lundi 23 mai 2022
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Commerces?: « Nous manquons de vision à long terme »

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Nicolas Matile-Narmino
© Photo Monaco Hebdo.

Le nouveau président de l’Union des commerçants et artisans de Monaco (UCAM), Nicolas Matile-Narmino plaide pour une ouverture des commerces le dimanche et dénonce le manque de cohérence commerciale dans les quartiers. Interview relue.

Monaco hebdo?: En avril dernier, vous avez succédé à Pierre Brezzo à la tête de l’UCAM. Pourquoi ce choix??
Nicolas Matile-Narmino?: Pendant 25 ans, Pierre Brezzo a énormément donné de sa personne pour défendre les commerçants. Etant donné qu’il a exprimé la volonté d’arrêter et qu’il n’était évidemment pas question d’abandonner la représentation de notre profession, il m’a demandé de lui succéder. J’ai commencé l’associatif en 1995, en m’occupant des commerçants du Park Palace. Puis, de fil en aiguille, je me suis intéressé à l’UCAM. Je suis membre depuis presque 10 ans désormais. Je m’inscris totalement dans la continuité de son travail.

M.H.?: Avez-vous le sentiment que les revendications de l’UCAM soient suffisamment prises en compte??
N.?M-?N.?: Si Pierre Brezzo n’a pas réussi à faire avancer certains dossiers, je n’ai pas la prétention d’y arriver. Mais il me reste l’envie d’essayer. Je ne suis pas là pour tout révolutionner. Pierre a passé beaucoup de temps à se battre, souvent contre des moulins à vent. C’est un investissement parfois un peu frustrant. Mais la voix de l’UCAM est quotidiennement entendue. Notamment au gouvernement, au Conseil stratégique pour l’attractivité (CSA), au Conseil économique et social (CES) ou encore au Conseil national par l’intermédiaire de tous nos représentants dans ces institutions. Mais aussi lors des nombreuses commissions organisées avec l’inspection du travail et l’USM. Des commissions qui touchent par exemple aux licenciements et aux reclassements des salariés ou encore à l’arbitrage des loyers. Nous devons régler des cas concrets. Nous avons aussi des représentants au tribunal du travail, à la Fédération patronale, ou encore à la Chambre de développement économique (CDE). Sans oublier la défense quotidienne des commerçants et de leurs problématiques auprès des autorités.

M.H.?: Quels sont les dossiers que vous allez justement défendre??
N.?M-?N.?: Il y a 45?000 pendulaires qui viennent chaque jour travailler en principauté. Or, il y a très peu de commerces qui correspondent à leur pouvoir d’achat. On leur propose soit du Camaïeu, soit du Channel… Il manque en principauté toute une gamme moyenne de commerces. Ces pendulaires reviendraient à Monaco, y compris le week-end, s’il y avait une offre commerciale cohérente qui leur correspond. Je veux qu’on se batte contre Cap 3000, San Remo, Nice et Cannes. Nous manquons de vision à long terme sur notre urbanisme commercial. Il faut que des études de marché soient effectuées sur les besoins dans chaque quartier pour créer une offre commerciale cohérente et se fixer des objectifs à long terme. Se projeter sur 10, 20 ou 30 ans. Il est à mon sens également nécessaire de favoriser l’installation d’une ou deux enseignes locomotives, comme Zara, qui vont drainer plus de monde. Dans les locaux domaniaux, les Monégasques doivent être également mieux aiguillés, aidés et accompagnés, lorsqu’ils ouvrent un commerce pour éviter qu’ils n’aillent au casse-pipe. Accorder un commerce à un Monégasque, ce n’est pas faire du social car si ce commerce ne correspond pas à un besoin réel, au final tout le monde y perd. Rappelons-nous de certains commerces de la darse sud ou de l’allée Lazare Sauvaigo qui sont en souffrance.

M.H.?: Comment expliquez-vous justement que certaines voies commerçantes, comme la rue Caroline ou encore le boulevard des Moulins soient si peu dynamiques??
N.?M-?N.?: ll faut bien l’avouer. Cela fait 15 ans que la rue Caroline est minable. L’offre commerciale n’y est pas attractive. Les commerces qui subsistent y arrivent par leur notoriété et leur qualité, mais demeurent au milieu de commerces parfois fermés depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Avec comme voisins des banques, des assurances et autres agences immobilières. Je n’ai aucun grief contre ces derniers. Il faut juste faire preuve d’honnêteté. Sans une offre cohérente, pas de clients. Encore moins le week-end?! Quant au boulevard des Moulins, il y a une ordonnance qui stipule que les bâtiments donnant sur le boulevard des Moulins doivent développer une façade commerciale relevant des catégories de commerces de détails, réparation d’articles domestiques, hôtels et restaurants etc. (1). Ce qui exclut donc les banques ou encore les assurances… Force est de constater que cette ordonnance souveraine n’est pas respectée à ce jour. C’est bien dommageable comme chacun peut le constater.

M.H.?: Que préconisez-vous??
N.?M-?N.?: Bien que je sois un libéral convaincu et que je ne souhaite pas du tout réglementer l’ensemble de la Principauté, je reste convaincu qu’il faut ordonnancer certaines zones spécifiques. On pourrait envisager des zones de commerce sur une partie du boulevard des Moulins, de la rue Grimaldi, de la rue Caroline et du futur îlot Rainier III. Il faut surtout adapter l’offre à la demande et aux besoins des consommateurs et recréer dans les quartiers une offre commerciale cohérente comme savent si bien le faire les centres commerciaux. Rendons-nous à l’évidence. Le succès du Métropole, qui est incontestable, repose sur plusieurs choses?: une enseigne leader, une concentration de commerces cohérents et dynamiques. Le tout aiguillé par des professionnels qui encadrent la gestion du centre et du quartier?! Les résultats?: des chiffres d’affaires/m2 par boutique très élevés, un prix du loyer au m2 des plus importants à Monaco et certainement des recettes de TVA par commerce des plus intéressantes pour l’Etat. C’est une dynamique triplement gagnante. A la fois pour le commerçant, le bailleur et l’Etat… Alors pourquoi ne pas essayer de mettre nos quartiers commerçants dans cette même dynamique?? Ce n’est qu’une question de volonté. Cela ne se fera que si nous avons un gouvernement volontaire et partenaire, des propriétaires raisonnables et ensemble, une vision moderne de Monaco.

M.H.?: Le débat sur l’ouverture des commerces le dimanche a-t-il évolué??
N.?M-?N.?: Aujourd’hui, il y a des contraintes fiscales et sociales qui font qu’ouvrir les commerces le dimanche est encore compliqué et économiquement pas viable pour une majorité de commerces. De plus, Monaco est un pays catholique… Il y a donc un certain nombre de barrières que le gouvernement ne semble pas prêt pour l’heure à franchir. Pour ma part, je pense qu’il faut complètement libéraliser l’ouverture le dimanche, mais pas toute l’année. En devenant par exemple une zone estivale du mois de juin au mois de septembre, comme cela se pratique à Saint-Tropez ou Aix-en-Provence. Certains disent même qu’il faudrait que le gouvernement offre la TVA le dimanche… 20 % de remise, ça peut faire venir les clients, non??

M.H.?: Votre sentiment sur les commerces de la darse sud??
N.?M-?N.?: Malgré un début hésitant, la darse sud est globalement une vraie réussite. Dans cette zone, l’Etat a créé une vraie dynamique avec un pôle restauration où le client trouve une offre variée et compétitive. La Brasserie, l’F (ex-Pizza art), ou encore l’Explorers pub ont réussi à trouver une large clientèle. J’espère que le Zest et le Black Legend trouveront la voie du succès comme le Before. En revanche, je suis très satisfait que Richard Borfiga ait pris les rênes du Life club. Ce sera une nouvelle locomotive pour Monaco. Car qu’on le veuille ou non, les gérants du Karé(ment) ont révolutionné quelque chose en principauté. Cette boîte de nuit attirait près de 2000 personnes voir plus tous les week-ends en principauté. Ce qui est colossal et ça prouve, encore une fois, qu’avec le bon concept on peut faire venir du monde à Monaco.

M.H.?: Le commerce de luxe se porte bien à Monaco??
N.?M-?N.?: Il faut savoir que ces deux dernières années, certaines marques internationales de luxe ont réalisé des chiffres d’affaires supérieurs à Cannes qu’à Monaco. Ce qui n’était rarement, voir jamais arrivé dans le passé. A Cannes, il y a au moins une trentaine de marques luxueuses qui manquent à Monaco. Toutefois, la réorganisation proposée par la SBM à l’horizon 2020 avec le nouveau Sporting d’hiver est assez extraordinaire et devrait permettre d’offrir des surfaces adaptées à ce commerce de grand luxe et rivaliser largement avec Cannes et d’autres villes concurrentes.

M.H.?: Dans 5 mois auront lieu les élections nationales. Votre prédécesseur avait indiqué dans nos colonnes qu’il souhaitait ne pas s’engager en politique pour rester libre et indépendant mais suivre l’élu Philippe Clérissi, quel que soit son ralliement politique. Vous êtes dans la même logique??
N.?M-?N.?: Je suivrai n’importe quel élu qui ira dans le sens des commerçants et dans le développement d’un commerce compétitif et attractif. Je sais que Philippe Clérissi défend vivement nos idées depuis plusieurs années maintenant.

M.H.?: En février 2011, dans nos colonnes, Pierre Brezzo et Philippe Clérissi avaient vivement critiqué les syndicats. En exprimant leur agacement concernant les manifestations et les appels à la grève lancés par l’USM. Est-ce également votre sentiment??
N.?M-?N.?: Je suis convaincu moi aussi que l’environnement monégasque est plus que favorable pour les salariés et les retraités. Ce n’est pas le moment de polémiquer sur tous ces avantages qui existent à Monaco, comme un niveau de retraite nettement supérieur à la France, des salaires moyens bien au-dessus, une sécurité sociale des plus généreuses etc. Il faut rester lucide et ne pas détruire cet équilibre qui existe à Monaco et qui a fait notre succès. Nos princes, nos gouvernants, les employeurs, ont toujours fait preuve de modération et de justesse envers les salariés monégasques. Je crois que Monaco ne doit pas être le théâtre d’une caricature du syndicalisme de base comme vous pouvez le voir en France. Il y a au sein de l’USM des gens constructifs. Mettons nous autour d’une table et discutons intelligemment sur les faits, avec des vrais chiffres, sur le principe des syndicats allemands. Mais pas dans la rue.

(1) Ordonnance souveraine N° 1.172 du 15 juin 2007

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