L’annonce du plan de redressement et de relance de la Société des bains de mer est restée en travers de la gorge des représentants syndicaux. Pour la première fois, 16 syndicats, qui ont le sentiment d’avoir été évincés, font front commun.
«Comment voulez-vous qu’il y ait un nouveau pacte social à la SBM?? On a zappé les syndicats. Nous n’avons même pas été consultés. On a vu la direction une fois en novembre et puis plus rien?! ». A l’Union des syndicats, la salle de réunion est pleine à craquer. Les représentants de 16 syndicats se sont réunis le 20 février. Une première pour une société où habituellement, même au sein des jeux, il est difficile — c’est un euphémisme — de trouver un terrain d’entente. Mais cette fois-ci, la direction de la SBM a fait fort. En s’adressant par une communication interne à l’ensemble des salariés avant de réunir officiellement son personnel à la salle des Etoiles le 22 février, elle a squeezé ses partenaires sociaux. Ce qui les a du même coup solidarisés. Résultat?: après une réunion de plus de deux heures, les différents secteurs représentés (hôtellerie, jeux, intérieurs-extérieurs, restauration, etc) ont signé un communiqué commun pour fustiger un plan de relance et de redressement qui est resté en travers de la gorge de l’ensemble des syndicalistes. Une première dans l’histoire de la SBM…
Pas la faute des frais de personnel Premier motif de mécontentement?: la volonté de la direction de « stopper la dérive des coûts » et de baisser les charges de personnel. Pour Jean-Louis Masurel, l’administrateur délégué de la société, « elles représentent 54 % du chiffre d’affaires aujourd’hui contre 43 % en 2007-2008. » Et s’il n’est pas projeté à ce jour de procéder à des licenciements purs et durs, la SBM compte bien arrêter de remplacer les départs à la retraite et inciter son personnel à partir de manière anticipée. Une analyse du surcoût des charges que rejettent en bloc les syndicats?: « Les frais de personnel ne sont pas la principale cause de la situation de la SBM. En effet, les ratios frais de personnel/chiffre d’affaires, pour le groupe SBM, ont toujours été inférieurs à 48 %. Si l’exercice 2010/2011 est le plus mauvais ratio, c’est surtout dû à une baisse très importante du chiffre d’affaires de la société, 40 millions d’euros entre 2008-2009 et 2010/2011. Il ne faut pas oublier non plus les économies que réalise la société grâce à la faible redevance des jeux comparativement à nos concurrents. »
Réductions déjà en cours En clair, pour les syndicats, il est impensable que le personnel fasse les frais du plan de redressement. D’autant que les mesures de réduction de personnel auraient démarré. Depuis une dizaine d’années, le personnel des jeux européens, jeux américains, machines à sous et des intérieurs-extérieurs (hors cadres) aurait ainsi, selon les syndicats, déjà baissé de 15 à 25 % en fonction des secteurs. Avec la même recette, à savoir en procédant à des non renouvellements de départs à la retraite ou de contrats à durée déterminée. « Nous avons déjà subi des coups de rabots et dans certains services, on fonctionne à flux tendus », peste un représentant syndical. « Il y a parfois plus de directeurs que de petits personnels. Par exemple, au Bar américain de l’Hôtel de Paris, on est passé de 2 plongeurs à 1,5. Pour une économie d’un demi plongeur, le personnel en salle n’a même pas assez de verres pour servir et satisfaire la clientèle. On a perdu en chiffre d’affaires. Vous trouvez ça logique?? » Et cela alors qu’a contrario, au sein même de la direction, on a multiplié les postes d’encadrement. « Quand on annonce ce genre de mesures, il faut montrer l’exemple », souligne un syndicaliste, rappelant que la direction générale elle-même compte un administrateur délégué et deux directeurs adjoints… « Menace de licenciements » Une direction qui a annoncé la couleur?: « L’adhésion forte de tous les partenaires sociaux à l’ensemble des mesures prévues dans le plan à 3 ans est une condition indispensable de la réussite de ce plan. Seule cette réussite permettra d’éviter des mesures plus drastiques en termes de réduction de charges ou d’effectifs, telles que des licenciements économiques. »
« Pourquoi fait-on porter à l’ensemble du personnel la responsabilité de la situation de la SBM?? Pourquoi n’hésite-t-on pas à les menacer d’un plan de licenciements massifs?? Pourquoi ne remet-on pas en cause les équipes dirigeantes en place qui sont totalement responsables de cette mauvaise gestion (financières, marketing, ressources humaines…)?? », s’interrogent en chœur les syndicats, qui ont parfaitement compris le message. Et s’apprêtent au combat, en sachant pertinemment qu’il faut jouer la partie intelligemment. Pas question de tomber dans le piège de la revendication immédiate ou de l’appel à la grève sans avoir des mesures précises et chiffrées entre les mains à discuter.
Car le plan de relance en tant que tel serait du déjà vu. Et les axes proposés du vent. « Les mesures qui nous sont présentées sont les mêmes que la précédente direction générale nous a proposé en 2006 », assure-t-on à l’USM. Fidéliser les anciens clients, en chercher de nouveaux, diversifier les offres, améliorer l’accueil et le service… Rien de nouveau sous le soleil. « De belles idées présentées avec plus de bruit et d’effet marketing », se gaussent les syndicalistes. Certaines mesures — comme la formation du personnel (« projet Icare » et « luxury attitude »), la mise en place d’un programme de fidélité pour les clients machines à sous (777) ou pour les meilleurs clients du groupe (carte unique « projet Ulysse ») ainsi que l’ouverture de nombreux établissements — avaient déjà été prises sous l’ère de l’ancien DG Bernard Lambert. Sans redresser la barre de la société. Pire, la SBM a lancé la chasse au gaspillage depuis des années. Remplaçant un temps les téléphones portables du personnel par des appareils à longue portée (moins coûteux mais moins efficaces) tout en interdisant d’offrir des cigarettes aux clients des jeux… Depuis des années, les chefs de service reçoivent régulièrement des mails de la direction pour leur rappeler de ne pas être dispendieux.
Mea culpa?? « Les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes, il faudrait peut être en analyser les causes, car appliquer de nouveau les mêmes recettes avec les mêmes équipes dirigeantes ne peut que conduire aux mêmes résultats », analysent les 16 syndicats. Taclant les dirigeants de la société de ne rien leur proposer de concret?: « Comment avec près de 3 mois de réflexion, la direction générale et le conseil d’administration peuvent-ils présenter aux employés, un projet sans objectifs, sans délais, sans prévisions de croissance et dont l’aspect humain, gage d’excellence et de luxe, principal richesse de la société a été oublié?? »
Pour les syndicats, au lieu de tailler dans la masse salariale, la direction devrait faire son mea culpa sur des investissements non rentables. Citant, pour exemple, le Moods qui, tel une comète, a fermé ses portes au bout de 3 ans, avant que de nouveaux travaux ne le transforment en Jimmy’z d’Hiver. Ou encore la salle de conférence de l’Hermitage toujours vide tout comme le bar de la salle blanche du casino déserté par les clients. Quant au Buddha Bar, à peine rentable, il a tout de même coûté la coquette somme de 4 millions d’euros… « A contrario, pourquoi ferme-t-on des services qui rapportent de l’argent comme les machines à sous de l’Atrium (1,2 million d’euros) ou les entrées (3,5 millions d’euros)?? Ce n’est pas cohérent?! »
« Les partenaires sociaux seront associés »
C’est un communiqué officiel de la SBM qui l’a annoncé mardi soir. « Suite à l’annonce, le 15 février, du plan de relance et de redressement adopté par le conseil d’administration et présenté aux diverses instances du pays, la Société des bains de mer organise, depuis cette date, une série de réunions avec la direction, les cadres et l’ensemble de son personnel, pour les informer des dispositions de ce plan. Ces réunions ont pour but d’associer tout le personnel aux prochaines étapes, dans un esprit d’ouverture et de dialogue social constructif, et de répondre aux interrogations et préoccupations de chacun. […] Les organisations syndicales et partenaires sociaux y seront associés, à leur demande, et selon un calendrier à fixer en concertation avec la direction. Cette participation active est le gage de la réussite du plan de relance et de redressement. »
Cette annonce sera-t-elle suffisante à calmer les esprits?? Le 16 février, à peine le plan de relance avait-il été annoncé par Intranet aux salariés et par voie de presse, que les syndicats de l’hôtellerie-restauration et des cuisiniers-pâtissiers ont fait part de leur « mécontentement ». Selon eux, pas question de faire « du personnel une cause des difficultés » de l’entreprise. Ces syndicats affiliés à l’USM étaient revenus sur la progression des charges salariales détaillée par la direction et ont poussé un grand « Non »?: « Non, l’indemnité de nourriture due depuis des décennies a été économisée par l’entreprise jusqu’au 1er juillet 2011 date où elle a été enfin régularisée. »
«?Cessez de vous agresser?»
Jeux américains, européens, baccarat… Au casino, ils se détestent tous. C’est une porte ouverte que l’on enfonce mais au fil des ans, les différents statuts — et systèmes de rémunérations afférents — s’empilant, les employés de jeux, cadres et hors cadres, en sont venus à se regarder comme chiens de faïence. Des haines viscérales qui ont contribué à faire capoter le projet de statut unique des employés de jeux l’an passé. Aujourd’hui, devant les projets de relance et de redressement, mais aussi de renégociation des conventions collectives, les croupiers vont devoir faire front commun. « Certains employés ont fait des choix de carrière, dans les jeux Américains, Européens ou le Sun Casino, parce que le système le leur a permis. Entre les différents secteurs, ce n’est pas toujours le grand amour », résume ainsi l’élu indépendant Christophe Spiliotis-Saquet. Avant de demander aux croupiers de ranger les armes?: « Certains d’entre vous ont bénéficié des avantages d’un système, système de promotion et de rémunération mis en place par la direction. Ceux-là n’en sont en rien responsables. Cessez de vous agresser entre compatriotes. En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre. » Et il ne sera certainement pas le seul à appeler à cesser les querelles intestines à un moment où les syndicats ont intérêt à se serrer les coudes.
Le plan de relance et de redressement de la Société des bain de mer est un dossier éminemment politique. Les différents partis politiques ont immédiatement réagi à l’annonce du plan par la direction générale.
Il ne se passe pas une séance budgétaire sans que le sujet de la Société des bains de mer ne soit abordé. Et pour cause. Créée en 1863, cette société dont l’Etat est actionnaire à plus de 66 % et qui embauche plus de 3?000 employés, dont plus de 600 Monégasques, incarne le poumon social de la Principauté. Dossier éminemment politique, le plan de relance et de redressement concocté par les instances dirigeantes a donc été logiquement présenté aux élus en avant-première le 14 février dernier. A cette occasion, le ministre d’Etat a même rendu publique sa déclaration aux élus. Une première pour un discours proclamé dans l’enceinte du Parlement lors d’une commission privée. Mais le jeu en valait sans doute la chandelle?: il s’agissait de rappeler une bonne fois pour toutes que l’Exécutif avait validé les orientations présentées par la direction générale de la SBM et qu’elles impliquaient une adhésion obligatoire du personnel… « Nous avons souhaité en tant qu’autorité concédante, sans nous immiscer naturellement dans la gestion de la société qui incombe pleinement et entièrement à ses dirigeants et à son conseil d’administration, que ce plan contienne des mesures concrètes et pragmatiques qui puissent être engagées très rapidement et mises en place à l’appui d’une démarche de concertation avec les salariés et les syndicats de la société », a ainsi indiqué Michel Roger. Avant d’ajouter?: « Sur la partie des économies à réaliser et du redressement des comptes, le gouvernement a voulu laisser sa chance à ce plan, dont la réussite est une condition indispensable afin que ne soient pas envisagées des mesures plus douloureuses telles que par exemple des licenciements économiques. Nous avons donc souhaité à ce stade que la société s’engage dans d’autres voies de maîtrise des dépenses et s’abstienne de lancer un quelconque plan social. » En privilégiant le non remplacement des personnes partant à la retraite et des mesures de mobilité interne. Mais pas seulement. « Le gouvernement a aussi pensé à l’avenir et aux jeunes Monégasques qui peuvent aspirer à épouser le métier de croupier. C’est pourquoi, et si le besoin s’en fait nécessairement sentir, nous avons demandé à ce que l’ouverture d’une éventuelle école de jeux ne soit pas exclue. »
Cette présentation officielle, qu’avaient d’ailleurs exigée les élus lors des dernières séances budgétaires, n’a pas calmé les inquiétudes. Si les conseillers nationaux ont apprécié le fait que les licenciements économiques sont aujourd’hui évités, ils ont bien compris que l’épée de Damoclès planait toujours au-dessus de la tête du personnel. Certains voyant même dans le non renouvellement des départs à la retraite et les départs anticipés, « un plan social déguisé » (dixit l’UDM). Mais la plupart fustige surtout un plan de relance sans chiffres et sans délai. Pointant du doigt un manque de concertation avec le personnel et un défaut de management. Il semble donc évident que les prochains mois, la SBM sera dans les collimateur du conseil national, qui appelle à la « vigilance ». Dépolitisée ou pas, la SBM reste au coeur des préoccupations politiciennes. Surtout à moins d’un an des élections…
UDM?: « un plan social déguisé » Si l’UDM rappelle que, selon les dirigeants, « il n’y aura pas de licenciement pour l’instant et une école des jeux pourrait éventuellement être ouverte pour les jeunes Monégasques », le parti majoritaire au conseil national ne se réjouit pas pour autant?: « Le non remplacement des départs à la retraite et les fortes incitations aux départs à la retraite anticipés devraient toucher près de 150 personnes, de l’analyse même d’Agnès Puons, secrétaire générale de la SBM, voilà donc bel et bien un plan social déguisé?! » Sur l’ouverture d’une école des jeux, l’UDM se montre tout aussi circonspect?: « Soyons réalistes?: une éventuelle école des jeux en trois ans, c’est peu et insuffisant pour intégrer les jeunes Monégasques qui souhaitent travailler au casino?! » L’UDM appelle à « associer tous les personnels à ce plan de sauvetage » afin de « remettre le dialogue social au cœur du management de la SBM. » Avant de rappeler que « la manifestation des syndicats dès le 14 février, devant l’Hôtel Hermitage, démontre bien l’ampleur de la tâche qu’il reste à accomplir. »
Quant au projet de relance, là encore, l’UDM s’interroge?: « Si les grandes lignes du plan de sauvetage font l’unanimité, le projet manque cruellement de détails et de chiffres concernant les moyens et les dispositifs pratiques qui seront mis en place durant ces trois prochaines années pour redresser la barre de la SBM?! Plus grave encore, aucun marqueur d’efficacité n’a été communiqué au conseil national pour attester du succès ou de l’échec de ce plan de sauvetage… Bien évidemment, les élus UDM souhaitent une pleine réussite au projet des dirigeants de la SBM mais ils restent dubitatifs quant à la capacité de la direction à renégocier les conventions collectives, comme cela vient d’être annoncé… »
UNAM?: « Des méthodes de management obsolètes » Le constat de l’Unam est implacable?: « Depuis des années et ce n’est un secret pour personne, la SBM se porte mal. Entre des investissements dont certains se sont révélés désastreux, l’incapacité de la direction d’avoir une politique de marketing efficace pour attirer une clientèle qui fait lourdement défaut, un management qui a entrainé un dialogue social de plus en plus tendu, le constat est sévère?: la société, cotée en bourse, affiche un déficit chronique. Il était urgent de réagir. » Bonne nouvelle pour le petit parti?: « Ce plan de relance dit de « renaissance » montre la volonté de la direction de remettre sur rail cette belle société dans un délai de trois ans. » L’Unam veut se montrer néanmoins vigilante sur l’application du non-remplacement des départs à la retraite et l’incitation au départ à la retraite anticipée. Si comme l’UDM, l’Unam se satisfait des objectifs de reconquête d’une nouvelle clientèle et de récupération d’une clientèle perdue, le mouvement appelle la direction de la SBM à « changer les méthodes de management qui aujourd’hui paraissent obsolètes. Ce plan s’annonce ambitieux mais aussi périlleu, — on parle de revoir les conventions collectives — et son plein succès ne se fera qui si la direction établit un véritable dialogue social avec ses salariés. »
UP?: « Inacceptable de désigner comme bouc émissaire le personnel » « Enfin?! Il était temps. » Pour l’UP, « le plan de relance de la SBM prévoit de faire ce que les employés réclament depuis des années et que l’UP demande au gouvernement depuis 2003?: mettre le client au centre des préoccupations pour relancer la croissance et permettre à la société de continuer à pouvoir offrir des emplois attractifs à nos compatriotes. » L’ex-parti majoritaire au conseil national tacle alors une « direction de la SBM surtout occupée ces dernières années par des investissements plus ou moins hasardeux (le Cabaret, la Rascasse, le Moods, Marrakech voir Betclic) et beaucoup moins concernée par la rentabilité des casinos voir des hôtels ou l’adaptation de l’offre à la demande »?: « Il est important que la direction restaure cette rentabilité afin d’assurer l’avenir de la société et de tous ceux qui en vivent. »
Sur le volet social, l’UP réagit violemment à la communication de la SBM?: « Pointer du doigt les charges de personnel comme responsable de tous les maux quand le social est une des vocations de la SBM est un comble. Il est inacceptable de désigner comme bouc émissaire le personnel, alors que ce n’est pas lui qui est aux commandes et que les dirigeants, véritables responsables de la situation actuelle, ne les ont jamais associés aux prises de décisions. » Le communiqué s’adresse directement au président du conseil d’administration Jean-Luc Biamonti qui avait demandé au personnel de se remettre au travail, de retrouver le sourire et de ne pas faire grève toutes les 5 minutes?: « Ce n’est pas par circulaire et encore moins sous la menace que le personnel retrouvera le sourire, mais, au contraire en lui redonnant l’envie de s’investir. »
Rassemblement & Enjeux?: « Un plan insuffisant » Lors de la dernière assemblée générale de Rassemblement & Enjeux, le 15 février, trois élus ont évoqué l’épineux dossier SBM. Laurent Nouvion, d’abord, a déclaré que « Monaco ne peut aller bien si la SBM se porte mal. Monaco ne peut avancer que si la SBM se porte bien?! Le plan remis avant-hier concernant les jeux le plan me parait insuffisant. Il va dans le bon sens car il n’y a pas de licenciement sec. Cela fait 3 ans qu’on demande à ce que les gens se parlent enfin dans cette société et plus d’un mois que nous demandons à ce que les représentants des différentes parties se retrouvent autour d’une table et qu’ils n’en sortent qu’une fois qu’on verra la fumée blanche?! On nous a répondu une fin de non recevoir. »
Juste après que Christophe Steiner se soit gaussé d’un « plan Renaissance au titre ronflant, qui aurait dû s’appeler plan Lazare », c’est Christophe Spiliotis-Saquet, élu indépendant, qui a lancé la charge. Avec un petit retour historique?: « Le monde est en crise et l’histoire se reproduit. 4 ans après la crise mondiale de 1930, la SBM cessait de distribuer des dividendes. 4 ans après le krach de l’automne 2008, nous sommes dans la même situation. » Citant Louis Auréglia (« C’est toujours, voyez-vous, ce diable de Casino avec sa pluie d’or qui suscite les réclamations et déchaîne les appétits. Il est assez juste que les monégasques revendiquent pour eux ces emplois »), l’élu indépendant a répété qu’« il est toujours aussi juste de préserver ces emplois, de soutenir l’ensemble des personnels face à des dirigeants et des administrateurs qui parlent avec des chiffres lorsqu’il faut parler avec des mots. »
Rassuré qu’il n’y aurait pas de plan social radical, Spiliotis a rappelé que la renégociation des conventions collectives est loin d’être aboutie?: « Il y a autant de conventions que de syndicats pour ne pas dire de personnes. Nous serons derrière vous, peut-être aussi pour dire des choses qui ne font pas plaisir. »
Synergie monégasque?: « Il faut presser d’autres citrons » Si pour Synergie monégasque, « la volonté de la direction de la SBM de réagir est constructive », l’association présidée par Claude Boisson pointe les incohérences. Exemple?: « En ce qui concerne la dérive des coûts de fonctionnement, la direction est -elle consciente quelle a déjà étranglé des services et des fournisseurs pour maîtriser depuis plusieurs années des dépenses?; ceux ci ainsi que les salariés qui ont des petits salaires n’ont pas à payer les conséquences des erreurs de gestion et des carences. Il faut donc presser d’autres citrons ».
Sur l’absence de remplacement des départs à la retraite, SM appelle ainsi à « distinguer là où c’est possible et les secteurs où cela dégraderait la qualité des services qui sont nécessaires si l’on veut maintenir l’attractivité, au moment où « l’augmentation de la qualité des prestations » est présentée comme le premier point de la relance de la dynamique de croissance »
Un chiffre d’affaires en progression
Hasard du calendrier, c’est au moment même où la SBM annonce son plan de redressement, que les chiffres trimestriels annoncent un mieux.
L’information financière est passée quasi inaperçue. « Faisant suite à un exercice 2010/2011 particulièrement difficile, au cours duquel la Société des bains de mer et ses filiales avaient réalisé leur plus mauvaise performance depuis une quinzaine d’années, le Groupe a enregistré au cours du premier semestre 2011/2012 une hausse de 9 % de son chiffre d’affaires. Cette tendance s’est infléchie au cours du troisième trimestre de l’exercice 2011/2012. Pour la période courant du 1er octobre au 31 décembre, le chiffre d’affaires du Groupe s’élève en effet à 73,6 millions d’euros contre 70,9 millions d’euros pour l’exercice passé, soit une progression de 3,8 % », a ainsi annoncé la société cotée en bourse le 10 février. Si la progression n’est guère mirobolante, elle permet du moins de donner une vision plus rassurante d’une société qui n’a plus les moyens de payer ses dividendes à ses actionnaires depuis deux ans…
Les jeux en hausse « Avec des recettes de 42,6 millions d’euros pour le troisième trimestre contre 39,7 millions d’euros à la même période pour l’exercice antérieur, le secteur des jeux réalise une légère progression, notamment en matière de jeux de table. Le chiffre d’affaires des appareils automatiques reste en revanche inférieur aux réalisations de l’année précédente », précise le communiqué. Autre secteur en hausse?: l’hôtellerie. Grâce à une amélioration de la fréquentation, « le chiffre d’affaires progresse en effet de près de 5 % par rapport aux réalisations du troisième trimestre de l’exercice passé, pour s’établir à 28,1 millions d’euros, confortant ainsi l’évolution enregistrée dans le domaine de l’hôtellerie depuis le début de l’exercice ». Des résultats qui permettent, en cumulant les neuf premiers mois de l’exercice, de voir le chiffre d’affaires du Groupe grimper de 8,7 %, passant de 288,3 à 313,4 millions d’euros.
Reste que pour la direction de la société, « la conversion en résultat opérationnel de cette progression de l’activité demeure cependant très insuffisante et seule la mise en œuvre du plan de relance et de redressement permettra d’envisager à moyen terme un retour à l’équilibre financier. Si l’évolution de l’activité depuis le début de l’exercice est plus favorable que l’exercice dernier, l’absence toujours sensible de perspectives d’amélioration significative de la conjoncture économique conduit le Groupe à maintenir sa prévision d’un exercice 2011/2012 encore particulièrement difficile avec un résultat opérationnel en déficit. »
Plus-value de 20,4 millions d’euros
La Société des bains de mer continue de vendre ses bijoux de famille. « Une nouvelle tranche de 200?000 actions Wynn Resorts Ltd a été cédée en octobre 2011, pour un montant de 33 millions de dollars soit 23 millions d’euros, générant une plus-value de 20,4 millions d’euros », nous apprend l’information financière. A noter que le Groupe SBM conserve une participation de 800?000 actions dans Wynn Resorts, Limited, équivalente à 0,7 % du capital environ, et a perçu en décembre un dividende de 5 dollars par action qui se traduit pour le Groupe par l’encaissement d’un montant net de 2,3 millions d’euros.
Précision
Suite à notre article consacré au plan de relance la semaine dernière (MH n° 778), la direction de la SBM nous a envoyé cette précision. « S’agissant des Thermes marins, la direction de la SBM précise que contrairement à ce qui est indiqué dans l’article sur la SBM publié dans l’édition de la semaine passée, il n’y a pas lieu de « redresser » cette activité compte tenu des bons résultats obtenus par l’équipe dirigée par Frédéric Darnet?; il s’agit, pour cet établissement, comme pour tous les autres établissements de la SBM, d’adapter constamment son offre pour se maintenir au niveau des meilleurs standards internationaux et continuer à répondre aux attentes d’une clientèle toujours plus exigeante ».
Depuis sa création en 1863, la Société des bains de mer assume un rôle social à Monaco. La vie de l’entreprise n’a pas été un long fleuve tranquille. Et a eu un impact considérable sur l’Histoire de la Principauté.
Depuis sa création par Charles III en 1863, la Société des bains de mer et du cercle des étrangers, alors présidée par François Blanc, a représenté un bassin d’emploi pour les Monégasques. Un rôle social assumé dans son cahier des charges. Comme ne l’a pas caché l’administrateur délégué Jean-Louis Masurel en reconnaissant dans nos colonnes, la semaine dernière, que « pour ce plan de redressement, nous avions le choix entre faire ce que l’on fait normalement dans toute société qui perd une vingtaine de millions d’euros en France ou en Italie, c’est-à-dire une restructuration majeure, aux conséquences sociales lourdes, avec des licenciements collectifs. Ou bien adapter les mesures au milieu ambiant et au rôle de la SBM, qui est le plus gros employeur privé de la Principauté (avec 3?200 employés hors saison dont 600 Monégasques). Nous avons opté pour la deuxième solution en retenant des mesures équilibrées et raisonnables. »
Il n’y a qu’à fouiller dans l’Histoire de Monaco pour voir que c’est même au sein de la Société des bains de mer que sont nés les conflits sociaux à l’origine des crises politiques, à chaque fois que les Monégasques estimaient que la SBM ne respectait pas ses obligations. Notamment au début du XXème siècle. Les tensions à la SBM ont même mené à la première constitution monégasque de 1911.
Crises politiques Explications?: « Les Monégasques veulent avoir de plus en plus de responsabilités, notamment à la SBM. Or la famille Blanc donne des responsabilités à des gens compétents, quelque soit leur nationalité. C’est pourquoi elle fait venir des professionnels de la maison de jeu de Hombourg. Et c’est là que le bât blesse. Les Monégasques n’ont que des postes subalternes. L’ébullition commence », commentait ainsi l’historienne Jacqueline Carpine-Lancre dans notre numéro consacré aux 100 ans de la constitution de 1911 (MH n° 727). Ajoutant?: « Le prince répondra qu’il n’a pas à intervenir dans les affaires de la SBM?; c’est une société qui a des actionnaires. Elle doit mener sa barque. » La crise politique amènera les Monégasques à revendiquer un droit de regard sur la gestion des affaires économiques du pays. Ce qui aboutira alors à une constitution créant notamment le conseil national.
Rebelote dans les années vingt. « La Société des bains de mer, à qui il est reproché de ne pas pas employer assez de nationaux, cristallise le mécontentement des Monégasques. En décembre 1928, la Chambre consultative des intérêts économiques étrangers, créée en 1920 par le prince Albert Ier pour assurer une représentation à la population résidente, lance un manifeste qui dénonce le déclin progressif de la Principauté. Une crise politique éclate », relate le manuel de Thomas Fouilleron, Histoire de Monaco. En 1930, l’opposition, menée par l’avocat Louis Auréglia revendique l’accès des Monégasques au plus hautes fonctions de l’Etat. Après des affrontements de manifestants avec les forces de l’ordre, la suspension du pouvoir législatif et communal est décidée. Avant un rétablissement de la constitution en 1933… Néanmoins, en 1934, « pour satisfaire les revendications populaires dans un contexte marqué par la crise économique et donc la pénurie d’emplois, une priorité est accordée aux Monégasques. » La fameuse priorité nationale.
Politisation A la SBM, s’ensuivront les épisodes Onassis puis des périodes de politisation de la société mais sans que les conflits dégénèrent. Cette politisation de la SBM — par l’ancienne majorité UND — avait d’ailleurs été dénoncée par l’UPM qui gagna les élections en 2003. Est-on vraiment sorti de ce cycle?? A voir. Seule certitude?: l’histoire de la Société des bains de mer a un impact inévitable. Elle rend aussi quasi-ingérable cette entreprise pas comme les autres. Interventions des politiques, décisions de la hiérarchie remises en cause à tout bout de champ… Pour la nouvelle direction générale, comme pour les anciennes — certains directeurs comme Novatin qui ont tenté de réformer ont été limogés —, il s’agit alors aujourd’hui d’un sacré défi à relever.