF) (1) ?

Marie-Hélène Royet : Les solutions d’investissement sont variées, et les ETF sont une solution d’investissement parmi d’autres, pour jouer la thématique de l’eau. Toutefois, il est possible de construire des portefeuilles pour des clients avec une appétence plus particulière pour des entreprises en direct. L’avantage d’investir dans des entreprises directement, permet de jouer « des histoires » particulières, mais expose évidemment l’investisseur à des risques spécifiques quant à ces entreprises. À titre d’exemple, nous gérons un certificat diversifié sur une petite trentaine d’entreprises sur lesquelles nous concentrons nos convictions. Depuis plusieurs années, des fonds ont aussi été lancés sur cette thématique.

Pêche durable, développement de l’éolien marin, biotechnologies marines… Que permet de financer l’investissement bleu ?

Marie-Hélène Royet : Du fait de la prépondérance de l’eau sur notre planète, nous devons chercher à l’exploiter de manière plus optimale, pour assurer la soutenabilité de notre croissance économique. Cela passe effectivement par le développement de l’éolien marin et des biotechnologies marines. De manière plus générale, les innovations technologiques assureront la croissance du secteur de l’eau. Cette ressource, en passe de devenir le pétrole du XXIème siècle, est désormais au cœur des préoccupations de la plupart des secteurs économiques. Les leaders technologiques, eux-mêmes, doivent investir pour réduire leur consommation en eau, par exemple. Les “datas centers” et la production de semi-conducteurs sont particulièrement consommateurs en eau. L’agriculture, qui représente 70 % environ de la consommation globale en eau, doit investir pour continuer à produire, tout en réduisant sa consommation, grâce à l’intelligence artificielle, notamment.

Face aux phénomènes de canicule marine, auxquelles est confrontée la Méditerranée, vers quel type de valeurs se tourner pour avoir un impact ?

Marie-Hélène Royet : La température de la mer Méditerranée a atteint 30 degrés pendant l’été 2022. Les températures enregistrées dernièrement sont supérieures de 4 à 6 degrés aux normales saisonnières, ce qui bouleverse la faune et la flore de la grande bleue. Un rapport du WWF, intitulé « L’effet du changement climatique en Méditerranée : histoires d’une mer en surchauffe », stipule que les températures en Méditerranée augmentent 20 % plus vite que la moyenne mondiale. La France, et notamment le pourtour méditerrannéen, fait partie des zones qui s’assécheront les plus vite dans le monde. Des entreprises offrent des solutions ciblées par type d’activité, afin de réduire la consommation en eau. Nous proposons d’investir dans des entreprises qui proposent ces technologies innovantes. Mais les investisseurs peuvent aussi avoir un impact en se tournant vers des entreprises ayant les meilleures pratiques, à savoir, les entreprises qui publient, lors de la publication de leurs résultats, l’évolution de leur consommation en eau, et qui démontrent qu’elles s’attaquent de manière concrète à ce sujet.

La principauté a investi 10 millions d’euros au capital d’Ocean 14 Capital (O14C), pour financer des projets dits durables : que penser de cette dynamique ?

Marie-Hélène Royet : C’est une démarche louable et importante. Par l’intermédiaire de son fonds de réserve constitutionnel, cette injection dans le fonds d’investissement britannique O14C, dédié à l’économie bleue, a pour objectif de financer des actions et projets d’entreprises soutenables, destinés à la préservation des océans, en soutenant l’objectif de développement durable 14, à savoir « la vie sous la mer ». Les États ont un rôle capital à jouer. Prenons l’exemple du fonds conjoint des Nations unies pour les Objectifs de développement durable (ODD). Il s’agit d’un fonds fiduciaire multipartenaire, qui soutient les États membres en réduisant les risques pour les investissements qui accélèrent la réalisation des ODD.

Marie Helene Royet
« Les investisseurs peuvent aussi avoir un impact en investissant dans les entreprises ayant les meilleures pratiques, à savoir, les entreprises qui publient lors de la publication de leurs résultats, l’évolution de leur consommation en eau, et qui démontrent qu’elles s’attaquent de manière concrète au sujet. » Marie-Hélène Royet. Directrice des investissements à la banque Richelieu Monaco. © Photo Banque Richelieu

L’Union européenne (UE) prévoit la création d’une banque publique dédiée au développement de l’hydrogène, avec un budget de 3 milliards d’euros : est-ce une bonne nouvelle pour le marché européen de l’hydrogène ?

Nicolas Rajner : L’Europe a l’avantage d’un taux de pénétration élevé des énergies renouvelables, ce qui permet de faciliter la production d’hydrogène le plus propre, le vert. Les nombreux investissements annoncés mettent en exergue une vision de long terme. La période 2020-24 est la phase initiale : 5 milliards d’euros de financement viennent d’être annoncés par l’Europe. La période 2024-30 permettra de réaliser le déploiement et les économies d’échelle, et 2030-2050 sera la période de la maturité. Certains analystes estiment que l’hydrogène vert répondra à près d’un quart de la demande globale d’énergie.

Le développement de l’hydrogène fait aussi partie du plan « REPowerEU », visant à réduire la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie : est-ce crédible en termes de production ?

Nicolas Rajner : En tout cas, les intentions sont crédibles. Après la première vague de Covid-19, en juillet 2020, l’Europe a clairement pris le parti de la relance par la transition énergétique. C’est le fameux “green deal” européen. Ce “green deal” concentre près de 600 milliards d’euros d’investissements du plan de relance NextGenerationEU, et l’hydrogène en fait partie. Aujourd’hui, la crise énergétique que nous vivons avec la guerre en Ukraine, force l’UE à accélérer sur tous les fronts. Une enveloppe additionnelle de 210 milliards d’euros a d’ailleurs été annoncée ce mois-ci par la présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, afin de pouvoir diversifier le mix énergétique en vue de pouvoir être totalement indépendant du gaz russe d’ici 2027.

Quels secteurs vont avoir besoin d’hydrogène pour se « décarbonner » ?

Nicolas Rajner : Pour rappel, l’hydrogène est vecteur d’énergie polyvalent et une solution efficace de stockage d’énergie. Utilisé comme moyen de stockage, il permet de soulager le réseau électrique dans les périodes de forte production, les énergies renouvelables ne produisant pas toujours assez quand nous en avons besoin, pour ensuite venir combler le déficit dans les périodes de pics de consommation. L’hydrogène peut devenir une solution compétitive, et à faible émission de carbone avant 2030 dans un certain nombre d’applications qui incluent l’acier, les engrais, les raffineries, les véhicules lourds… Si on prend l’exemple de l’acier, difficile à « décarbonner » : les hauts fourneaux transforment le minerai de fer en acier purifié, en ajoutant du charbon et en les faisant fondre tous les deux à très haute température. L’hydrogène a deux fonctions : il peut remplacer le charbon à la fois comme combustible pour alimenter le haut fourneau, mais aussi pour purifier le minerai de fer. Le tout sans produire de CO2. Arcelor Mittal, premier sidérurgiste mondial, est en train d’investir près 1,2 milliard d’euros pour construire une usine fonctionnant 100 % à l’hydrogène vert dans le nord de l’Espagne. Il souhaite accélérer en raison du coût devenu exorbitant des énergies fossiles, qui a forcé la fermeture de quelques-uns de ses hauts fourneaux au cours du mois de septembre.

L’hydrogène « vert » est la cible de critiques d’organisations environnementales, qui estiment que sa production est polluante, car dépendante du charbon et du gaz : des technologies permettent-elles de réduire ses émissions de CO2 ?

Nicolas Rajner : À l’inverse de l’hydrogène noir qui est produit à partir de charbon, ou gris, qui est fabriqué à partir de gaz naturel, si la source d’électricité provient d’énergies renouvelables, on parle alors d’hydrogène vert, exempte de CO2. Sur les cinq continents, les projets abondent. Certains sont déjà opérationnels et d’autres sont en cours de construction ou de design. Mais ce que l’on observe c’est une nette accélération, en particulier en Europe, en Chine, et en Australie. De grands acteurs du monde des énergies fossiles foisonnent d’idées dans ce domaine comme Shell, Total Energies, mais aussi des spécialistes des gaz industriels comme Linde, Air Liquide, ainsi que des constructeurs de véhicules lourds, comme Hyundai ou encore Alstom.

Nicolas Rajner
« Il faut rester vigilant vis-à-vis des fabricants d’électrolyseurs et de technologies, qui sont souvent de petites entreprises avec un profil très volatile. Parmi celles-ci émergeront sûrement des grands vainqueurs, mais il y aura aussi beaucoup de déceptions. » Nicolas Rajner. CIO adjoint à la banque Richelieu Monaco. © Photo Banque Richelieu

Est-ce un investissement performant aujourd’hui ?

Nicolas Rajner : Il existe un certain nombre de façons d’exposer vos portefeuilles à cette thématique, de fonds actifs investissant sur toute la chaîne de valeur d’ETFs et des titres en direct. Tout d’abord, il faut rester vigilant vis-à-vis des fabricants d’électrolyseurs et de technologies, qui sont souvent de petites entreprises avec un profil très volatile. Parmi celles-ci émergeront sûrement des grands vainqueurs, mais il y aura aussi beaucoup de déceptions. S’agissant des valeurs individuelles, nous pensons que les grands groupes de gaz industriels, comme Linde et Air Liquide en Europe, ou encore Air Products aux Etats-Unis, sont aujourd’hui les mieux placés pour bénéficier de cette thématique.

Cet investissement se mesure sur le temps long ?

Nicolas Rajner : Dans nos portefeuilles, nous sommes exposés à la transition énergétique depuis juillet 2020, soit depuis maintenant plus de deux ans, au travers d’un certificat activement géré par notre équipe et regroupant les quatre principaux thèmes de la révolution verte, à savoir la mobilité, le bâtiment, l’économie circulaire, et l’énergie, bien entendu. Cette thématique, comme tout investissement en actions, doit s’envisager pour le long terme. Selon les usages, les conditions locales et la trajectoire d’optimisation des coûts, il faudra attendre plusieurs années pour constater les effets positifs concrets. Certains analystes estiment qu’une diffusion large d’un hydrogène propre, de l’énergie à la mobilité en passant par les usages chimiques, pourrait éviter jusqu’à 5 gigatonnes d’émissions de CO2 par an, soit 15 % du niveau actuel. Le momentum auquel nous assistons est sans précédent.

1) Les “exchange traded funds” (ETF), que l’on qualifie aussi de “trackers”, sont des fonds d’investissement émis par des sociétés de gestion sur des thématiques et des marchés spécifiques.

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Monaco Hebdo