lundi 9 mars 2026
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Sortie de la liste grise du Gafi — Robert Laure : « Tout va dans le bon sens, mais ce n’est pas terminé »

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Pourquoi la Principauté est-elle maintenue en liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) (1) malgré ses efforts effectifs en matière de lutte anti-blanchiment ? Robert Laure, président de l’Association monégasque des activités financières (Amaf), livre son analyse à Monaco Hebdo.  Propos recueillis par Clément Martinet

Quels sont les points qui ont réellement été examinés par le Gafi, avant de maintenir Monaco sous surveillance renforcée ?

Les six points initiaux, déclinés en dix chapitres, ont fait l’objet de rapports d’étapes réguliers présentés par les autorités monégasques au Gafi. À chaque réunion plénière, le Gafi a fait part de sa satisfaction. Les premières communications soulignaient même la qualité des réalisations et la capacité d’anticipation sur son agenda de la Principauté. Lors de la dernière rencontre, celle qui a conduit à la communication de février 2026 [à ce sujet, lire notre article Monaco reste en liste grise : le Gafi demande des sanctions « réellement efficaces », publié dans Monaco Hebdo n°1 411 – NDLR], il restait essentiellement trois sujets, ou plutôt deux, dont l’un se déclinait en deux volets : la qualité et la célérité des déclarations de soupçon, et les sanctions, à la fois administratives et pénales. Pour les déclarations de soupçon, le Gafi a explicitement reconnu et validé la qualité du dispositif mis en place.

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En revanche, les sanctions demeurent un point sensible ?

Sur les sanctions, Monaco a présenté un état des lieux, mais avec un historique limité, qui ne remontait pas au-delà de juin 2024. Il a d’abord fallu mettre en place l’Autorité monégasque de sécurité financière (AMSF), nommer un responsable du pôle sanctions, désigner un magistrat instructeur [l’AMSF été créée en Principauté par la loi n° 1 549 du 6  juillet  2023 pour remplacer le Service d’Information et de Contrôle sur les Circuits Financiers (SICCFIN) dans la lutte contre le blanchiment, le financement du terrorisme et la corruption. L’AMSF a réellement débuté son activité en tant qu’autorité administrative indépendante à partir du 30  septembre  2023 – NDLR]. Tout cela prend du temps. Cela étant, des sanctions ont déjà été prononcées. Des sanctions administratives ont été publiées sur les supports officiels, le plus souvent de manière anonyme, afin d’éviter toute stigmatisation. Deux sanctions ont toutefois été nominatives, dans des cas où la gravité et la répétition des manquements le justifiait. Il existe aussi des sanctions non publiées, liées à des manquements instruits selon la procédure de sanctions simplifiées. A ce jour, le montant total de ces sanctions approcherait les 400 000 euros.

« Il existe aussi des sanctions non publiées, liées à des manquements instruits selon la procédure de sanctions simplifiées. A ce jour, le montant total de ces sanctions approcherait les 400 000 euros »

Ce montant peut paraître faible au regard des sommes potentiellement blanchies à l’échelle internationale ? 

Ce n’est pas réellement la question au regard de ce type de sanction, dont le montant unitaire est limité à 5 000 euros maximum. L’enjeu est de vérifier que l’AMSF exerce pleinement son rôle d’autorité de supervision et de contrôle, ce qui est le cas. Les sanctions ne peuvent pas être anticipées : elles interviennent après des analyses approfondies et des missions sur place. Ces éléments ont certainement été présentés au Gafi. Pour les sanctions pénales, la situation est différente. Elles ne font pas l’objet de communications institutionnelles, sauf lorsqu’elles sont relayées par la presse. Mais il suffit d’observer l’activité du service de gestion des avoirs saisis pour constater qu’il administre aujourd’hui un patrimoine conséquent. Entre la saisie et la confiscation, un jugement est nécessaire, ce qui relève du temps judiciaire.

Pourquoi ce volet sanctions semble-t-il aujourd’hui plus bloquant qu’auparavant ?

La question des sanctions figurait dès l’origine dans le programme. Mais elles ne peuvent intervenir qu’en bout de chaîne, après la conformité et l’effectivité des dispositifs. Il ne s’agit pas de produire un volume de sanctions, mais des sanctions de qualité. Or cette qualité suppose un historique suffisant. Nous sommes donc face à un calendrier. Monaco demeure en liste grise, comme prévu, et il n’a jamais été envisagé une sortie avant une décision formelle, initialement attendue en juin 2026.

« Il suffit d’observer l’activité du service de gestion des avoirs saisis pour constater qu’il administre aujourd’hui un patrimoine conséquent. Entre la saisie et la confiscation, un jugement est nécessaire, ce qui relève du temps judiciaire »

A l’origine, le mois de juin 2026 était censé acter la décision de la réunion plénière (2) de février 2026 ? 

Il est vrai qu’à l’issue de la réunion plénière de février 2026, l’annonce de la recommandation de la visite sur site aurait donné une quasi-certitude de sortie de la liste grise lors de la plénière de juin 2026. Mais cette annonce n’a pas été faite. Le Gafi tient trois réunions plénières par an, en février, en juin et en octobre. Lorsqu’un calendrier est annoncé, il est toujours délicat de vouloir l’anticiper Toutefois, jusqu’à la dernière communication, rien n’est venu contredire les efforts de la Principauté. Le Gafi a toujours affirmé et validé la contribution de Monaco dans le processus de remédiation. En complément, il a été demandé davantage de matière sur les sanctions administratives et pénales pour démontrer l’effectivité du système.

Le rapport évoque pourtant des mots assez forts, il demande des sanctions pénales «effectives, proportionnées et dissuasives» ?

C’est une terminologie standard. Une sanction doit poursuivre un objectif clair : lutter contre le blanchiment et être comprise de tous. Être « proportionnée et effective » signifie que l’État démontre concrètement sa conformité. Mais c’est aussi une question de temps judiciaire. Certaines affaires nécessitent plusieurs années de procédure, comme ce fut le cas pour le dossier des cartes de résident de complaisances à Monaco [à ce sujet, lire notre article Faux résidents : la justice monégasque clôture un dossier tentaculaire, publié dans Monaco Hebdo n°1 398 – NDLR].

« Il y a probablement eu une sous-estimation de certains risques internationaux, géopolitiques ou terroristes. Les standards existaient, mais ils n’avaient pas été suffisamment renforcés »

Ces délais risquent-ils de repousser une sortie au-delà de 2030 ?

Aucun élément ne permet d’envisager un tel délai. À titre personnel, je considère que les évaluateurs du Gafi sont des personnes raisonnables. Ils veulent s’assurer que ce qui est annoncé fonctionne réellement. Sur ce point, nous y sommes. L’AMSF s’est considérablement renforcée, y compris dans sa gouvernance. La direction des services judiciaires et la sûreté publique ont renforcé leurs moyens et leurs organisations respectives . Tout cela vise à pérenniser le dispositif. Nous sommes dans la dernière phase.

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Y a-t-il une dimension politique dans le maintien de Monaco sous surveillance ?

Il convient de rappeler que le Gafi publie des communications portant simultanément sur plusieurs juridictions. Cette présentation peut encourager des comparaisons rapides entre des pays évalués à des périodes proches, mais celles-ci sont souvent trompeuses. Chaque juridiction fait l’objet d’une analyse et d’un suivi individualisé. En conséquence, la situation de Monaco ne peut être assimilée à celle d’autres pays évalués aux mêmes dates ou à des dates voisines.

« Il a été demandé davantage de matière sur les sanctions administratives et pénales, pour démontrer l’effectivité du système »

Certaines communications volontairement positives du gouvernement monégasque insistant sur les « progrès » de Monaco malgré le maintien en liste grise, peuvent-elles être contre-productives ?

Les membres des autorités monégasques sont soumis à une stricte obligation de confidentialité. Ils ne peuvent que rappeler les règles et s’en tenir aux communications officielles du Gafi, qui sont des états des lieux. Cela génère de l’émotion, car il existe une attente forte. Des titres « positifs » sur cette situation peuvent-ils être dommageables ? Je n’ai pas vraiment de commentaire à faire là-dessus, mais je pense simplement qu’il y a une réelle envie de communiquer sur tout le travail exceptionnel qui a été fait pour sortir de liste grise. Ce travail est une réalité. Communiquer sur le travail accompli répond à une volonté de transparence. En résumé : tout va dans le bon sens, mais ce n’est pas terminé.

Pourquoi Monaco s’est retrouvé en difficulté ?

Il y a probablement eu une sous-estimation de certains risques internationaux, géopolitiques ou terroristes. Les standards existaient, mais ils n’avaient pas été suffisamment renforcés. Ce n’était pas le cas de tous les acteurs : les banques appartenant notamment à des groupes internationaux appliquaient de longue date et appliquent des règles de vigilances très strictes. Lorsque Monaco a accéléré sa mise en conformité, reconnue aujourd’hui par Moneyval (3), elle est même allée au-delà de standards ordinaires.

Au risque de faire de la sur-transposition ?

L’avenir le dira. Les textes ont été élaborés, discutés et votés dans un laps de temps extrêmement court. Il faut assurer de leur donner une réalité opérationnelle. L’évolution à brève échéance des textes européens en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et de la corruption donnera un ordre d’idée. Sur les sanctions, il n’y a pas eu de rejet, mais une demande de renforcement et de documentation.

« Les lourdeurs administratives ont augmenté, mais il n’y a ni rupture ni blocage. L’attractivité demeure soutenue. Les demandes de résidence sont toujours élevées, les activités financières continuent de croître. Les ressources déposées dans les banques atteignaient 182,9 milliards d’euros à fin décembre 2025, contre 176 milliards fin 2024 »

Les crypto-actifs ont-ils pesé dans l’évaluation ?

Non. Les crypto-actifs relèvent d’un cadre européen. Liée à l’Union européenne (UE) par la convention monétaire, Monaco n’est ni en retard, ni isolée. Elle fait même partie des premiers États à s’être dotés d’une législation sur les crypto-actifs et la tokenisation. Les observations récentes du Gafi n’ont pas porté sur ce sujet.

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La liste grise a-t-elle des conséquences économiques concrètes à Monaco ?

Être en liste grise signifie être sous surveillance renforcée, pas sous sanction. Les lourdeurs administratives ont augmenté, mais il n’y a ni rupture, ni blocage. L’attractivité demeure soutenue. Les demandes de résidence sont toujours élevées, et les activités financières continuent de croître. Les ressources déposées dans les banques atteignaient 182,9 milliards d’euros à fin décembre 2025, contre 176 milliards fin 2024. Il y a un effet marché, certes, mais aussi un effet collecte. Quatre nouvelles sociétés de gestion ont également été agréées, dont l’un des plus important fonds de gestion alternatives mondiaux. Vous vous doutez bien qu’avant de s’installer dans un pays, leurs dirigeants veillent à ce que tout soit bien en conformité pour leur activité. D’autres dossiers sont en cours, en lien avec une feuille de route à horizon 2026.

« Une meilleure anticipation aurait sans doute été possible, dès 2012 »

La confiance serait donc intacte ?

Elle n’a pas disparue. Un indicateur sensible en témoigne : l’activité de crédit des banques atteint encore des records. Or, une banque ne prête que si elle est confiante. Si Monaco était une source d’inquiétude marquée, elles auraient surement commencé à réduire leur exposition. C’est l’inverse qui se produit.

Peut-on s’attendre à une sortie de liste grise en 2027 ? 

Sans m’essayer à l’exercice du pronostic, je regarde plutôt les probabilités. En 2024, la probabilité de juin 2026 était la plus élevée. Désormais, elle semble un peu inférieure. Pas nulle, mais plus complexe. Il reste la réunion plénière du mois d’octobre 2026, puis de février 2027. Est-ce que les informations complémentaires qui seront présentées aux réunions techniques par les membres de la délégation monégasque en amont de la plénière de juin 2027 correspondront à des points d’achèvement pour les évaluateurs du Gafi ? Les probabilités restent très élevées. 

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Un maintien de Monaco sur la liste grise du Gafi après 2027 est un scénario envisageable ? 

À mes yeux, cette probabilité est proche de zéro. Il y aura des dossiers en cours, et des résultats vis-à-vis des avoirs saisis. Cela ne veut pas dire qu’il faut une quantité d’affaires, non plus. Je reste confiant, en observant les faits, tout en restant vigilant.

Monaco aurait pu éviter l’entrée en liste grise ?

Une meilleure anticipation aurait sans doute été possible, dès 2012. Mais les efforts engagés aujourd’hui permettront à Monaco de renforcer durablement son activité financière. La Principauté a été examinée en profondeur. Les établissements financiers peuvent continuer à évoluer dans un cadre clair et sécurisé.

1) Le Groupe d’action financière (Gafi) est un organisme intergouvernemental créé en 1989 par le G7 pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Il établit des normes internationales, évalue les pays sur leur conformité et publie des listes de juridictions à risque. Son but est de protéger le système financier mondial.

2) Une réunion plénière du Gafi rassemble les 40 pays et juridictions membres pour prendre des décisions collectives sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Elle permet de mettre à jour les normes internationales, d’évaluer la conformité des pays, de publier les listes grises et noires, et de coordonner la coopération entre les États. Ces réunions plénières ont généralement lieu deux fois par an.

3) Moneyval est le comité du Conseil de l’Europe chargé d’évaluer la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme dans ses 35 juridictions participantes, comprenant des États et certains territoires (le Conseil de l’Europe compte 47 États membres). Il analyse la conformité aux normes du Gafi, publie des rapports d’évaluation et suit la mise en œuvre des recommandations. Les évaluations suivent un calendrier annuel planifié, avec des cycles complets tous les cinq ans environ. Les résultats sont ensuite transmis au Gafi et coordonnés avec d’autres organismes internationaux pour superviser le respect de ces normes.

Pour lire la suite de notre dossier consacré au maintien de Monaco sur la liste grise du Gafi, cliquez ici.

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