Yves Juhel, président de la communauté de la Riviera française (CARF) et maire de Menton, explique l’origine du projet de groupement européen de coopération transfrontalière (GECT) qu’il mène avec plusieurs communes de la frontière italienne. À terme, il pourrait bénéficier à Monaco, qui participe à son élaboration, notamment sur le volet transport. Interview.
Monter un projet transfrontalier, à l’heure où les relations franco-italiennes ne sont pas toujours évidentes, c’est un vrai défi ?
Ce groupement européen de coopération transfrontalière (GECT), c’est un projet stratégique et pragmatique. Les relations entre deux États sont souvent plus faciles sur le terrain que dans les hautes sphères, c’est évident. J’enfonce peut-être une porte ouverte en le disant, mais cela s’est vu hier, cela se voit aujourd’hui, et cela se verra probablement encore demain. C’est par contre aux locaux d’utiliser les moyens que les hautes sphères ont prévues pour avancer.
Quels sont ces moyens qui existent pour monter un tel projet ?
On a la chance de bénéficier du traité du Quirinal, entre la France et l’Italie. C’est l’ossature administrative qui permet à un projet comme ce GECT d’exister [à ce sujet, lire notre article Mobilité : une nouvelle coopération entre la France et l’Italie pourrait faire le bonheur des salariés de Monaco, publié dans ce dossier — NDLR]. On sent, à travers lui, la volonté nette de ces deux pays, par l’intermédiaires de leurs ministres respectifs des affaires étrangères, de faire avancer ce traité, et de donner la possibilité de s’en servir, si les collectivités le souhaitent.
« Nous n’allons pas devenir demain une principauté indépendante, comme Monaco, mais nous formerons une entité administrative et juridique, qui sera reconnue par les deux États, la France et l’Italie, et qui sera « bénie » par le traité du Quirinal »
Les relations humaines, entre élu(e)s, jouent aussi ?
En effet, il y a eu à la base une relation humaine, une coïncidence, et un coup de chance. C’est souvent comme ça. Lors de l’avant-dernière fête du citron de Menton, nous avions convié nos amis italiens de Sanremo, car j’avais vraiment dans l’idée qu’on se jumèle avec une ville italienne, ce qui n’était pas encore le cas, alors que nous sommes frontaliers. Nous avions un jumelage avec Sotchi, avec Baden Baden, avec Namur, avec Valence [en Espagne — NDLR], mais pas avec une ville italienne.

Pourquoi un jumelage avec Sanremo ?
Sanremo est la ville italienne qui correspond le mieux à l’entité de Menton. Sur le plan architectural, urbanistique, et culturel. Elle a également une vocation touristique et hôtelière un développement des jardin, un port… Beaucoup de choses permettaient de se rapprocher. Sur le plan personnel, j’ai tout de suite eu un bon contact avec Alberto Biancheri, le maire actuel, avec qui nous avons décidé ce jumelage.
Comment en êtes-vous arrivés à cette idée de former un GECT, après celle du jumelage ?
Lors d’un repas. On a commencé à parler jumelage à l’entrée, puis on a abordé le GECT au dessert (rire). Nous avions évoqué toutes les pistes possibles pour aller un peu plus loin, et plus vite, dans les projets communs des deux villes. D’autres communes françaises et italiennes du territoire entretiennent déjà d’excellentes relations, notamment entre les communes situées autour de Tende et celles du Piémont, entre Limone et Cuneo. Le traité du Quirinal nous autorisait à faire un GECT. Nous nous sommes donc dit : « Parfait, on y va ».
De l’idée jusqu’à la réalisation, il y a beaucoup d’étapes ?
Le 15 février 2024, à l’issue de la dernière réunion avec les communes de Sanremo et Vintimille, il a été décidé que la Communauté de la Riviera française (CARF) commencerait à travailler sur l’ossature administrative de ce GECT de proximité, car elle a déjà, elle-même, une existence administrative. Pour ne pas faire d’erreurs, nous nous sommes rapprochés de la Mission opérationnelle transfrontalière (MOT). Il s’agit d’une association, créée par le gouvernement français et soutenue par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, qui nous accompagne juridiquement pour la constitution du GECT. L’objectif est de lever 90 % des contraintes administratives d’ici 2024, pour l’officialiser.
Quel est l’intérêt de ce GECT pour les habitants du bassin ?
Il permettra d’être le relais des demandes des citoyens et des besoins du territoire au niveau national et européen, en exerçant un « rôle de représentant des intérêts du territoire transfrontalier ». Ce GECT garantira ainsi une visibilité politique majeure à notre territoire. Il n’est pas encore constitué, mais il a déjà sa place assurée au sein du comité du Quirinal et de l’Alliance transfrontalière des Alpes du Sud [à ce sujet, lire notre article Une « eurorégion » entre Nice et l’Italie, pour une meilleure offre de transports, publié dans ce dossier spécial — NDLR].
« Forcément, la principauté de Monaco est un interlocuteur incontournable pour notre GECT. Aujourd’hui Monaco est à la frontière avec le territoire de la CARF. Demain, elle sera à la frontière avec celui du GECT »
Ce GECT permettra aussi d’obtenir des subventions européennes plus facilement ?
Le GECT permettra de consolider la coopération existante dans le cadre d’une stratégie commune pour le territoire, et de bénéficier, de manière plus structurée et efficace, de financements de l’Union européenne (UE). Ainsi, le GECT jouera un rôle central dans le cadre des programmes européens de coopération (Interreg). Le GECT pourra porter, seul, des projets européens, sans devoir associer d’autres partenaires.
Le territoire va donc gagner en autonomie vis-à-vis de la région et de l’État ?
Nous n’allons pas devenir demain une principauté indépendante, comme Monaco, mais nous formerons une entité administrative et juridique, qui sera reconnue par les deux États, la France et l’Italie, et qui sera « bénie » par le traité du Quirinal.
C’est une bonne nouvelle pour l’offre de transports ?
Ce groupement nous permettra d’aller plus vite et de gagner du temps. Nous constituerons certainement un conseil d’élus français et italiens, à parité, qui auront à prendre des décisions, notamment sur les transports. Il n’y aura plus forcément besoin d’avoir l’aval de la région et des États. Nous pourrons prendre des décisions, non pas qu’on imposera, mais qui nous concerneront directement. L’objectif est que tous se fasse en parfaite osmose. Nous ne jouons pas les indépendantistes. Mais nous voulons gagner du temps pour faciliter la vie des habitants, en levant tous les verrous administratifs qui existent dans tous les domaines.
Quelles villes vont en faire partie ?
Ce GECT de proximité a une double signification : il regroupera les communes françaises de la CARF et celles, italiennes, de la Ligurie et du Piémont proches de la frontière. Il sera constitué par les collectivités locales, à l’échelon le plus proche du citoyen transfrontalier. Les collectivités locales conviées à la réunion de lancement ont été les 15 communes françaises de la CARF ainsi que 19 communes italiennes. À savoir, celles du littoral de Sanremo à Vintimille, ainsi que celles du haut pays de Vintimille, jusqu’au bas Piémont, tout au long de la frontière avec la France.
Il reste à convaincre les communes italiennes à vous rejoindre ?
Côté italien, le travail d’identification des communes qui feront partie du GECT est en cours. Clairement, l’objectif est celui d’avoir un nombre important de collectivités italiennes, afin d’inclure dans le GECT un territoire assez étendu et représentatif. À cet effet, les partenaires principaux du projet continuent leur activité de communication et d’information sur le GECT au profit des petites communes, afin qu’elles puissent comprendre la grande opportunité que ce projet représente pour leurs territoires. Ainsi, le 21 février 2024, le vice-président de la CARF, Jean-Pierre Vassallo, a participé à une réunion de travail avec les maires des communes pressenties du Piémont.
Quelle est la place de Monaco dans ce projet ?
Forcément, la principauté de Monaco est un interlocuteur incontournable pour notre GECT. Aujourd’hui Monaco est à la frontière avec le territoire de la CARF. Demain, elle sera à la frontière avec celui du GECT. Notre ambition est que ce GECT de proximité puisse représenter le trait d’union géographique et économique indispensable avec les autres collectivités territoriales. Comme dans une structure modulaire à emboîtement, il contribuera à une action de coopération transfrontalière, plus large, menée à l’échelle des villes métropolitaines, des provinces, et des régions.
« Étant donné que Monaco a le statut d’observateur dans le comité du Quirinal et dans l’Alliance transfrontalière des Alpes du Sud, pourquoi ne pourrait-il pas avoir le même statut au sein de notre GECT ? »
Des échanges ont déjà eu lieu ?
Les échanges quotidiens entre la principauté de Monaco et les communes italiennes et françaises qui feront partie du GECT sont déjà une réalité incontournable de notre territoire. Des milliers de citoyens de Vintimille, de toutes les communes littorales italiennes jusqu’à Sanremo, de Menton, et de Roquebrune se rendent tous les jours à Monaco pour leur travail. Cela a forcément un impact sur l’économie locale, les transports, l’environnement, et les services de santé.
Qu’attendez-vous de Monaco ?
Des conséquences positives découleront nécessairement des actions du GECT, sur la principauté. Des partenariats sur les projets menés par le GECT seront possibles, même souhaitables. Mais, au-delà, le GECT est un groupement qui peut évoluer. Plus tard, rien n’empêcherait que Monaco devienne membre à part entière du GECT de proximité.
La principauté aurait un statut à part entière dans cette organisation ?
Pour le moment, étant donné que Monaco a le statut d’observateur dans le comité du Quirinal et dans l’Alliance transfrontalière des Alpes du Sud, pourquoi ne pourrait-il pas avoir le même statut au sein de notre GECT ?
Vous êtes concurrencés par cette Alliance transfrontalière des Alpes du Sud, portée par la ville de Nice et les provinces italiennes d’Imperia et de Cuneo ?
Au contraire, ce GECT de proximité sera partie intégrante de cette Alliance des Alpes du Sud. J’ai discuté avec Christian Estrosi, le maire de Nice, à ce sujet, et nous sommes d’accord là-dessus : chacun aura sa place. Nous n’évoluons pas au même niveau. Nous avons même été le détonateur de cette alliance, car nous avons avancé un peu plus vite sur notre dossier.
Sur le plan politique, les élections européennes qui se dérouleront du 6 au 9 juin 2024 dans les 27 États membres, pourraient gripper ce projet de GECT ?
Non. L’avantage de ce projet, c’est qu’il est au service du quotidien des gens. Son seul objectif est de faciliter la vie des transfrontaliers. Pour une fois, on est tranquille. Il n’y a pas de problème d’égos, ni d’ambitions politiques. Il n’y a pas, non plus, un aspect économique, car il n’y a pas d’indemnités particulière à espérer pour les gens qui travaillent sur ce dossier. Depuis la mise en route de ce projet il y a un an, ce qui me surprend agréablement, c’est que les choses se font spontanément. La mayonnaise prend vite.



