mercredi 18 mai 2022
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Exorcisme : pourquoi les demandes restent nombreuses

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Depuis une dizaine d’années, en Europe et à Monaco, les exorcistes catholiques sont très sollicités. Face à une société en manque de repères, frappée depuis mars 2020 par la pandémie de Covid-19, le diocèse de la principauté reçoit ainsi, en moyenne, entre 150 et 200 demandes par an.

« Je reçois environ trois à quatre personnes par semaine. Je parle ici de nouveaux cas, pas du suivi. […] En ce qui concerne le grand exorcisme, que l’on pratique lorsqu’on est persuadé d’être face à un cas de possession, cela représente entre 1 et 2 % des quelque 150 personnes que je rencontre chaque année. » C’est l’abbé Alain Goinot qui parle. Nommé en septembre 2015 par l’archevêque Bernard Barsi, il est le premier exorciste installé dans le diocèse de Monaco. Sans avancer de raison définitive quant au pourquoi de sa nomination, Alain Goinot estime tout simplement que « peut-être qu’avant, le besoin ne s’était pas vraiment fait ressentir. Il fut aussi un temps où, d’une manière générale, l’Église n’a pas voulu revenir à des pratiques que l’on disait “moyenâgeuses”. Beaucoup de prêtres exorcistes étaient alors très « psychologisants ». C’est-à-dire que tout était mis sur la base de la psychiatrie, de la psychologie, ou du pathos. L’influence démoniaque n’était pas niée, mais elle était beaucoup minimisée ». En tout cas, en 2022, la demande ne faiblit pas. Les chiffres font état d’un nombre de dossiers conséquents, à l’échelle du territoire du diocèse de Monaco. Du côté français, la tendance est identique. « Les diocèses reçoivent une quantité de demandes d’exorcismes croissante. Mais cette demande importante ne fait pas augmenter le nombre de grands rituels exorcistes, qui sont très rares », souligne l’anthropologue Olivia Legrip-Randriambelo, qui vient de publier une anthologie de textes consacrés à l’exorcisme (1).

Nommé en septembre 2015 par l’archevêque Bernard Barsi, l’abbé Alain Goinot est le premier exorciste installé dans le diocèse de Monaco. Sans avancer de raison définitive quant au pourquoi de sa nomination, Alain Goinot estime tout simplement que « peut-être qu’avant, le besoin ne s’était pas vraiment fait ressentir »

Talent divinatoire

Pour faire face, l’Église a décidé de mettre des moyens en rapport avec le contexte. Résultat, au fil des années, les effectifs ont été renforcés. Alors que la France ne comptait qu’une trentaine d’exorcistes en 1984 répartis dans une centaine de diocèses, ils sont environ 120 en 2022. Chaque diocèse a donc son exorciste. Et Monaco a donc suivi cette tendance, en nommant en 2015 son tout premier prêtre exorciste. Pour expliquer cette tendance à la hausse, il faut d’abord rappeler qu’une écrasante majorité des personnes reçues par les prêtres exorcistes est réorientée vers des médecins, et notamment des psychiatres. En principauté, pour recevoir ses « trois à quatre » rendez-vous hebdomadaires, l’abbé Alain Goinot s’est d’ailleurs entouré d’une équipe pluridisciplinaire, qui compte notamment un médecin et un psychologue. Et il assure ne pas hésiter à envoyer ceux qui en ont besoin vers des psychiatres. Pour discerner les cas qui relèvent de la psychiatrie de ceux qui nécessitent un exorcisme, Alain Goinot explique qu’il mène une « petite enquête ». L’Église a listé une série de « symptômes » : parler dans une langue inconnue, posséder subitement une très grande force physique, afficher un talent divinatoire concernant le prêtre exorciste… « Il y a aussi l’impossibilité de rentrer dans une église, ou bien une réaction violente à l’eau bénite », ajoute l’abbé Alain Goinot. Pour faire son évaluation, cet exorciste prend aussi conseil auprès de chacun des membres de son équipe : « Il y a différents paliers dans l’exorcisme. Il peut y avoir ce que l’on appelle des « infestations », ou encore des « vexations », qui ne vont pas jusqu’à la possession. Mais cela nécessite cependant des prières adaptées et progressives. C’est comme en médecine. On ne donne pas à un patient un antibiotique, si on peut se débrouiller avec du Doliprane. » La tâche est extrêmement délicate, car le prêtre exorciste se retrouve au carrefour de plusieurs métiers et activités, quelque part entre psychologue, psychiatre, médecin, conseiller spirituel ou confesseur. Avant de « diagnostiquer » un cas de possession, l’objectif prioritaire pour l’abbé Alain Goinot est de parvenir à écarter toutes les situations qui relèvent de problèmes d’ordre mental. La responsabilité est lourde. Chaque situation revient à évoluer sur une ligne de crête.

« Interprétation démoniaque »

Pourquoi consulter un exorciste plutôt qu’un médecin ou un psychiatre ? « Les prêtres sont à même de comprendre l’interprétation démoniaque, quand un médecin généraliste ou un psychologue de suivi peuvent être hermétiques face à un tel discours. Alors que la personne a peut-être besoin de donner du sens à sa souffrance. Et, pourquoi pas, passer par une interprétation démoniaque, si cela peut permettre de débloquer la souffrance », répond l’anthropologue Olivia Legrip-Randriambelo. D’un diocèse à un autre, à Monaco, en France ou ailleurs, le profil des personnes qui viennent consulter varie selon la sociologie locale. D’après l’abbé Alain Goinot, en principauté, la proportion de femmes et d’hommes est sensiblement identique : « Les cas concernant des enfants sont infimes, mais il peut y avoir des jeunes gens, que ce soit des filles ou des garçons. Sinon, on retrouve un peu toutes les tranches d’âge, avec un âge moyen situé entre 40 et 50 ans. La plupart des gens qui viennent me voir sont croyants, mais pas tous pratiquants. » Lorsqu’un cas est identifié par l’abbé Alain Goinot et son équipe, le rituel pour un « exorcisme majeur », ou pour un « grand exorcisme », est alors lancé. Il repose notamment sur des prières de délivrance, afin de chasser le démon. « On utilise aussi de l’eau bénite, un crucifix, et des signes de croix. On procède également à une imposition des mains, avec une étole », raconte l’abbé Alain Goinot.

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Pour discerner les cas qui relèvent de la psychiatrie de ceux qui nécessitent un exorcisme […], l’Église a listé une série de « symptômes » : parler dans une langue inconnue, posséder subitement une très grande force physique, afficher un talent divinatoire concernant le prêtre exorciste… « Il y a aussi l’impossibilité de rentrer dans une église, ou bien une réaction violente à l’eau bénite », ajoute l’abbé Alain Goinot. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

Pour expliquer le grand nombre de demandes d’exorcismes, certains mettent en avant une société en crise, en perte de repères. Depuis mars 2020, la pandémie de Covid-19 pèse aussi beaucoup sur la santé mentale des populations

Santé mentale

Pour expliquer le grand nombre de demandes d’exorcisme, certains mettent en avant une société en crise, en perte de repères. Depuis mars 2020, la pandémie de Covid-19 pèse aussi beaucoup sur la santé mentale des populations. La revue médicale The Lancet indique que les troubles dépressifs majeurs ont grimpé de 20 % en 2020, pendant que les troubles anxieux ont enregistré une hausse de 26 %. Pour mesurer l’état de la santé mentale de la population française face à la pandémie de Covid-19, l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SpF) a lancé un suivi appelé Coviprev (2). Parmi les thèmes étudiés, les troubles de l’anxiété, l’addiction, et les problèmes de sommeil. Lors de la vague 30, qui couvre la période qui s’étend du 30 novembre au 7 décembre 2021, plusieurs indicateurs étaient inquiétants : « 18 % des Français montrent des signes d’un état dépressif [Niveau élevé, + 8 points par rapport au niveau hors épidémie, tendance stable par rapport à la vague précédente]. 23 % des Français montrent des signes d’un état anxieux [Niveau élevé, + 9 points par rapport au niveau hors épidémie, tendance stable par rapport à la vague précédente]. 10 % des Français ont eu des pensées suicidaires au cours de l’année [Niveau élevé, + 5 points par rapport au niveau hors épidémie, tendance stable par rapport à la vague précédente]. » Ces chiffres inquiétants n’auraient pas d’impact sur le nombre de personnes qui viennent chaque semaine consulter l’abbé Alain Goinot à Monaco : « Je n’ai pas constaté de hausse. Il n’y a pas plus, et pas moins, de personnes qui me demandent un rendez-vous. Mais, on le sait, il y a sur le plan psychologique et psychiatrique, des personnes qui sont perturbées par la situation sanitaire. »

La baisse dans la croyance religieuse n’a aucun impact sur les demandes d’exorcisme. Pour la première fois, d’après un sondage IFOP publié en septembre 2021, en France, 51 % des personnes interrogées se déclarent non croyantes

Croyance religieuse

Régulièrement, l’abbé Alain Goinot reçoit une population qui a emprunté d’autres chemins. Magnétiseurs, voyants, cartomanciens, et même faux prêtres proposant un remède miracle moyennant une forte somme d’argent… « Tout ça n’est pas répréhensible. Parce que quand on est mal, on va voir n’importe qui. On va chercher des réponses et des soulagements, parfois auprès de charlatans qui demandent de l’argent. Mais en agissant ainsi, on ouvre des portes qui permettent au mal de s’engouffrer. Et ensuite, on ne sait pas comment les refermer. Souvent, les gens reviennent vers nous après un parcours du combattant incroyable », raconte l’abbé Alain Goinot. Pour éviter les arnaques, ce prêtre exorciste rappelle qu’« un exorcisme n’est jamais payant, c’est toujours gratuit. […] Parce que le don de Dieu ne se monnaye pas ». Dans de nombreux cas, l’exorcisme est donc envisagé comme un dernier recours. Lié à une institution connue de tous, il apparaît comme une solution sécurisante. Une certitude : la baisse dans la croyance religieuse n’a aucun impact sur les demandes d’exorcisme. En 2011, 43 % des personnes interrogées en France disaient ne pas croire en Dieu. En 1947, les croyants étaient majoritaires à 66 %, contre 56 % en 2011. Pour la première fois, d’après un sondage IFOP publié en septembre 2021  (3), en France, 51 % des personnes interrogées se déclarent non croyantes. Ce sentiment est partagé de façon assez équivalente selon les tranches d’âge. Seuls les plus de 65 ans continuent de croire en Dieu, à 58 %. « La baisse dans les croyances religieuses n’est pas forcément liée aux demandes d’exorcisme. Souvent, les personnes qui sollicitent un diocèse pour avoir recours à une séance d’exorcisme, sont des personnes qui ont un parcours thérapeutique très long et très complexe. Souvent, ils sont passés par un médecin généraliste, par un psychiatre, ou par un neurologue, sans jamais aboutir à une guérison », explique Olivia Legrip-Randriambelo. De plus, on peut solliciter un exorcisme sans nécessairement être catholique. Sans solution, beaucoup décident alors de se lancer. « Les prêtres exorcistes, et les personnes qu’ils prennent en charge, disent qu’avec le recours à une thérapie religieuse, il y a une prise en charge globale du corps et de l’âme, contrairement à ce que propose la bio-médecine, par exemple, ajoute cette anthropologue. Aujourd’hui, l’offre thérapeutique est très, très large. Avec des magnétiseurs, des coupeurs de feu, du New Age… Cette multiplicité de l’offre pousse des personnes qui ne sont pas catholiques du tout, en dernière solution, à décider de recourir à l’exorcisme. » Le rapport à la pratique religieuse a donc évolué, sans voir d’effet sur les demandes d’exorcisme, qui, elles, ne faiblissent pas.

Pour lire la suite de notre dossier sur l’exorcisme, cliquez ici.

1) Le Combat contre le diable, l’exorcisme dans les textes du XVIème siècle à aujourd’hui, d’Olivia Legrip-Randriambelo (Le Cerf), 243 pages, 22 euros.

2) Copiprev est réalisé en partenariat avec l’institut de sondage BVA : 2 000 personnes ont été interrogées sur un rythme hebdomadaire, bimensuel et mensuel.

3) Ce sondage a été réalisé sur Internet les 24 et 25 août 2021 par l’IFOP, auprès de 1 018 personnes, sur une commande de l’Association des journalistes d’information sur les religions.

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Monaco Hebdo